samedi 15 novembre 2014

PANURGIS





Un animateur radio du sud, apprécié pour son souci de « donner la parole aux gens », nous donne une belle boucle de l'absurde des temps, ce matin. Impeccable et implacable démonstration de notre moderne enfermement dehors comme aurait dit Dupontel, notre Buster Keaton des Temps Post-modernes .

Cette parole apparemment rendue aux gens, comme faveur insigne en temps d'omerta, comme fissure ellulienne ouvrant sur cette vérité sacrée disparue qui fut l'honneur passé, parmi d'autres, de notre peuple au sommet d'une gloire ordinaire, confisquée, ici, par le pouvoir même des machines censées la lui restituer et l'amplifier authentiquement comme jamais, dans une ironie dont la hauteur vertigineuse tient plus du gouffre et de la chute que du sommet de la bêtise organisée. Puisque le système nous enferme bien hors du monde et de tout, comme une abstraction purifiée de notre trop humaine condition.

Coup de sonde habituel donc, plein de bonnes intentions, dans une France profonde où se déroule l'évènement, autant extraordinairement lamentable que paniquant, pour une population invitée à rester chez elle, révélateur de la superficialité du système social engendré par celui de médias pure caisse de résonance, mécanique d'écho en chambre de représentation d'une réalité où les nouvelles en boucle ne font qu'accélérer leur clôture répétitive, absurde et abstraite, face à un réel de plus en plus étrange et étranger à l'information, donc hostile à l'homme éduqué, l'information pur compte rendu, schéma d'elle-même. Qui rendra vraiment jamais la parole rendue folle, à elle-même, aux gens ? Le SDF de Dupontel, comme jadis celui de Charlot, sur une route traversée de haillons cruels et de sourires aux larmes ?

Mais revenons à nos moutons de Panurge. L'animateur interroge une personne sur l'évènement en train de se dérouler. La personne commence à parler des « rumeurs de la matinée » en temps réel, communiquant cet état d'esprit urgent, témoignant-communiquant autour des nouvelles vraies du direct improvisé, mais ne peut que répéter et rapporter, finalement, ces seules « rumeurs » dont il semble lui-même douter,  en même temps : l'homme qui a peut-être vu l'homme...

Sauf qu'au bout du compte, il s'avère que ce qui circule, ce qui est dit avoir été vua été dit d'abord à la radio comme ayant été vu par quelqu'un du coin : c'est comme ça qu'on le sait, en tout cas... Plus on communique directement et plus on comprend que plus rien n'est avéré, dans un monde atomisé de ruines de guerre psycho-culturelle. Un univers virtuel, à la K. Dick, avec ses cercles concentriques mous, parallèles aux pavés dans la mare contre tout soit-disant pouvoir, tout autour du trou noir du réel. La boucle, le beau circuit fermé, le rat, actionnant le bouton à volonté, dans le déroulé de son rouleau de laboratoire du futur.

L'origine originale de la rumeur tue l'originel. Ne vivons-nous pas « une époque formidable », où pour aller d'un département à un autre il faut passer par Paris ? Les médias ne nous permettent-ils pas de communiquer entre nous, entre voisins, ou au sein d'une même famille sous l'autorité d'un médiateur neutralisant ? On peut même apprendre son licenciement en direct à la télé, sans avoir à perdre son temps à chercher à voir son patron avec l'envie éventuelle de « taper », comme dans Obélix. Sauf que là, en général, il s'agit rarement, malheureusement, d'une rumeur plus ou moins fondée. Pour une fois qui devient de plus en plus coutume, elle est au service d'une vérité qu'on ne cherchait pas à rencontrer vraiment, dans un sens indirect.

Le direct, si prisé des médias, interdit bien le contact direct immédiat, finalement. Et qu'on en parle à son patron, à son voisin ou même à sa femme, puisqu'il n'est plus jamais sûr que sachions le faire, ni que nous ne nous trompions pas de vérité, par mégarde ou manque de discernement. C'est le SDF d'Enfermé dehors essayant de parler au Commissariat : ce qu'il dit dépend de sa tenue, inaudible puisqu'illisible, illettrée en soi, irrationnelle. La pédagogie médiatique est remarquable en ceci qu'elle nous apprend à penser aussi bien qu'à dire « comme il faut » « ce qu'il faut en penser » en écartant soigneusement le reste, par mesure, conforme et implicite comme la loi d'opinion, de précaution. La cruauté est dans ce soin automatisé de bien-pensance.

Si les scientifiques sont un nouveau clergé, ils ne sont pas les seuls peupler ce nouveau beau monde : il y a tout un système clérical d'information moderne inédit, aussi discret que la sainte trinité maçonnique, avec entrisme dans les moeurs d'en haut et d'en bas, une sorte de pseudo magistère « spirituel » masqué, moral-social, internationaliste rationaliste médiatique d'affichage, totalement irrationnel aliénant dans ses œuvres (au sens protestant) en temps réel continu travaillant au corps ému chaque îlot « local » mondial, sous surveillance mentale et sentimentale lointaine rapprochée des meilleurs services secrets.

Mais la suprême ironie anéantissante de l'Histoire est qu'il n'y a plus que des mensonges à vérifier par des faussaires-contrôleurs, depuis qu'on a noyé la vérité dans le puits de science. Du Kafka dans le texte de son Procès, étrangement oublié. Du Orwell de Police de la Pensée, bureaux des Ministères du Bonheur, de l'Optimisme et de la Bonne Humeur informés. Puisque la science peut tout fabriquer, faire croire et fonctionner, en tout cas, c'est ce que dit la rumeur vérifiable appelée opinion publique, celle qui remplace un peuple qui parlait haut et fort il y a si peu encore.

Ce peuple premier, ce peuple oublié remplacé, c'était hier, cet hier qui fait regretter, la magnifique, la splendide et joyeuse bêtise célinienne de ses bon sens et sentiments, sa liberté d'Ignorant volontaire, au sens primaire prémédité. Peuple d'en bas, mais d'avant la Chute, d'avant l'abîme, forgé aux flammes d'une lucidité brute de décoffrage face aux « docteurs » de Bernanos, ceux de 14, ceux qu'on fait semblant de commémorer pour un meilleurs bon débarras définitif : il faut apprendre aussi, nous dit-on, par de médiatiques musées et émissions, à leurs descendants directs, non ce qu'ils, mais comment ils étaient. Tellement comme il faut, ces Poilus puants dans leur trous de boue nationale.



 

Ces hommes trop humains, dans la violence vraie de mots, aujourd'hui, pour un oui, pour un non, justiciables. Le vrai devoir de mémoire, c'est de continuer à parler comme eux, sans concession, sans réfléchir, dans l'immédiat pré-médiatique de l'humain, sans avoir besoin qu'on nous explique la beauté sensuelle-spirituelle d'une langue libre bien née à sa culture. Avant qu'il soit trop tard. Ces hommes étaient nous, avant nous, descendants de leurs hauteurs ordinaires d'une humanité simple comme un ancien boulet de charbon, foi du charbonnier, à l'image personnelle liée à l'intérieur de chacun. Avant, au sens d'avant le passé, d'en avant du passé à venir. Du passage normalisé à l'image construite, sociale-matérielle, du boulet de canon et de son vent vain et vide. Ce passage qui nous jette hors du monde « d'un coup d'un seul », disait le père de mon père, et de la vraie vie des gens, sans plus de parole : l'oubli programmé de ce que nous sommes.

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