mercredi 23 décembre 2015

BINGO CRÉPUSCULE # 4 LA MARQUE DE 14 : MALHEUR PARFAIT, QUESTION PARFAITE





« (…) les tranchées de première ligne appelées Bingo Crépuscule (...) »  Wikipedia



Rappel substantiel :

1914. Son encre de sang est indélébile, antidatée, comme sa mémoire réglée, par delà toute réécriture, toute "correction" historique, mais ici la souffrance ne souffre "d'idéalisation" dans aucun sens, sa reconnaissance est muette, apatride et apolitique, asexuée et "a-raciale", an-historique et intempestive, intemporelle, a-religieuse, "anarchiste" au sens positif et naturel a-systémique. Ce ne peut être que le contraire exact de l'abstraction qui la fabrique et qui n'a, strictement, jamais rien eu de particulièrement viril et encore moins de précisément humain, rien que du bas idéel, loin de toute fraternité sensible, sensuelle supérieures. 

***

« Une femme pleura, puis d'autres, puis toutes... C'était un hommage de larmes (…) et c'est seulement en les voyant pleurer que nous comprîmes combien nous avions souffert. Un triste orgueil vint aux plus frustres. (…) une étrange fierté aux yeux. (…) La musique sonore nous saoulait, semblant nous emporter dans un dimanche de fêtes ; on avançait, l'ardeur aux reins, opposant à ces larmes notre orgueil de mâles vainqueurs.

Allons, il y aura toujours des guerres, toujours, toujours..."   R. Dorgelès, les Croix de bois.


***



L'ampleur de la souffrance de 14 côté caché, côté femmes, aurait provoqué, plus ou moins amalgamée avec des sentiments dirigés par les idéologies, une sorte d'insensibilisation aux hommes, réflexe de défense inconscient personnel et conscient familial à la fois, indifférence post-traumatique de type isolationniste ou sécessionniste dans leur sournoise assimilation, consciente ou pas, des hommes à l'ennemi plus ou moins intime et « public ». Autant que dans les sournoises conséquences de l'attitude protectrice masculine cachant sa propre souffrance dans une fausse fierté fabriquée après-coup par d'autres qu'eux-mêmes.

Souffrance on ne peut plus réelle et peut-être impossible à estimer : certains sentiments sont-ils estimables ? S'il avait fallu estimer un quelconque préjudice moral fait au peuple des gens, une révolution aurait été accomplie de fait, que la « cérémonie du souvenir » permit d'éviter sans rien payer de la dette insolvable. Et pourtant, comme à chaque fois, le sens du mot humanité aurait dû être inversé ou plutôt redressé au profit du peuple, des peuples. Il n'en fut que plus tordu encore, pour on ne sait combien de décennies ou de siècles : depuis la Chevalerie vraie, le peuple n'a plus jamais été qu'un moyen infini, au sens instrumental strict, dans sa patience quasi-féminine.

Ce n'est pas le peuple, d'ailleurs, qu'il eut fallu sacraliser une fois pour toutes pour solder la créance de sang de 14, permettant ainsi de ne plus jamais recommencer, de préserver de vraies valeurs de paix, c'est quelques unes de ses vertus qui valent bien ces « meilleures » intelligences qui les employèrent au grand suicide collectif d'une civilisation de plus de 1000 ans. Mais ce fut le contraire qui fut décidé : la folie collective d'années de délire vitaliste compensatoire réorienté. Celle du début d'une autre histoire, dite moderne.

Mais la souffrance féminine était fissurée et insinuée par les subtilités – égoïstes ou altruistes, quelle différence ? – d'une trahison immense, réelle ou imaginaire. Ressentis et sans doute ressentiments latents et durables, transmissibles dans le secret des relations mère-fille, et peut-être superposables aux conditionnements éthico-religieux amalgamant dans l'imaginaire féminin de haut en bas des couches dites « sociales », sexe – et en particulier masculin – et mal, violence, crime, subversion, anti-socialité, sadisme, satanisme (…) face à une civilisation bourgeoise triomphante, basée sur le sacrifice dit pulsionnel, – qui est aussi, ni plus ni moins que celui du peuple – , pour reprendre un terme freudien consacré, mais aussi et peut-être encore plus sentimental. Domaine hors champ s'il en est un, ou plutôt domaine exclusif de sous-main, jusque là réservé à une Église qui n'avait pu s'empêcher de bénir les canons du suicide.

« Tout ce qui est essentiel est ainsi (…) déjà là : le dépassement de la violence par transmission du pouvoir à une unité plus grande qui se maintient grâce à des liens sentimentaux assurant la cohésion de ses membres. (…) Les lois de cette association déterminent alors à quelle part de sa liberté personnelle l'individu doit renoncer, lorsqu'il s'agit d'exercer sa force sous une forme violente, afin de rendre possible une vie commune dans la sécurité. Mais un tel état de tranquillité n'est imaginable qu'en théorie ; dans la réalité, la situation se complique du fait que, dès le départ, la communauté rassemble des éléments dont la puissance est inégale, hommes et femmes, parents et enfants, et bientôt, à la suite de guerres et d'assujettissements, vainqueurs et vaincus, qui se transforment en maîtres et esclaves. »   S. Freud, « Pourquoi la guerre ? », Lettre à Einstein.

Pour le père de la psychanalyse, tout – et d'abord les rapports familiaux – est simple et se réduit à de purs rapports de forces que des sentiments unifiés valident et que la loi légitime selon les dominations du moment.
Les femmes, idéologiquement, à un moment historique favorable au renversement de ce rapport, ont donc supposé en 14 , si on suit cette logique, à partir de la tentation alternative du système de production et de consommation naissant, n'avoir été jusque là, que dans une condition exclusive de vaincues en soi, d'oubliées de la jouissance de tout pouvoir dans le système. Les rapports amoureux et familiaux ne sont, pour Freud, que des rapports d'extériorité pure finalement, que les produits « marxistes » des conditions de vie extérieure, modifiables selon la météo de l'époque et des opportunités définissant identités et sentiments de soi et à soi en phase avec les réalités du monde historique moderne.

Le système de ces conditions est donc intervenu auprès de femmes seules, objectivement délaissées à un niveau supposé de dignité intérieure, dans un besoin matériel grandissant et un besoin de reconnaissance amplifié par la souffrance et l'humiliation de la perte-abandon globale subie, ou celle concrète de l'autre, provisoire ou pas, réelle ou pas,  ; avec le sentiment d'une revanche sociale à prendre, et de faire leurs preuves, provisoirement encouragée par le besoin industriel de guerre, puis de l'inévitable reconstruction-remplacement.

D'anciens sentiments périmés ont été remplacés par d'autres, de compensation, permettant « idéalement » d'oublier et réparer, de prendre un nouveau départ autonome dans la survie des temps et pour la charge éventuelle restante d'une famille, tout en étant reconnu et auréolé d'une certaine gloire d'utilité sociale et patriotique parallèle, avec la possibilité d'un statut nouveau meilleur, permettant certains transferts de sentiments de satisfaction, de pouvoir responsable et d'amour social, par delà l'intime familial en souffrance ou déraciné.

Possibilité leur a été donnée de sortir en vainqueurs retournés d'une situation de désastre intérieur par ouverture extérieure de et à la guerre elle-même, mais qui constitue aussi une négation pure et simple de leurs vrais vécu et besoins, eux-mêmes d'abord niés par le système. Les anciens sentiments du vieux monde, fossoyés subtilement et en douceur après la brutalité des recouvrements de ceux des hommes.

On ne peut nier l'horreur de certaines réalités vécues par les femmes. De l'avoir ignoré, le pire est venu : consumérismes et fascismes, notamment, en Allemagne. Elles ne permettent pas pour autant de réduire d'autres vérités, évidentes et vérifiables au quotidien depuis 14. On ne défait pas la confiance du monde par quelques idées théoriques, il y faut du temps et surtout un malheur construit et transmis, réclamant au mieux réparation, au pire vengeance, comme une veuve noire mafieuse organise le crime de ses enfants.

Il y faut même, pour être sûr de son coup, plusieurs malheurs culturels bien établis, bien douloureux, bien gravés dans la chair comme au fer rouge, comme pour imprimer l'illusion du monopole de ce malheur global en forme d'injustice personnelle. Il faut inoculer lentement, cruellement, un sentiment victimaire longtemps inavoué, et le laisser mûrir à l'ombre des haines rentrées interdites et inédites, comme le fascisme inocule la peste émotionnelle à cette même douleur de culture pour la manipuler, comme disait W. Reich, sachant parfaitement de quoi il parlait.

Vous avez dit fascisme ? L'illusion, comme la vérité, demande d'abord un chose : qu'on y croie, précisément là où la propagande entre en jeu. Exactement là où ça fait mal. Là où la « viande » a été bien attendrie, fragilisée, humiliée par une blessure ignoble. Et que de cette blessure lève la belle fleur du mal, si chère aux maudits des catacombes catholiques, des deux côtés de leur très Sainte Inquisition. De Baudelaire à Céline... Nos frères de France !

On ne peut conclure de tout ça, concernant les hommes de 14, que les horreurs sans nom qu'ils vécurent leur furent faciles et légères parce qu'ils exerçaient un soit-disant pouvoir sexuel, domestique, familial ou politique une fois revenus à la vie dite civile et à des temps dits de paix. Eux d'abord furent si profondément marqués qu'ils ne furent sans doute plus jamais, non plus, comme avant, et ressentant dans leur for intérieur le plus secret la double trahison, la double castration : celle de la mère dite patrie libérée et celle de la femme presque déjà dite libérée.

De leur sacrifice total rien ne fut retenu, apparemment et dans le sens induit des remarques sur l'attitude féminine générale – celle qui fait la loi-pivot tacite –, ni d'un côté ni de l'autre. Traumatisme de la guerre plus double trahison diffuse, larvée. Terriblement larvée, si on veut même, quand on pense au enfants poussés sans eux, et qui désormais ne se laisseraient plus guider que par des « intérêts » mutilés et illusoires, calqués sur ceux du « mouvement » des femmes pour un nouveau segment de marché à ouvrir sur les ruines de l'ancien monde. 

Celui de pères défaits et déchus, d'hommes désaxés ne pouvant plus chercher d'issue que dans une folie collective de rigueur ou une autre de plus : nationalisme, internationalisme, anarchisme primaire, étatisme, fanatisme, nihilisme, sexualisme, puritanisme, affairisme, mafia, drogues ou alcoolisme (…) Bref, tout ce qu'on appela avec une joyeuse humeur de compensation forcée, comme le sourire, les Années Folles, récupérant cette pathologie de masse latente pour dynamiser le nouveau monde de la consommation à venir.

« La production de masse appelait son corollaire l'individu sériel mêlant son héritage national aux autres espèces commercialisées. En se définissant lui-même, et ses désirs, à travers les marchandises de la production capitaliste, le travailleur serait implicitement conduit à accepter les fondements de la vie industrielle moderne. En substituant la notion de « masse » à celle de « classe », les hommes d'affaires cherchaient à forger un individu qui pourrait projeter ses besoins et frustrations sur la consommation des choses plutôt que sur la qualité et le contenu de son existence et de son travail.  (…) L'idée que la publicité façonnait un caractère national homogène était assimilée dans le monde du commerce à un courant de civilisation dont les effets culturels seraient comparables à ceux des grandes époques qui ont fait date dans l'histoire. (…) »   S. Ewen

Quant aux guerres, ces guerres dont Dorgelès nous prévient déjà, après 14, qu'elles dureront toujours et grandiront donc dans leur fonctionnalité propre et orgastique, n'est-ce pas aussi à cause de ce simiesque sentiment d'admiration des sacrifiés, transcendé par l'uniformité de la soumission, pour « le mâle vainqueur », qui fait guenon petite-bourgeoise une paysanne naturelle, sentiment trouble béni et baptisé de larmes refoulées, enfin jaillissantes, mais peut être, hélas, déjà plus de nerfs malades que de compassion asexuée.

Infantile et inconsciente reine d'un jeu de massacre qui lui échappera toujours, tendant des lèvres humides, mais déjà stérilisées, aux sous-chevaliers de la Mort en guenilles souillées, ces fiers vampires émotionnels involontaires manipulés jusqu'à l'os par les Sacrificateurs Officiels ?

Ne vaut-il pas mieux, « au bout de la nuit », ne pas sortir du religieux, que ces retours de manivelle séculière de masse et leur sous-mystique inflige, maintenant cycliquement, aux sécularisés de frais ou de longue date de tous poils – jusqu'aux ultra-modernes cliques terroristes pointant à l'aube crépusculaire d'un siècle qui s'annonce d'ores et déjà plus innommable encore que le vingtième ? Qu'auront apporté les religiosités séculières de remplacement sinon le chaos et l'apocalypse de masses désaxées, sinon l'institution du pouvoir caché de nouveaux Sacrificateurs plus sadiques encore que les anciens imposteurs de service ?

La souffrance provoquée par le nouveau Système est devenue organique, orgastique, orgiaque depuis 14, elle est le symptôme d'un cancer sentimental et émotionnel généralisé qui n'a rien à voir avec un cycle de renouvellement naturel. Il ne sera plus que le déchaînement incontrôlable d'un mal objectivement mystérieux par son désordre interne, et non pas irrationnel, si nous n'y mettons pas un coup d'arrêt radical non-violent, parfait.

Ce sont des cycles d'anti-nature commençant à dérouler devant nos yeux épouvantés et vains leurs arabesques d'horreur industrielle et psychologique : il était si naïf de croire pouvoir ne payer aucune note pour les infamies, faites à la vie et à sa dignité, sur lesquelles nous continuons à construire un Système qui prétend nous faire (mal) vivre et... mourir (de tout). Dans ce sens, et en faveur de certaines femmes précises et fidèles, 14 fut sans doute la lâcheté majeure de sa « nouveauté ».

Mais ce qui nous intéresse ici vraiment c'est ce qui fut l'opium de son peuple, poilu et impubère, autrement plus difficile à dénoncer que ne le fut l'ancien, si pur et simple, paradoxalement, comparé à lui, non par nostalgie, mais par une lucidité qui nous suicide sans appel, comme par une sorte d'effet secondaire à retardement.

Nous ne sortirons pas du Labyrinthe par la Forme, cette matière dont il fut constitué un fusil dans le dos, revolver sur la tempe, couteau sous la gorge ou épée au dessus de la tête comme la bombe d'un « bien » hiroshimesque. Notre devoir absolu est de voir de quoi le Labyrinthe est fait, à chaque instant, comment il fait en nous, depuis 14, pour subsister, durer, s'éterniser.

 En clair, trouver qui nous suicide : il n'est pas avéré, contrairement aux apparences, que ce soit nous-mêmes. Qui tire, au plus près, nos ficelles intimes et pourquoi ? 68, non dans sa pensée corrompue, mais dans son esprit spontané, fut une première question, vite étouffée sous la sur-consommation de masse, une première question résurgente de 14, puisque la réponse appartient à la jeunesse, non de consommation, mais spirituelle, celle qui se sacrifie avec une innocence ancienne, inutile.

 L'un des objectifs secrets de 14 fut peut-être l'élimination de cette jeunesse d'esprit traditionnelle, disparition officielle que 68 a démentie violemment avant de sombrer corps et âme dans la Forme labyrinthique des tranchées générationnelles et du genre contre toute culture authentique en contre-offensive.
La seconde question sera non-violente et parfaite.















Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire