dimanche 24 août 2014

L'EFFORT ET LE FOUET

On entend beaucoup parler de « goût de l'effort » et de « valeur travail » qui se perdent ou qui doivent être retrouvés.

Quand on approfondit ces affirmations, on a  l'impression bizarre que ce constat trop simple cache quelque chose, sans qu'on puisse mettre la main dessus. A croire que personne n'ait jamais aimé travailler – ce qui ne  se réduirait apparemment plus qu'à « faire des efforts », à une sorte de lutte contre un sommeil insidieux – celui que procure l'argent ?

Forcer, se battre... Mais forcer quoi et contre qui ? Quelle est cette violence qu'il faudrait se faire, cette pression psychologique contre l'aisance et la simplicité pour qu'ils ne soient pas simplement assimilés aux « honteux » relâchement et paresse ? Comme si la maîtrise, dans sa force tranquille, n'était plus tolérée, non plus, que dans le tourment et la culpabilité générale générée par une sorte de nouveau patriotisme économique.

Climat de tension par  lequel les esprits semblent se militariser vers le bas, avec son conformisme fainéant et peureux, ses trahisons, ses petits crimes ordinaires et sa haine réchauffée : ça sent la guerre tiède psychologique, la crise et les coups tordus avant la tuerie, dont l'odeur fétide s'insinue déjà dans les idées de gens exaspérés exprès. Combien de temps pour cuire la grenouille, messieurs les Pathologistes Sociaux ?

Comment se fait-il qu'il nous faille lutter toujours et éternellement contre le sommeil, la fatigue, le découragement, qu'on nous fait si subtilement confondre avec l'envie de ne rien faire, comme si cette non-envie bizarre n'était que pure paresse naturelle ? Comme si tout était encore possible, malgré tout, là où nous avons fini par en arriver, à force de forcer et de se forcer ?

Quelle est cette démotivation, cette démoralisation contre laquelle il nous faut réagir, quand les médias nous traitent quotidiennement de champions du pessimisme et presque de saboteurs, nous les Français, comme si tout le monde avait oublié les deux dernières guerres, leur traumatisme de masse et la destruction de notre culture ? Quel est ce poids sur nous contre lequel il nous faut résister, celui de la Vérité ?

Ne serait-ce pas celui du sentiment de  l'Absurde et de l'Inutile pour ne pas dire de la Nullité, du Néant, non comme une fatalité, ce qui serait trop simple, mais comme de quelque chose au dessus de nos forces, justement, ou d'au-dessous des valeurs qui nous restent. Il y a des vérités qu'il faut taire sous peine d'être traité de collabo démoralisateur ou de déserteur, n'est-ce pas ?

Quel est cette moraline active insidieusement injectée, cette morale de l'effort qu'il nous faut respecter et surtout pratiquer dans le désert des journées standards pour lutter contre ce qui, désespérément, est ; contre la trahison de ceux qui prétendent diriger le monde, quand tous savent, et beaucoup en se réjouissant, que ce n'est plus que l'argent qui fait tourner le système, l'argent sale ou  l'argent soit-disant responsable (blanchi) ?

Nous n'y croyons plus : et pour cause ! Tant de mensonges, d'humiliation, de mépris ou de haine, de cynisme et de cruauté... Mais il faut remonter à la racine, la vraie, pas à cette prétendue et supposée nature humaine minable, grossière, grotesque, molle, avilie, avachie, vautrée, assistée, abêtie, dégénérée comme il y aurait des races ou des cultures dégénérées de naissance. Cette sale nature humaine qu'il faut briser, décérébrer, anéantir, déraciner, comme la forêt d'Amazonie. La tuerie qui vient nous réconciliera avec l'existentialisme primaire post-traumatique d'une nouvelle culture, celle de la servitude enfin volontaire, enfin intégrée.

Mais il ne faudrait pas trop oublier que ces tares – malheureusement si réelles parfois – ne sont pas vraies. Sinon il n'y aura pas de retour possible, ni de paix pour personne d'ailleurs – sans doute l'objectif visé : contraindre psychologiquement à l'effort d'une guerre permanente sous couvert de révolution industrielle, ladite 3ème.

Regardons à quoi notre belle civilisation industrielle a réduit ceux qui « restent » des peuples premiers, partout dans le monde. Dans leurs ghettos, favelas, bas-quartiers, banlieues, réserves, camps et autres « zones ». Plus tangibles encore ces réfugiés que la faim, et toutes les misères du monde, amènent au stade d'une sous-humanité effrayante, rappelant les camps SS, et qu'il est si facile de rendre responsables de leur état, de leur dégradation, de leur désespoir, pour justifier ensuite toutes les expérimentations.

Il faudrait faire l'effort et le travail de les comprendre, ce qui est au dessus de nos forces : nous en avons juste assez pour nous-mêmes, paraît-il. Mais nous ne comprenons pas bien que ceux-là en aient moins que nous et demandent plus pour être sauvés ! Ce salut plus ignoble encore que ne le fut jamais parfois celui d'une certaine religion romaine. Nous avons tout perdu au change, même ce que nous n'avions pas : cette rédemption, précisément.

Ces peuples autrefois si fiers, si fougueux, si naturellement dynamiques, dotés d'un incompréhensible amour du travail, de son risque, et des principes naturels de la vie, qu'ils en chantaient toute la sainte journée, pour certains, sans pour autant vivre dans une vision naïve des choses, mais dans leur vraie vie à eux, brutale et tendre, autant que la nôtre, tiède et molle, abrutie de travaux forcés, comme on disait autrefois naïvement.

Ici, en France, les anciens survivants ont connu il n'y a pas si longtemps des jours de joies populaires et laborieuses que n'effrayait pas plus le plus doux repos que le plus rude travail.  Mais il faut oublier notre histoire  archaïque et regarder l'utopie qui vient avec ses nouveaux mensonges convergents, concertés.

Quant à ceux qui vivaient sans beaucoup travailler, nul ne croira jamais qu'ils ne faisaient – comme ceux d'entre nous qui tournent désormais en rond – rien de leur journée. A ne plus savoir que faire, à plus être ni vrais ni libres. Ce Rien est le grand objectif visé à long terme pour tout refaire.

Il faut dire que les pionniers de la vraie vie ont des satisfactions et des bonheurs que les esclaves qui suivent, dans la progression à marche forcée plus que dans le progrès, ne connaissent pas, et que ces esclaves conscients – on ne met pas une conscience en esclavage si facilement – ne parviennent pas à remplacer par de la... consommation. Au niveau utilitariste, il y faudra donc quelque traitement de choc pour aider la Raison dans l'Histoire à nous retrouver encore et enfin soumis à ses crimes comme à des vertus.

Le travail sans dignité, effort pour l'effort, argent pour l'argent n'est plus ce principe sacré – autant que celui de la liberté – pour l'amour duquel il n'est pas nécessaire de se motiver pour y croire ou faire semblant, et qui, s'il gagne en valeur marchande, n'a plus de valeur humaine ni vraie pour personne. Il a été soigneusement vidé de sa métaphysique, et rempli de socio-économie à la sauce piquante de la concurrence pour la survie. Parler de valeur... quand tout vaut tout... reste très surévalué qualitativement.

Qui parle encore de donner, de contre-donner ou de se donner ? Le moins naturel n'est-il  pas de vendre, de se vendre, de trafiquer et de se trafiquer, cet effort inhumain et contre nature ? Le moins naturel n'est-il pas l'égoïsme ou pire : l'altruisme intéressé ? L'argent pour l'argent, caché derrière les mots d'ordre répétés sans fin d'effort et de valeur travail pour masquer le « toujours plus toujours plus vite » de la quantification du monde ?

Si le travail n'avait jamais été qu'une valeur marchande ou l'effort un simple goût, on peut douter beaucoup que rien jamais n'ait été fait de grand dans ce monde, hors esclavage. Il faut demander un peu de pudeur à ceux qui entonnent certains slogans bien dans l'air du temps : la  religion péripatéticienne, dans son grand libéralisme, a des limites que le cœur n'a jamais ignoré. Mais nous parlons esclavage, pas de cœur à l'ouvrage.

Quant au vrai Travail, celui « qui rend libre », comme écrivaient atrocement les SS pour mieux l'écraser sous leur rationalisation bottée, lui, il est aussi sûrement condamné par ceux qui prétendent, des deux côtés du manche, le défendre ; aussi condamné, sans effort aucun contre le mal, que le christianisme social du Moyen-Âge le fut. 
Il n'y a plus d'avenir du travail que dans le privilège de l'esclavage volontaire ou dans le combat spirituel, auprès duquel le goût de l'effort n'est que celui du mal qu'on nous enseigne et auquel on nous contraint par la pire des terreurs : la psychologique pure. Celle de l'effort et du fouet.




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