vendredi 23 octobre 2015

L'ÉTERNEL RETOUR DE CAMUS # 1 L'ÉTRANGER DE VISCONTI









« Je n'ai pris aucune liberté avec l'œuvre de Camus sauf quelques coupures nécessaires dans la transposition de l'écriture à l'image et du style indirect au style direct. [...] Pourquoi trahirais-je une œuvre que j'ai aimée et que j'aime ? La fidélité n'est pas manque de pouvoir créateur. » Lucino Visconti



« L'Étranger » de Camus, sans doute l'un des romans des temps modernes les plus lus au monde. 

Parce que chacun, n'importe où, s'y reconnaît un peu-beaucoup, identifiant obscurément, mais en profondeur cachée, une sorte de sociologie du système qui partout gère nos vies et valeurs. Valeurs auxquelles nous sommes censés adhérer comme à un parti invisible, mais omniprésent.

Auxquelles nous sommes censés croire ou plutôt faire semblant de croire, comme tous ces croyants du dimanche.



Crime, dans ce réquisitoire par l'absurde contre l'absurde du système ou contre un système de l'absurde, si proche par certains côtés implicites, atmosphériques, de celui du « Procès » de Kafka, se résume d'abord et tout entier, au niveau formel de l'Accusation, dans la délinquance « objective » en soi de ne pas faire ouvertement semblant « d'y croire » comme tout le monde ; et surtout avec un naturel si existentiel qu'il en devient presque paradoxalement "innocent" comme un vieil enfant par rapport au mal profond, systémique.



Au vu de la bassesse générale du monde ambiant trempe plus que vit Meursault, son meurtre paraît finalement relativement léger en responsabilité profonde, comme ces efflorescences apparemment absurdes de crimes récurrents  n'obéissant qu'à l'air du temps, en ces périodes éternisées dites troublées, aux repères mouvants, selon les retournements conjoncturels de finalités aussi incertaines que manipulées.



Meursault, lui, est le contraire d'un manipulateur, mais les détails retournés contre lui le désignent comme tel, responsable pour et à la place d'un système qu'il semble ignorer, comme dans un défi qu'il ne pose pas, mais qui finit par le définir par défaut, au cœur du soupçon investigateur de mobiles facteurs. 

Le mal social, sa pathologie patente-latente, sont traités dans une pure logique nominaliste : il faut détruire le symptôme à la source, tuer le messager, le porteur « sain » pestiféré. 

Vision judiciaire clinique, froide comme une cellule de 1984 ou de Brazil. Ce sont les formes qui définissent le fond du jugement à venir. Les manières de vie de l'accusé sont en cause, considérées comme la source du mal, non comme ses conséquences. Il y a inversion de principe du principe humain.



Le crime est défini par son contexte, jamais en soi. Ce n'est pas Meursault qui est jugé, mais son image interdite, réputée repoussante : elle définit le crime, elle ne peut qu'en être l'origine, non le système qui la génère dans une sorte de dégénérescence douce et molle, tiède et fétide, étrange, étrangère à l'humain dans sa vérité vécue. Le système n'est pas responsable, Meursault, lui, est irresponsable dans le mauvais sens.



Quelle est la position de celui qui fait semblant de croire à la validité établie de l'absurde ? Sinon celle d'un système banalisé, se servant de chacun pour réaliser ses basses œuvres quotidiennes ?

Les systèmes des vraies-fausses valeurs qui nous font vivre ou échouer ou refuser, sont des systèmes de systèmes elluliens. 

Nous sommes ses médiateurs incarnés ou désincarnés, volontaires ou involontaires. 

Même celui qui refuse ou échoue, le fait au nom du système, avec -- pour ou contre -- ses valeurs et leur vide de simulacre remplissant notre trop plein "naturel" de vie, sinon où serait l'échec ou le refus ?



A moins que ce refus ne soit d'une autre trempe que celui qui nie ce qui le nie, pour affirmer sa propre négation, finalement conforme défensive, humaine, coupable-innocentée, couverte et recouverte.



Meursault ne croit ni dans l'absurde ni contre lui, il le vit et le subit sans comprendre : qui, d'ailleurs peut la comprendre, cette absurdité du monde ? 

Il n'accorde pas de valeur spéciale à ce monde, tout en en jouissant comme il peut ; ce qui fait qu'il lui donne une relative valeur, une valeur pour le moins modérée,  qui l'engage involontairement, anonymement, infantilement, honnêtement donc, dans un sens.



C'est d'ailleurs dans ce sens que ses amis le défendent du mortel « accident »  involontairement provoqué.

Donc il y croit sans y croire, comme on peut  le faire quand on "sommeille" une vie active, sauf qu'il fait partie de ceux qui n'arrivant pas vraiment à y croire – tout simplement –, et pour qui tout vaut tout, banalement,  légèrement en quelque sorte, depuis la première petite trahison entre soi...



Il ne peut simplement pas croire qu'il y croit, ce qui ne veut absolument pas dire qu'il n'y croie pas, au fond : c'est bien le système qui le fait vivre, qui lui donne son droit humain collectif naturalisé de vivre

C'est un "collabo" détaché, déconnecté, paumé, mais finalement passivement actif. Il y croit à sa façon décalée et indifférente, sceptique, mais indifféremment consensuelle, rattachée, liée, intégrée. 

Camus disait que pour que l'absurde existe, il faut commencer par y croire et que pour le combattre il fallait, inversement, refuser d'y croire, y compris dans sa part belle et avantageuse, tombant au hasard d'un numéro tiré à la roulette – le malheur des uns faisant le bonheur des autres. Un credo crucial en quelque sorte.



On se croit d'abord, dans ce théâtre d'ombres, acteur de sa vie et dans celle des autres, alors que ce sont que quelques uns qui, par les autres, proches ou pas, mais de proche en proche, agissent, réagissent et inter-agissent sur notre vie. Ne pas ou ne pas pouvoir jouer "son rôle" dans ce jeu distribué est bien pire que d'avoir le plus mauvais.



Ça porte malheur, la poisse, apporte le crime et mal tombant du ciel et retombant sur cette mécréance sociale, comme une honte fautive, coupable, impardonnable, normale, "juste". 

La "Justice" ici n'est donc qu'un doublage, une sorte de doublure de situation, traduction sociale, interprétation officielle de la condamnation "logique" de celui qui ne se rend pas à « l'évidence absurde » sécuritaire grégaire, pour reprendre une expression de Daumal. 

La superstition sociale vécue est une des racines du système social.



L'innocent relatif devient absolument coupable dès qu'il "ignore", volontairement ou pas, là n'est pas la question – personne ne peut jamais  savoir le vrai dans l'hyper-complexité partiale du système, avec ses milliers de dispositions quadrillant les cas – puisque tout revient au volontariat passible obligé du crime supposé. La vérité n'existe donc théoriquement pas. 

Dès qu'il ignore, cet innocent étymologique, le code commun liquide et rusé remplace toute vérité, infiniment plus lourd que la loi, qui n'en est que l'expression théorique fondatrice, coulant sa règle d'airain psycho-social dans son moule, comme la rivière sculpte le roc des rives. 

Dans ce cas, l'Accusation suppose et dispose en même temps, d'un seul coup de lame de guillotine.



Meursault est jugé coupable de nihilisme passif d'abord, vis à vis d'un système nihiliste actif : sorte de double négation à la Hegel qui s'affirmerait, dangereusement, comme un au delà personnel, inadmissible, de la loi. Le positivisme de superstition représentative, d'illusion collective, ne s'en relèverait pas.



L'absurde de l’Étranger est d'un absurde d'humour noir qui fait rire très jaune. La somme des pièces apportées au dossier finit par être cruellement nulle, non pas tant pour Meursault, qui n'est malheureusement qu'un produit parmi tant d'autres, relativement irresponsable, absolument coupable, mais pour un système de croyance scientifiquement établi, si on passe sous silence le terrorisme criminel de ses origines. 

Il a été et il sera toujours de bon ton de faire diversion sur le sujet engagé, subtilement, par Camus : il faut égarer le bon intellect moyen par des considérations honnêtement racistes ou politiques, dans tous les cas mystifiantes, idéologiques.

Camus combattait les idéologies, combat rapproché y compris et surtout dans son propre camp, qui lui porta, évidemment, les coups les plus mortels.



La forme littéraire sciemment donnée au roman n'est pas récupérable par analyse : il fallut attaquer l'homme, que voulait être d'abord son auteur.

L'adaptation de Visconti, parfaite s'il en est, ne pouvait que subir l'excommunication morale que vécut Camus : ce chef-d’œuvre, unanimement jugé comme un film "raté", est particulièrement virulent et « efficace » en ce qui concerne le système judiciaire et religieux. 

On ne peut donc que remercier Francine Camus d'avoir obligé le réalisateur à renoncer à un scénario politique qui aurait été d'une infidélité tragi-comique pour la compréhension d'une œuvre dont l'ironie profonde, mais masquée, touche à une perfection aussi douloureuse que le mal absolu qu'elle pointe est indolore.



« Rien de ce qui est humain ne m'est étranger » disait Hugo.  Déclaration qui ferait scandale dans le aujourd'hui : tout a changé : rien de ce qui est humain n'étant plus ni audible ni admissible. 

La différence, ce sacrilège social, est devenue un crime plus odieux qu'un meurtre de droit commun : c'est un crime "raciste" de lèse-pensée unique.



Un meurtrier "standard" minable comme Meursault, dans la négation pure et simple de son inaliénable humanité, opérée par la « vertu » de ses accusateurs, par un contraste absurde renversant, devient presque l'innocente victime d'un monde monstrueusement déshumanisé.



C'est d'ailleurs ce qui ne manque pas d'arriver, de jouer et de se jouer, au grand dam des familles des victimes, que cette absurdité interne retournée, débordant un système hors-sol humain repousse et pousse directement à l'apprentissage conforme de la haine aveugle, comme chez la bête blessée. 

L’Étranger, ce combat non-violent absolu contre l'absurdité hurlante de cette condition-là, si souterraine que jamais consciente, mais parmi les livres les plus lus, donc. Rien n'est jamais perdu à qui n'y croit pas.




Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire