mercredi 19 novembre 2014

VICHY REQUIEM




« Refuser le changement est une souffrance que nous nous imposons nous-mêmes » aboient les nouveaux chiens de garde de la modernité triomphante au troupeau en route vers l'abattoir encore lointain, dans ces wagons plombés du dernier train du soir crépusculaire, tombant de fatigue sous la haine froide des bouches nominalistes molles aux commandes médiatiques, sous une pluie battante d'insultes voilées et de mépris en dégradé tout autour. Vichy requiem.

Accepter le changement nous donne une opportunité de vie patriotique nouvelle où nous nous sentirons mieux dans notre peau et mieux compris. Acceptons la réalité d'un monde qui bouge et tout ira mieux, en attendant mieux. Il faut rejeter le passé, l'ignorer, le dévaloriser, le brader, le sacrifier joyeusement, l'oublier, le ridiculiser, le maudire, le diaboliser. Il faut tout changer en nous. Changer ou mourir de faim, à petit feu. Brûler ce que nous aimons, ou mourir. Qui veut mourir ? Les vocations se font rares en ces temps noirs. Acceptez tant qu'il est encore temps... Ne soyez pas candidats au suicide, ne soyez pas fanatiques ou extrémistes de vous-mêmes. Ne vous rendez-vous pas coupable d'être ce que vous êtes : changez d'attitude ! Changez de chemise ! Coopérez, concessionez ! Soyez réalistes ! Vendez tout ! Ne gardez rien ! Bradez-vous !

Nous sommes seuls responsables de nos propres difficultés, si nous ne suivons pas les changements dans lequel nous vivons aujourd'hui. Nous devons travailler sur nous-mêmes pour nous changer plutôt que de vouloir que le monde change et s'adapte à nous ; c'est à nous de nous adapter aux réalités nouvelles. Le monde n'est pas statique, mais en perpétuel devenir, l'équilibre est instable, rien n'est jamais acquis, nous devons nous remettre en question en permanence pour pouvoir suivre le cours des évènements mondiaux actuels. Tout est relatif, pas de certitude établie, il n'y a que des vérités dynamiques, en mouvement perpétuel, la vérité est mouvante. Nous devons accepter ce fait accompli de nos sociétés modernes, les avancées et les victoires du progrès, en travaillant à notre propre adaptation, à notre rééducation.

Vouloir changer le monde est prétexte à immobilisme, à conservatisme, à rigidité et à ne rien faire, à ne pas changer vous-mêmes. Une révolution nationale et internationale est en nous-mêmes, non à l'extérieur, qui lui, est révolutionnaire par définition, par équilibre instable, toujours à rétablir dans sa marche en avant perpétuelle.

Refuser le changement est une souffrance inutile que nous nous infligeons : toute résistance est inutile, rendez-vous à l'évidence d'un monde que personne ne maîtrise, mais qui a gagné et qui nous fait tous avancer. Accepter le changement c'est accepter de comprendre et d'être en phase avec un monde qui bouge. Il faut dénoncer le statique, l'immobilisme, l'équilibre, l'harmonie, la mesure, la règle, la tradition, le sens, la raison, les certitudes, la vérité, la clarté, la simplicité, l'homogénéité, la solidarité, le mensonge de ce qui est établi, stabilisé, dépassement du devenir et de l'incertain. Il faut casser la culture de l'être. Réveillez-vous ! Révoltez-vous ! Indignez-vous ! Changez-vous !

Il y a peu tous voulaient le changement. Mais il fallait laisser du temps au temps : le monde ne s'était pas fait en une journée, le Bon Dieu lui-même, pour sa création ... Et puis, on ne pouvait changer tout sans savoir quoi mettre à la place. Il n'était pas raisonnable de changer pour changer. Il fallait être réaliste, tenir compte des équilibres en place, de la stabilité du monde. Il ne fallait pas s'agiter, courir après des rêves, mais rester les pieds sur terre, réfléchir avant d'agir ou de changer quoi que ce soit. Ne pas se laisser déstabiliser par des idées venues d'ailleurs, toutes belles et nouvelles, mais dont on ne connaissait pas les risques, les dangers, les implications, les conséquences inévitables, la face cachée. On préférait tenir que courir : un bon « tiens » valait mieux que « tu l'auras ». On se méfait qu'on nous fasse pas prendre des vessies pour des lanternes, l'ombre pour la proie.

On préférait vieillir d'abord et voir après, en se fiant à l'expérience, à la maîtrise d'un long et patient apprentissage permettant de bien voir toutes les données des problèmes.
On s'en tenait au bon vieux bon sens du bon vieux temps pour maintenir un cap, et l'on n'acceptait de changement que dans la continuité. Mais Dieu est mort depuis longtemps, savez-vous. Maintenant il faut rajeunir d'abord pour un monde nouveau, « émergent ».

Quelques uns ont commencé à s'apercevoir que c'était plus pareil, que plus c'était pareil, plus ça changeait, pendant que d'autres constataient l'inverse. Changement et non-changement ont fini par revenir au même. Du « on ne change rien », on passait au « on change tout », et au « ça change tout le temps », avant de comprendre, enfin, que c'était nous-mêmes qui devions changer tout le temps, dans un monde où rien ne changeait, sous couvert de changer tout le temps, à force de changer, puisque les résultats de tout étaient invariablement les mêmes.

Du « on ne se change pas », on est passé au « on se change très bien tout ». D'avis, de travail, de valeurs, de façon de voir, de style, de tête, d'habitudes, d'idées, de coin, de références, de cadre, d'amis, de famille, de pays, de personnalité, d'orientations diverses, de centres d'intérêts, de culture, de religion, bref de tout. Du coup on ne fait plus rien que tout changer en permanence sans plus rien mettre dans ce tout, pas même soi-même : inutile, dangereux, trop cher, contre-productif, ringard !

Pour quelques uns encore, mais pour combien de temps, nul ne le sait, tous ces changements sont et ne sont qu'une souffrance immense, une sorte de trahison et d'absurdité, de déracinement, d'arrachement, de malheur, de perte de soi, d'une culture, d'un monde, de repères, de valeurs, d'équilibre, d'humanité, de vérité, de force, de confiance, d'amour, d'énergie, d'intelligence et de créativité.

C'est à ceux-là, nos frères, nos parents, que l'on intime l'impératif moral du changement. Cette humiliation suprême, c'est sur leurs épaules meurtries, brisées comme celles d'un Poilu de 14 en marche forcée, que l'on fait peser toute cette sale responsabilité morale nauséabonde, et toute cette pression égoïste-collective de survie aveugle pendant occupation, des retards, des échecs, des inerties, des résistances, des refus, des insoumissions, des incapacités et impuissances, des défaites et des trahisons. L'urgence de tout l'argent sale du monde les tuera sans que personne ne bouge justement, là, dans l'immobilisme moral le plus répugnant, celui de la peur et de la collaboration.

Ceux-là, que nous ne cesserons d'aimer, de respecter et de soutenir, d'honorer, il est de notre devoir de les accompagner jusqu'au bout de la nuit d'un siècle agenouillé dans la boue, sont les boucs-émissaires d'une chasse au sorcières nouvelle : les inadaptés du changement, facteurs désignés d'improductivité, de coût supplémentaire, d'assistanat inadmissible, d'avantages indus, de partages iniques et insupportables de charges, comme tous les inutiles de la terre, ces damnés qui plombent une société qui gagne la guerre des marchés, des points de croissance, qui se bat pour être devant, à la pointe du progrès et de l'innovation, ces magiciens imaginaires qui font vivre tout le monde avant d'enrichir justement ces humanistes libéraux qui nous dirigent heureusement vers leur monde meilleur.

Ces inadaptés tombent évidemment malades de leur propre incapacité chronique, naturellement liée à un refus inconscient, ou en toute conscience, à se vendre au marché militarisé du travail. La façon de leur faire comprendre l'impératif absolu non avoué : « marche ou crève », doit aujourd'hui se garder de tout autoritarisme, mais emporter leur conviction, leur intime conviction. 

Il faut les responsabiliser, les pousser au résultat sur eux-mêmes, les aider à marcher sur leur dignité périmée pour parvenir à avancer comme tout le monde, sans se poser de questions, sans réfléchir, sans tenir compte de ce qu'ils sont ou ont été, mais de ce qu'ils doivent devenir. Seul compte la projection effective de leurs objectifs de changement pour être acceptés dans le mouvement de troupes récupérables en marche vers l'avenir radieux d'un grand bonheur collectif sans nous ni personne

Un bonheur anonyme, instable, invisible et virtuel, au milieu du grand feu sacrificiel technicien de la Solution Finale, sans chant ni corbeau ni ami ni oreille.




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