vendredi 10 avril 2015

LA CHENILLE ET LE PAPILLON




L'Absurde, dit Camus dans ses Carnets, c'est quand on voit « en toute lucidité les limites de la raison » pure. 

Limites d'une raison fabriquée comme une mécanique intellectuelle de précision aux usines à rêve d'Iéna, Koenigsberg ou Ingolstadt, manufactures intellectuelles où les docteurs teutons du XVIIIème inventèrent un homme augmenté à partir de lui-même, en pure vertu d'une raison impériale universaliste. Un sage ignoré du XXème, taoïste d'origine anglaise, aurait répondu par une boutade à cette prétention, comique comme un casque à pointe, qu'il ne fallait pas espérer « décoller du sol en tirant sur ses chaussures. »



Les limites de cette raison instrumentale historico-scientifique usinée par un illuminisme manipulateur comme par une secte américaine new-âge de nos jours maudits, Grosse Bertha philosophique pointée la raison transcendentale méditerranéenne, sont évidentes, à crever les yeux de ceux qui en ont encore pour voir, et pas seulement pour pleurer.



C'est bien l'impuissance de cette raison pure, quand un monde nouveau, basé sur elle, domine sans partage, dans une euphorie positiviste obscène comme un char d'assaut, notre vieux monde dit périmé, pour le précipiter dans la barbarie inédite d'un indéracinable fascisme mondialisé, loin des rêves de paix perpétuelle d'une humanité purifiée de sa nature...



Peste camusienne, rationalisme pragmatique, idéalisme intellectuel (côté pile, côté face) qui détruit sous ses chenilles logiques toute sagesse et toute grandeur humaine, en un mot toute noblesse, qu'il nous faudra bien un jour réinventer, comme le notait précisément Camus encore, toujours dans ses Carnets. Condition première pour retrouver cette qualité d'humain véritable qui commence à nous manquer terriblement. Et que cette raison pratique ignore et nie infiniment, jusqu'à la fin de tout, fin liant indissolublement capitalisme et apocalypse.



Cet instrument de guerre totale au monde est une culture plus barbare encore que ne le fut le catholicisme romain qui l'engendra – comme la folie engendre le désespoir et inversement sans fin, en folie nouvelle. Maux jumeaux à la source de la décadence virale de notre civilisation, de sa course technologique à l'abîme, imposés de force comme mirage collectif rationnel d'une rédemption humaniste d'un système fonctionnant hors sol, hors toute vérité humaine ou du monde.



L'Héroïsme, lui, consiste à faire face seul, Place Tien'anmen de l'esprit moderne, de façon solidaire, chaque jour où la peste s'étend et gagne sur ce que Dieu fait. Faire face à cette horreur de la guerre intellectuelle pour la colonisation des esprits. L'horreur de cette guerre psychologique, de cette terreur intellectuelle subie dès l'enfance avec ses blessures invalidantes, ses gueules cassées, ses martyrs (…) vaut hélas, celle de l'autre, l'objective, la trop sale pour être faite trop souvent entre civilisés... kantiens.



Cette guerre intérieure totale, dans notre résistance passive sans espoir immédiat, nous savons maintenant que nul n'y survivra mentalement sans une sorte de retournement minimum de milieu pour l'humain épargné restant. Retournement qui, d'où qu'il vienne, ne sera pas seulement une remise en question et en place de la Technique, mais aussi et encore un Retour non à, mais de la Nature comme valeur et source relativement suprême.  

Retour qui ne passe pas par un « non », par une révolte productive asservissante, mais par un « oui », le oui d'une révolte d'affirmation majeure d'une métaphysique retrouvée, dévoilant le sens positif caché d'une Nature à défendre.



N'avons-nous pas été encore assez au bout de la nuit des défis imbéciles et criminels d'un certain humanisme de domination ? 

L'Héroïsme consiste, entrés de force dans les rangs sanguinaires de cette armée mercenaire de l'esprit du mal occidental avancé, à maintenir coûte que coûte celui de générosité, de non-violence inutile à la Gandhi, de non-puissance, et aussi de non-agir taoïste face à la réalité du monde, permettant de ne pas fabriquer de réel anthropomorphe, simulé, toxique et suicidaire. Maintenir cette générosité au fond du piège-même refermé sur nous, au fond-même des basses-fosses dans lesquelles nos esprits, pataugeant dans un sang mêlé d'excréments, captifs, fascinés ou terrorisés ont été jetés ou abandonnés.

Il faut sortir de ce camp de la mort par le haut, par une raison astronomique qui dépasse les battements de nos cœurs chronométrés, bientôt pucés.



Seule cette dissidence spirituelle, religieuse ou pas (là n'est ni la question ni le flacon : c'est la chenille et le papillon, pas le char d'assaut de l'oeuf ou la poule des docteurs en logique) nous rendra notre honneur perdu d'humains et notre grandeur libre au sein, sensible et sensuel à la fois, d'une Nature transcendante, ni barbare ni étrangère. 

Qui n'est pas femme idéale à dominer, mais mère réelle « à obéir », unique, infiniment préférable à toute idée automatisée de justice familiale élargie au genre humain abstrait aligné, calculée par les fous du Labo Folamour & Co. 



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire