jeudi 10 septembre 2015

LES CHOSES DANS LES MOTS








(À Lucas, sans désespérer...)

« (…) une langue en vaut, théoriquement, une autre. On peut réfléchir à l'expérience humaine d'une façon aussi efficace en chinois qu'en anglais (…) Mais, dans la pratique, le chinois est la meilleure langue pour ceux qui sont élevés en Chine (…) Pour les personnes qui sont élevées à penser au moyen d'une série de symboles, il est très difficile de penser (…) au moyen d'autres séries de mots (…) et d'images (…) Mais, en dépit de tout ce qu'ils ont d'insuffisant (…) les mots demeurent les plus sûrs et les plus précis de nos symboles. Chaque fois que nous voulons avoir une relation précise des faits ou des idées, il nous faut recourir aux mots (...) » cdAH

Quelle est donc cette vieille théorie, cette fille sèche et sévère en noir qui voudrait baîllonner la langue des langues ? Une humaniste fonctionnaire des cultures, une technicienne en relations publiques ? Le code civil d'une théorie du code unifiant, égalisant toute parole humaine articulée est plus que contestable : c'est une désarticulation programmée du monde. Un programme SS, une gestapo de la pensée, une solution finale de l'humanité naturelle des langues. Le fait qu'elle cherche et parvient à formater de plus en plus de jeunes esprits est un crime hygiéniste mental contre une humanité pathologisée, humiliée, aurait hurlé un Bernanos.

Bien plutôt qu'un code ou un système technique, la langue est d'abord une symbolique médiatisée, avant que d'être réduite par et à un code pseudo-autonome. Comment un code, d'ailleurs, pourrait-il – hégélienne question –, réduire à lui-même ce qu'il réduit ? Purée de pois saussurienne pour « autiste » des profondeurs. Mais qui sait que Ferdinand le célinien s'est avoué s'être leurré lui-même, tout retourné avant la tombe à l'heure de sa mort ? Comme pour Pasteur, personne. Nul ne saura jamais de quoi peut être faite la symbolique d'une langue : l'infini y entre et sort par toutes les ouvertures, comme le soleil entre les nuages, aurait dit, peut-être, Tchouang Tseu .

Pour ce qui est de la pratique, une langue n'est pas un langage, c'est ce qui passe et se passe dans le langage c'est du vivant, pas du techno-historique logique, mais rien que de l'ontologique. Au fond : c'est une sorte d'être ou d'état supérieur de l'être dans une forme de partage et de passage – au mieux spirituel, au pire intellectuel. Qui dirait le contraire ?

L'interchangeabilité et ses combines, dada de tout système-code. De la pure technique de remplacement, avec l'illusoire prétention d'ordonner les données d'un monde confisqué par la science d'un savoir inférieur qui n'a plus rien de « gai », Frédéric. Le tout selon un sens, ou plutôt une orientation fabriquée très précise, mais tout à fait inexacte, puisqu'il est trop facile de tout réduire à un sens vérifié permettant à son tour de réduire tout à des formules informes et molles. Les alchimistes ne sont pas près de mettre la main sur le caillou magique qui leur permettra de comprendre un univers d'unicités diverses sans les lunettes 3D d'une diversité unifiée par la force « vertueuse » d'un code hollywoodien, et même chaplinesque du Chaplin du Dictateur.

La langue pourrait ainsi passer avec armes et bagages de la valeur d'usage à une pure et simple valeur d'échange, papier-monnaie de la « com ». Passer des expressions des étreintes éternellement fertilisantes de l'humanité et du monde, à la campagne de stérilisation massive des standards intellectuels de la pensée unique des pseudo-religions modernes. Les symboles ne seraient plus que des structures objectives, socio-historiques, aussi événementielles et consommables que n'importe quel produit industriel fini ou périssable. L'enjeu nous met en joue.

Les mots ne seraient plus durables, comme un ciel de paroles – points stellaires d'expériences spirituelles vivantes –, mais des machines-outils à écrire et à parler contre toute liberté, contre tout inconscient non freudien, contre toute mythe, contre toute poésie, contre toute science et toute sagesse authentiques, machine dont les codes de fonctionnement devraient s'ajuster aux contextes formels des règles de leur propre emploi, défini par de purs rapports de forces arbitraires, puisqu'ainsi va leur anti-monde. La langue réduite à un système technique de mots sans choses, tournant sur lui-même en discours politique dans son moulin à prière.

Ils ne seraient plus cette voie lactée indénombrable et incalculable illuminant les trous noirs insondables, baudelairiens, des barbaries de notre sous-animalité soit-disant rehaussée des vertiges raisonnés de l'anéantissement systématique des instincts supérieurs, mais cette chute objective codifiée comme un jeu de rôles, un jeu de massacre, un jeu de dupes. Plus d'invisibilité, de liens, de correspondances subtiles, d'harmonies, de résonances, ni de note-surprise, de perception, de clarté et d'ombre, d'être et de néant, de couleur, d'atmosphère, d'émotion et de clairvoyance, d'intuition et de sentiment. Plus que du calcul mécanique, mécanique des mots, une robotique linguistique. Des mots sans parole, désincarnés, désossés, empaillés, naturalisés, dévitalisés. Des spectres, des membres fantômes, sans queue ni tête, de rouages et le bruit de fond d'une pure coquille signifiante. Terminé la petite musique célinienne ou rabelaisienne : que de la Synthèse Vocale !

Il faut regretter déjà cet ancien orchestre d'harmonie multicolore pour que sa fin n'arrive jamais. Regretter à jamais déjà ces cadres obsolètes des langues de cultures naturelles, ouverts sur le cosmos intérieur d'esprits unitifs, puisque tout vit dans les limites adaptées d'un milieu qui n'est pas juste « un milieu » comme un autre, mais toujours un juste milieu naturel, comme n'importe quelle création de même nature. Non, il nous faut désormais un esprit, un état d'esprit unitaire, beau comme un chiffre de code.

Aujourd'hui où ce mystère ancien apparent, mais réservé, est nié à la pointe d'exactitude partielle de pseudo-sciences totalitaristes unifiées, QUELLE exactitude au juste peut bien avoir l'éternité incarnée d'une parole, form(o)(a)lisée dans un corps de texte en bocal, désormais historique et profane ? Tout est permis contre ce qui nous échappe, contre cette impossible mesure du monde, langue inconnue, mystérieuse et subtile, comme une fleur de voix, comme un affleurement intérieur, si sensible dans les chants les plus désespérés que nul besoin n'est de traduire en clair. Cet impossible n'est plus possible : il faut détruire et remonter le monde à notre idée.

SINON celle d'une vaste méditation universelle dont la polyphonie, pour l'oreille et l'entendement, plus que la vue du grand spectacle panoramique du péplum scientiste, néo-positiviste ou post-humaniste – est une vraie délivrance, l'air pur d'un ressourcement, un lien maternel qui délivre. La précision des mots et même des sons des mots est si grande qu'elle court-circuitera toujours n'importe quel code « restitué » par une machine humaine sophistiquée dans les hauts-parleurs de son labyrinthe de guerre civile babélisée, de tous et de tout contre tous et contre tout.

Le nominalisme sournois des apprentis-sorciers, c'est la formule magique du malheur et de ses misérables prophètes économico-électroniques, le mot sans la chose, l'apartheid et la chute, la solution finale de la continuité d'un monde originel. Le contraire d'une transmission : une démission insensée, celle d'un désordre mental organisé par un « ordre » périssable, prétendument nouveau et meilleur du monde, celui d'un monde de remplacement linguistique matrixiel.


« (…) le Logos est dans les choses, les vies, les esprits conscients, et ceux-ci dans le Logos (…) la grande majorité des êtres humains croient que leur propre égoïsme et les objets qui les entourent possèdent en soi une réalité complètement indépendante du Logos. Cette croyance les amène à identifier leur être avec leurs sensations, leurs désirs, et leurs idées particulières, et, à son tour, cette identification de leur moi avec ce qu'ils ne sont pas effectivement les sépare, comme un mur (…). » CdAH




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