mercredi 12 novembre 2014

LE MUR DU POSSIBLE






LE MUR DU POSSIBLE


LA TECHNIQUE ET L'HUMAIN 3



LE MUR DU POSSIBLE ET LA VOIE ROYALE DU PERMIS



Comme l'avait fait Kerouac avant tout le monde, il faut revenir un peu à Dostoïevski, cet immense génie interrogeant un monde moderne en gestation – surtout par ses intuitions rationnelles, déjà remarquées par Camus. Dosto, que le gouvernement russe est en train d'essayer d'interdire dans les écoles et les bibliothèques. Y revenir pour saluer sa lucidité très simple sur l'avenir de l'Occident et du monde.

« Si Dieu n'existe pas, tout est permis. »
Il faut développer en sortant des ornières religieuses-moralistes des doxa. Ou tout est permis ou tout ne l'est pas, et si oui ou non, pourquoi. Saluons donc d'abord ces anarchistes scientifiques chrétiens russes exterminés au début du siècle 20, désormais anonymes, et donc encore plus beaux, ces possibles qui ne furent pas permis. Frères dans le temps, assassinés sur ordre de qui, obéissant à qui, loin de là ? C'est que non seulement leur possible à eux n'était pas rationnel, mais encore, conséquence ou cause (là et seulement là, il y a poule et oeuf, comme on le verra ultérieurement), il n'était nullement réaliste, au sens des affaires de ce monde.

Si tout n'est pas permis, tout n'est pas possible, et tout ce qui est possible n'est donc pas réalisable – contre la direction prise par la science technique moderne. Ou plutôt ce non-réalisable là, transgressé remet tout en question : derrière un prétendu progrès scientifique-technique se cache la régression, « l'évolution régressive » dont parlait déjà un Elysée Reclus.

Ce qui compte n'est pas l'épouvantail Dieu, ce sont les valeurs qu'il symbolise, laïcisées ou pas d'ailleurs, comme par exemple l'esprit et non la lettre des Droits imprescriptibles et universels de l'Homme, non chez leurs doctrinaires roués, mais dans l'esprit d'un peuple et ses sentiments, tous deux non étrangers à leur ancienne culture chrétienne. On peut penser à un Hugo aussi pour faire le lien entre esprits conscients et sentiments du cœur.

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Il faut se tenir à un plan qui ne soit ni religieux ni philosophique ni scientifique, tout en les englobant, en les tenant tous sans en lâcher un, la vérité ne relevant pas des champs spécifiques du réalisme relativiste, mais d'une attitude d'esprit absolument ouverte et non séparée du monde dans sa diversité universelle incluse et interne, active et virtuelle dans les lois de la permanence de son être.

Il faut retrouver l'absolu du monde dans sa qualité pour préserver son intégrité. Absolu lié, organique et pour cela les contributions non alignées des sciences et des religions sont nécessaires en se séparant des logiques qui séparent, y compris pour les questions essentielles de morale et de transcendance ou de vérité. Les logique analytiques doivent cependant ne plus pouvoir s'appliquer que dans la relativité restreinte de champs respectifs pratiques et techniques irremplaçables mais absolument limités, sous contrôle d'une raison véritablement universelle, c'est à dire acceptant la part métaphysique essentielle d'une vérité directrice unifiée indiscutable, par delà toute réalité sensible dans ses instabilités pratiques.

Non l'indiscutabilité stupide et dangereuse du dogme, mais l'indiscutabilité de conviction non vérifiée, mais avérée par une parole et un engagement personnel social qui vaut et non valide, non par la logique, mais par l'exemple vivant ordinaire et extraordinaire et la visibilité inévitable, mais non recherchée, des fruits qui l'accompagnent. Un indiscutabilité du cœur aussi, puisque les sentiments traduisent non une sentimentalité psychologique, mais un instinct sûr, quand cette indiscutabilité est exclusivement (à l'exclusion de tout argument logique rationnel systémique) guidée par la vérité et son souci, respectée et honorée comme telle, comme ce fut le cas de certaines périodes pré-logiques et pré-techniques de notre immense histoire.

Ces sentiments et cette parole-là étant à la base de toute dignité des personnes dans leur relation globale au monde. Les périodes de décadences doivent au moins être maîtrisées, les leçons à tirer ne pouvant que remettre au moins au pouvoir intellectuel juste le rôle éternel joué par la vérité une et indivisible au sens analytique, pour le maintien d'une vie et d'une société digne de ce nom. L'épisode technicien de notre civilisation aura au moins montré, négativement, l'impossibilité absolue de s'écarter de toute chevalerie morale, intellectuelle et spirituelle, un peu comme dans « Excalibur » de John Boorman. Seule la parole spirituelle et humaine présente une garantie de vérité, de liberté et de dignité.

A un autre niveau, les leçons du Zen doivent être tirées autant en science qu'en spiritualité face au tout en paix dans tout, sous peine de prolonger les totalitarisme de pensée et d'attitude, sans parler d'autorité ou de pouvoir. Le centre de la réalité n'est nulle part, comme le pressentit le génie « hybride » de Pascal, dans son esprit de logique et de finesse.

Les machines ne doivent être que des outils matériels soumis au jugement critique, au tamis de la raison transcendante, celui qui laisse passer la lumière, et du cœur spirituel, sans autre considération que celle de la vérité humaine et de la réalité du monde qu'elle impactent, au départ et à terme. Réflexion qu'initia génialement en son temps Simone Weil à partir de l'expérience et de la pensée personnelle sociale, sans être, évidemment, écoutée. Mais la force de sa parole témoignante appartient au futur. Il faut briser l'entente abjecte des machines et leur congénitalité dégénérative-dépressive. Mais la briser dans l'esprit, le rationnel, pas comme des luddites, même joséboviens.

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Il faut partir non du système et de ses contraintes, de ses données ou de sa « logique interne », mais de la personne humaine, comme sut le faire absolument Simone Weil dans " L'Enracinement ". Partir des besoins humains fondamentaux, des matériels pour aller vers les spirituels, et en ceci, le travail inégalé en intelligence humaine profonde qu'elle fit et légat au monde, et en particulier à la France Éternelle, est une arme (et un outil) chargée de futur, comme disait un poète espagnol en exil. Celui qui part du système est mort ou esclave en tant qu'humain. Simone, « Jeanne » et honneur de notre Culture, moniale laïque, dont l'anarchisme chrétien tremble comme une Voie Royale sous le soleil de Satan, ouvrant les Grandes Portes à deux battants pour la Sortie en armure de lumière au devant de l'éternel assiégeant Anglais. Le barbarie anglo-saxonne ne se combat pas avec les armes du sensible.

Les « problèmes » advenus et à venir ont toujours été liés au tout systémique, ou non systémique, puisque la nature n'est ni machinerie ni système. Totalitarismes, dialectiques instrumentalistes envahissantes (comme il y a des troubles envahissants du comportement), horizontalités technicistes sans limite, et toutes les formes de pathologies systémiques nouvelles à venir. Mais là où la nature ouverte réparait et restituait l'intégrité atteinte, l'enfermement du système technicien interdit tout retour en arrière, toute réparation humaine ou naturelle, puisque ces deux faces d'un même Être sont inexorablement liées au destin condamné de toute divinité, de tout mythe ou de toute parole, comme le montre si bien, définitivement, Ellul.

Ce que veut dire et désigne le « tout n'est pas permis » dostoïevskien, ce sont des limites aujourd'hui atteintes : écosystème, autodestruction, besoins et productions démesurés, pathologies envahissantes. Ces dérèglements globaux, jusqu'au climatique, sont la preuve et le résultat de « l'expérience » rationnelle systématique déraisonnable d'un monde « climatisé », justement : « maîtrisé et possédé » par l'homme cartésien « libéré » des contraintes de l'irrationnel et de l'ouverture verticale totale au risque de la noblesse et du sacrifice de soi – c'est à dire de la liberté et de la beauté spirituelles conquises au prix fort.

Saccage technique et artificialisation de la vie par et dans une logique infernale de puissance pure appliquée au tout et à tout, au profit arbitraire et fou du renforcement systématique de ce qui est permis par pure et simple absence de règle et et liquidation des limites, comme le discerna encore Ellul. Le possible contre ce qui est. Au lieu du vrai contre le vraisemblable, assimilé, contrefait, usurpé, violé en représentation. Cette solution finale de tout problème humain ou naturel est un anéantissement théorique, seulement et heureusement, dans la mesure où la vérité du monde n'est pas un résultat ou une application, mais un moteur immobile et sûrement pas un désir fou.

Comme pour la poule, l'oeuf en vérité a besoin d'être fécondé dans la poule, par le sens historique ou spirituel. Les cinq sens ne suffisent pas à produire celui d'une seule chose et encore moins d'un seul être. Le système n'est qu'une batterie de pondeuses stériles tout juste bonnes pour de l'omelette sociale, pas pour une humanité bonne. Le possible contre ce qui est ne sera jamais que la limite des possibilités possibles, pas de ce qui est possibilité de l'être ou d'être. Aucun faux possible ne peut dicter du vrai permis. Seul le vrai est possible, surtout le plus impossible et irrationnel : la raison ne construit pas le bon sens, elle ne fait jamais que le suivre, comme un singe savant ou mieux un perroquet dressé.


Article originellement publié sur http://www.pearltrees.com/darkhaiker/scientifique-technique-humain/id12678026







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