samedi 18 avril 2015

CHRÉTIENS DES MONTAGNES # 1 DE NATURE







Ce christianisme-là était si naturel, si naturalisé que nous n'en étions pas conscients : c'était un christianisme de transmission orale, familial, spirituel, fraternel comme la jeunesse non corrompue, populaire et noble à la fois, pas une propagande, une caricature étayée par des livres dogmatiques, étrangers aux sensibilités innées et acquises, un fond de commerce aux prêches répandus par des sorciers en soutane sombre, même si quelques uns d'entre eux étaient visiblement des exceptions, et quelques autres, encore plus rares, des saints. Aux yeux de qui savait voir encore l'humain dans le divin.



Pas de croyance donc, mais un art, une raison – l'art d'une raison, la raison d'un art d'aimer, une joie franche, soumission enthousiaste et tranquille à ce qui, passant par le sens commun, le dépassait en le fondant, et aussi, une belle rébellion spontanée contre le mal, comme cette dernière guerre encore fumante – contre le fascisme ouvert et découvert, tellement on avait du mal à imaginer le mal ! Non seulement volontairement, mais encore par delà son malheur, comme si le bien était chose plus désirable que l'argent, jusque dans des détails aujourd'hui bizarrement réservés au Diable : l'amour était ordre sacré et volupté, jusque dans son anarchisme, pas encore un désordre sacralisé obligatoire.



Cette Ancienne Religion n'avait rien de logique, tout d'une liberté, et même d'une liberté populaire supérieure. C'était la culture naturelle de France et d'Europe, lumière sensible, innée, ouverte à tout et à tous – yeux grands ouverts sur la misère et le devoir imposé à celui qui n'est pas déchiré par ses griffes de fer, yeux ouverts à toutes les discussions, tellement elle éclairait bien, cette culture populaire, tellement on voyait et se sentait bien en elle. 

Dans cette main-là, on y voyait les lignes d'un destin commun, particulier et fier à la fois. Qui ne cherchait pas d'argument mais la confiance, tellement plus vraie, vivante, libre, éternelle. Des gaulois civilisés, métissés, libres dans la vertu de valeurs sûres, sans moralisme ni bigoterie.



La fraternité ni la charité, majoritairement, n'étaient encore devenues slogans commerciaux, mais principes pratiques de vie largement partagés, de l'enfance à la vieillesse : le mal était réservé aux dirigeants, aux chefs indignes, aux traîtres et aux malades mentaux, ce n'était pas encore un idéal baudelairien de masse répandu par l'instruction moderne, obligatoire et méprisant, corrompu, assoiffé et cruel, d'un mal plus cruel encore que celui des Frères Jésuites... 

Pas encore mondialisé, qui se cantonnait aux terribles ghettos coloniaux lointains et interdits, niés avec une si cynique conviction que ça le circonscrivait de fait, pas encore comme un bien nécessaire... mais comme une honte, comme une infamie. Ce qui excusait un peu ceux qui, s'ils avaient su, n'auraient jamais laissé faire...



On pouvait encore le combattre ouvertement, naturellement, librement, sa suprématie souterraine, sa corruption réduite n'avait pas encore gagné le monde des beaux esprits comme une réalité indépassable, Hitler n'avait pas eu le temps de refroidir dans les mémoires à vif. Les militants étaient inutiles, leur propagande, sur-pondérale. La fin de l'Histoire n'était pas encore une guerre déclarée ni aux vérités premières ni aux peuples premiers d'Europe.



La loi d'oubli productif n'avait pas encore opéré ses « innocentes et vitales » malfaisances, on ne pouvait encore rien ré-écrire des vies effacées, rasées de frais. Mort et souffrance héroïque d'un quotidien terrorisé, si récent, pas encore à vendre, à brader, à liquider. L'oubli, l'officiel, n'avait pas encore collectivisé, gelé les mémoires en rituel, désarmant légitimes indignations et révoltes.



Au milieu, aujourd'hui indifférent, retourné, sentimentalement aliéné, et même hostile, au nom même de ce « droit à la vie » pour lequel tant et tant acceptèrent la mort ; au milieu impitoyable d'une barbarie finalement si trépidante et permissive que la guerre, par certains côtés, libérée du peuple historique et de sa culture propre, naturelle, ressemble à cette paix hors de prix ivresse barbare s'il en est, pour laquelle tous les sacrifiés de frais, tellement de paysans, paraît-il, moururent, sans le savoir, ni vouloir ni pouvoir le croire, morts de cette autre religion que celle de l'argent, qui devait s'effacer aussi, avec eux, laisser place à sa nouvelle Loi, tout droit tirée du bon prophète Darwin...



L'Ancienne Religion, syncrétisme fidèle, pas fidélité de messe seulement, mais partout interdit en Europe « évangélisée », trahissant l'esprit celtique des ses innombrables saints d'origine, sorte de sainte « féerie païenne » face à Rome, avec le Christ au milieu, scandale insupportable, tradition révolutionnaire chrétienne, mobile immobile, ancré, enraciné, établi, stabilisé comme une table ronde stabilisa la fièvre hiérarchique.

Insupportable Moyen-Âge aux Temps Modernes, Charlot survivant arriéré comme un paysan breton crasseux, terre aux ongles, priant sa Sainte-Anne ou son Anne de Bretagne. Ou occitan ou... russe ou polonais. Mais les hommes comme les pommes de terre, pour les consommer hygiéniquement, il faut leur laver le cerveau. Les laver de toute spiritualité, de ce qui sacralise la vie équilibrée, l'exalte, l'embellit, la grandit.



Comme un Kerouac fils d'immigré de France et du Québec, de l'autre côté de l'océan, c'étaient des chrétiens naturels, des transformés, des trans-chrétiens, comme le Bernanos des tranchées et des Cimetières, des transfigurés de vieille chrétienté. Pas des chrétiens de curés, de dogme, d'Église ou de théologie, – des chrétiens de sainteté quotidienne, d'enfer quotidien, de joies quotidiennes, des chrétiens du peuple, des chrétiens de souffrance, d'horreur et de charité, mais des chrétiens d'espérance innée, transmise profond, indéracinable au « Progrès ».  

Des chrétiens de nature. Des chrétiens des valeurs, de parole. Anarchistes chrétiens comme ceux que les Rouges nettoyèrent méthodiquement avant d'injecter le venin de l'Évangile  du rien aux masses. Pas des chrétiens de pouvoir, mais des combattants à l'esprit clair et net, sans haine, de ceux qui ne demandent pas, mais exigent que ce qui est demeure en paix.







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