jeudi 2 octobre 2014

DEUX ENFANTS



Cette vieille dame si droite et si naïve, si sensible aussi, n'avait jamais dévié de ses principes. Sa vie durant, qui dura longtemps, elle défendit, dur comme fer, le système bourgeois de notre République dans ce qu'il avait hérité de meilleur de ces progressistes hugoliens du siècle 19, dont l'honnêteté faisait, au yeux des gens du peuple eux-mêmes, l'honneur de ces élites exemplaires dont parla si bien, en rendant cet honneur perdu à ce passé dépassé, un Bernanos. Qui aurait dit que seuls les enfants savent donner.



Elle vécut, dans sa foi du charbonnier, sans jamais douter un seul instant de la valeur de ses valeurs, une magnifique et sereine vie de hussarde amazone ordinaire. Traversant la dernière guerre comme une sorte d'épreuve terrible et malheureuse, mais dont l'issue gaullienne avait rendu au pays de France une gloire à hauteur de sa culture et de son histoire.



Jamais elle ne voulut admettre ni la corruption ni le suicide d'un système qui lui procurait tant d'idéalisme fertile, volontaire et positif, presque aristocratique. Elle admirait beaucoup les amis Américains et aimait leur propagande d'Usine à Rêves d'un amour quasi-catholique, pour une protestante pur jus descendant de sa montagne, nette immaculée.



Mais en 1999, quelques mois avant de mourir, elle émit le souhait – qui fut parfaitement exhaussé – de ne pas voir le siècle 21 : elle disait qu'elle ne comprenait pas le monde que nous avions fabriqué et qu'il lui faisait peur, qu'elle ne s'y reconnaissait pas : elle n'était, sans aucun doute, pas naïve au point de ne pas voir la trahison qu'apportait ce monde rêvé dans le triple zéro de ses progrès avancés.



Elle ne voulait pas voir l'an 2000. Mais elle mentait de toute la sublime, discrète et excusable coquetterie de son âge avancé à elle, quand elle faisait passer son refus sur le compte de la fatigue de vivre. Bien sûr, sa fatigue était immense, mais comment reconnaître, non pas s'être trompé, mais l'avoir été toute sa vie pour le meilleur de ce qu'elle avait pu donner ?



Son très jésuitique mari, qui mourut bien avant elle, était, à sa façon, une sorte de parfait cathare catholicisé, aimant répéter la formule quasi rituelle selon laquelle il sera beaucoup demandé à ceux à qui il a été beaucoup donné. Heureusement pour lui qu'il vit encore moins qu'elle le monde qui venait, un monde où donner est toujours trop demander : il serait probablement mort de chagrin devant une telle négation de son impeccable logique, aussi sûrement brûlé de l'intérieur que ses ancêtres le furent, eux, pour elle, à l'extérieur.






2 commentaires:

  1. Je me suis toujours senti nostalgique d’un monde que je n’ai pourtant jamais connu.
    Sans doute me serais-je bien entendu avec cette dame et son mari dont j’ignore l’identité…

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Certains "esprits" seront toujours nostalgiques de ce monde dont vous parlez, pour la bonne raison qu'il ne disparaîtra jamais : il vit en eux sans eux... pour toujours.

      C'est ce qui leur permet de communiquer sans nul au-delà, en héros purement terrestres, mais comme errants, désincarnés. Nous étions un peuple.
      Leur famille secrète et persécutée est une jusqu'au fond de tous les exils de l'Ancienne Europe, leur vraie Mère Grand, celle des légendes.

      Aucun doute sur votre sentiment.
      Pour le reste, toute identité est une facette si fugitive que la mémoire ne peut en retenir qu'un regard ou une voix, éternellement aussi mystérieux l'un que l'autre dans leur force fragile d'humanité "passante"...

      D'où le devoir de parler et témoigner de leur présence trans-parente trans-natio-nale, de la partager, la réveiller, de la vérifier au grand jour. Celui de la renaissance des cendres communes. Merci.

      Supprimer