mardi 20 octobre 2015

LE SCANDALE DE LA VRAIE VIE # 1 LE MONDE CHANGE








« Le monde change ! » clament et proclament sur un ton de prophétie révolutionnaire, et comme dans un mot d'ordre incontournable, contraint par la réalité elle-même, les libéraux technologistes de service relayant les gauchistes révolutionnaires en état de coma éthylique avancé; profitant du désarroi de temps étranges, venus d'ailleurs, où se profile déjà un fascisme rénové dans chaque camp concurrent pour le contrôle mental et instrumental. La révolution, ça conserve.



Sous-entendu les techniques évoluent et elles obligent impérativement à sacrifier l'intelligence et la morale éternelles à leurs besoins fabriqués, besoins auxquels ceux de l'humanité finiront forcément par répondre unilatéralement, pour pouvoir survivre dans un monde concurrentiel surpeuplé, acculé mécaniquement aux lois du nombre et de la masse économique industrielle dite « numérisée » – entendez accélérée, « simplifiée », totalement gérée au sens de rationalisation ultime

« Le monde est fini ! » tout doit être calculé au plus juste si on veut continuer à « infester la terre » en toute impunité « utopique » légitime.



Les lois fondamentales du contrôle humain auraient donc changé ? Celles de la guerre, de l'argent, de la religion et du sexe ? Un progrès humain serait-il en vue ? Le suicide collectif ne serait plus le but suprême latent ? Nous ne voudrions plus changer la vie dans le sens de la mort ? Nous l'accepterions enfin telle qu'elle est donnée, telle qu'elle nous dépasse, bonne ou mauvaise selon notre volonté en nous, selon son étrangeté hors de nous ?



Le monde change pour tout le monde : nous aussi nous changeons : nous ne croyons plus, comme dans nos jeunes et naïves années, que ce même monde inchangé change. Nous savons qu'il ne le peut pas, qu'il ne le veut pas, qu'il ne le souhaite pas. Ce qu'il veut, c'est continuer à changer pour ne pas changer, pour aller plus loin encore dans la volonté de puissance et de domination. Dans le défi, ce mot à la mode, de précéder l'inéluctable, comme le suicide précède la fin logique ou naturelle.



Les libéraux technologistes se gardent bien de dire si le monde change en bien ou en mal : dans les deux cas leur plan est le même, il ne change pas, lui : tirer profit de l'un ou l'autre et même les mettre sur la même balance faussée pour vendre les deux possibilités d'opportunité. Peu importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse, tout et n'importe quoi plutôt que d'envisager notre humaine condition en face et d'accepter la grandeur de ses limites. 

Le dépassement de soi des anciens est passé à la trappe : il suffit, avec les machines, ces chiennes serviles sans état d'âme, de dépasser le monde lui-même, de le changer, de l'échanger.



Tout plutôt que ce scandale irrémédiable de la vraie vie, avec ses règles naturelles inhumaines et insoutenables, ses principes transcendants inadmissibles, oppresseurs et injustes, barbares. Tout plutôt que cette horreur de la nature. Plutôt l'anarchie humaine organisée, encadrée. 

L'avisé Baudelaire avait bien vu les vertiges de la violence artificielle et de la délinquance psychologique, abyssale et sale, du plaisir gratuit et cruel institué, cette basse-fosse romaine de nos fantasmes gladiateurs, qu'allait nous procurer la pure et dure trahison de la condition humaine, et la haine jouissive de soi qui nous porterait à dé-construire, dans la plus basse animalité, enrobée de morale sociale alter-égoïste, nos vies et le monde : celle du gamin pourri qui n'aime les jouets que pour les détruire dans l'extraordinaire excitation du mal de vivre moderne, obligatoire et public, facultatif et privé.



Les orgies changent : elles deviennent intellectuelles, culturelles, économiques, technologiques, au milieu du nouvel esclavage mental. Le mal seul change : il sort des ghettos, des limites, de son aristocratie du bas-fond et du dessus du panier. Il se démocratise, se greffe, se télécharge, s'intériorise, colonisant nos corps, nos nerfs, nos imaginaires, nos enfances, nos sentiments.



Le changement égoïste et brutal nous fascine comme une apocalypse festive, ivre de pouvoir et d'arbitraire, feu d'artifice hédoniste, bûcher autour duquel dansent nos monstres, avant de tomber à la renverse, comme des mouches épuisées ; nos monstres sacrés, ces merveilles voraces illimitées et délirantes, dévorantes, engloutissantes, comme le fut d'abord le IIIème Reich aux yeux rougis de la misère grise et noire, comme un naufrage suprême qui nous fasse vibrer à mort à crédit, pur objet sensuel et consensuel du « grand » désir d'en finir enfin et de tout oublier dans et par une servo-consommation ultime, absolue, fasciste disait le poète italien assassiné, de la seule vie qui change et mange tout le temps trop intense désormais qui nous fut donné pour rien.



Nous rêvons d'être des machines. Voilà ce qui a changé : le mauvais rêve et son angélisme malin automatisé, répandu comme une pandémie intellectuelle, mentale, psychologique, onirique, mystique. L'homme machiniste machiné n'est plus une honte, un scandale : le monde change. 

C'est devenu un idéal de survie recyclée, d'augmentation perpétuelle contre l'éternité même, de contre-vie et de contre-culture, de contre-humanité, de contre-vérité : la pédagogie pathologiste du désespoir a payé, le nihilisme fertile a accompli sa basse besogne de redressement productif.



Le champ est libre, la voie est ouverte, radieuse comme l'illusion d'une aube nouvelle et dorée. Il n'est plus besoin de ne plus croire en rien, il faut croire dans le Rien du Hasard, comme dans une nécessité crédible du tout est désormais possible, advenu, avéré et prouvé en œuvre

C'est une rédemption inespérée, miraculeuse, scandaleusement belle même, comme la remontée transcendante des cours de la bourse de la City en pleine fin du monde.




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