dimanche 4 janvier 2015

BRUTAL RÉVEIL 2015






Cette odeur sournoise de poulet industriel grillé entoure et recouvre, subtilement, jusqu'à l'écœurement progressif, les matins ouvrables que Dieu fait, aux abords sursitaires des ballades autour du Centre Commercial. Surprenant chaque fois, dans son romantisme naturel résiduel fantasmé, le promeneur canin solitaire mal réveillé de la colonie pénitentiaire camouflée en communauté urbaine. Cette vie là, après tout, quand on peut encore le voir – ce ciel artificiel – , n'étant qu'un camp à ciel ouvert, où les plaisirs mécaniques imagés font fermer les yeux, tout oublier et passer, sortes de pilules magiques de la machine à rêves. Machine humaine que chacun est aussi, bon gré, mal gré, devenu, fantôme flottant, échappé d'un album de Gérard Manset, « à quelques centimètres du sol », dickienne créature.

Est-ce dans le long et douloureux documentaire Shoa ? Ces gens, comme vous et moi, des abords extérieurs des camps, prétendant ne jamais avoir senti d'odeur, ni évidemment soupçonné rien des crématoires empestant, au sens propre, l'univers, l'histoire, sale indélébile, d'une culture dévoyée ?

Qui fit dérailler le monde, aiguillant les trains plombés de et du futur ? L'odeur des poulets martyrs, aujourd'hui, est au promeneur urbain mi-mécanique mi-méditatif, ordinaire moyen, la scientifique preuve, par l'odorat primitif, du mensonge pur et simple de tous ces innocents témoins sociaux- actifs de la barbarie ordinaire du système fou criminel qui nous gouverne depuis bientôt un siècle et demi. Nous sommes tous des poulets, aurait dit Ferré : « en fin de compte, on nous élève pour nous becqueter. »

Ces-dites sociologiques dénégation et négation du mal dont nous vivons, pas si bien, mais les plus heureux possible, d'un bonheur à jamais souillé, dialectique, tout empesté de malheur humain, l'heureux malheur d'un non-moi, non pas libéré de l'ego, mais celui fantasmant l'autre comme étranger, hérétique, et renforçant ma puissance noire, mais interné psychiatrique des foules. Les langues officielles du Troisième Empire, ne parlent jamais d'écrou social, mais de socialisme ces-dites dénégations-là nous affirment en vain au milieu du vide. D'un monde vidé de sa substance.

En cette nouvelle année du siècle 21, nous n'oublions pas les camps du 20ème, la Nuit ni le Brouillard d'un Jean Ferrat – préfigurations symboliques du futur conforme aux propagandes les plus antiques. A la fois constante et variable d'ajustement, le camp. Invariante révolution permanente, la déchéance comme loi d'évolution. Déjà, nous ne sommes plus que ce que nous ne sommes plus. Trace perdue théorisée. Post-humains. Postérieurs. Tournant le dos. Ombres fuyantes d'un Grand Soir « sacré », ciel sacrificiel embrasé de bûchers comme dans un tableau de Jérome Bosch, du côté des Enfers prémonitoires de la race culturelle.


On n'efface pas plus la vérité qu'une odeur : tout homme, désormais totalement tracé, peut toujours, en retour du choc, suivre l'odeur du mensonge dirigeant sa concentrationnaire épreuve temporelle. « Je fais mon temps dans l'esprit universel », disait, dans le jadis des antiques seventies, oublié ou mystifié, le chamanique rock-poète Jim Morrison. « Ceci est la Fin, mon ami. La Fin. »

La femme n'aura pas été « l'avenir de l'homme ». Pas de parole d'Évangile selon Jean. « Tout ça c'est de la merde », Léo, comme ton anarchie bourgeoise théosophiquement assumée. Je n'est pas Dieu du tout, Gérard. Ni même plus qui que ce soit d'autre que toujours le même moi normalisé, dénaturalisé depuis belle lurette, Arthur. Les tables rondes de la parlotte tournent rond, tournent bien en rond leurs « pensées courbes ». Animaux, on n'est même plus mal, par deçà le par delà proclamé des mots de la puissance de cette soit-disante Cité de Dieu et du Progrès.

Nous ne sommes désormais plus qu'une misérable et maléfique odeur d'homme « qui s'en va toute nue », Léo, errante dans le camp sans limite, une odeur de Bingo Crépuscule, maudite, implorante en silence, attendant l'aube immaculée au bout des vies sacrifiées. Impardonnables nazifiés nous sommes post-devenus, post-advenus, « nus et chauves ».

Sans appel, recours ni rémission. Réveil brutal, contre-illumination en pleine solution finale. Trop tard pour comprendre qu'il n'y a jamais eu aucun vrai problème. Oui, « tout est faux ». Que la Mémoire exige que tout soit oublié absolument le temps qu'il faudra pour tout recommencer, et reprendre à l'endroit précis chaque abandon, chaque arrêt. Ainsi va la vraie vie, sans oubli mathématique possible, Léo. Tout est affaire de reprise, en vérité.

Pour la Mer « qui te remonte au ventre comme un axe » nul ne sait si elle se sauvera de nous. Seul un Céline, avant qu'il ne sombre de rage et d'impuissance, avait vu juste, mais trop juste pour y croire, et oublier un seul instant vrai, une seule miraculeuse seconde – en transparence – l'anarchie noire souterraine de son catholicisme pourri. Notre cancer. Qui le poussa dans le dos, lui ? Quelle ombre maléfique masquée, ivre ricanante ?




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