vendredi 4 décembre 2015

BINGO CRÉPUSCULE # 2 LA MARQUE DE 14 : LA VIE SANS LA VIE





« (…) les tranchées de première ligne appelées Bingo Crépuscule (...) » Wikipedia

Rappel 

(…) Cette série de méditations métaphysiques sur la Grande Guerre, crime de masse majeur contre l'humanité, considéré par le système culturel nouveau comme l'accouchement fertile d'une modernité triomphante catapultant nos sociétés occidentales sur les sommets dits inédits d'une civilisation vendue comme « avancée ». Elle observe le subtil et l'impondérable humains de ce prétendu progrès dans l'esprit et le cœur de nos peuples à partir de racines, à la fois survivantes à l'holocauste pré-nazi de 18 millions de morts, et, surtout, implantées au forceps au cœur perdu du mal mondialisé dont la France fut l'un des théâtres, parmi d'autres, de la cruauté la plus temporellement abyssale (...)

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« L' homme s'est effondré en tas, retenu au poteau par ses poings liés. Le mouchoir en bandeau lui fait comme une couronne (…) Il a fallu défiler devant son cadavre, après. La musique s'est mise à jouer Mourir pour la patrie. » R. Dorgelès, Les Croix de bois.






LA VIE SANS LA VIE

 


  1. Aucune théorie posthume ne recollera les morceaux de l'éclatement de souffrance que provoqua 14. Pour approcher, il ne suffit pas de remonter aux vestiges historiques de réalités ré-écrites, il faut aller aux éternelles.
    Leur faire exprimer une ou deux vérités profondes – y gisant pour toujours – de notre civilisation d'Europe.
  2. Partir de l'arrachement, du déracinement des peuples à leur vraie vie, à leurs valeurs les plus précieuses. Quelque chose a été, en ce qui les concerne, brisé et nié, au psychique comme au spirituel. A été profané, – rendu profane –, comme si souffrance et mort pouvaient l'être gratuitement, sans conséquence, aussi bien pour le bourreau que pour la victime.
    Une innocence « anthropologique », pour parler euphémisé laïque, est morte, là et ici même, en 14. Cette mort est une marque maudite, indélébile, ancrée dans le subconscient populaire comme l'inverse exact de Dieu en quelque sorte, dans un sens très précis, logé par delà toute croyance déterminée. À partir de là, nous sommes devenus ce bétail pré-nazi.
  3. Tout ce qui n'est pas lucidement dérivé de cette mort, devenue symbolique, est diversion sous les recouvrements. Évidemment, les morts ont toujours tort, mais seule compte, à ce niveau, l'approche de l'aura terrible du mystère humain dé-fondateur, déshumanisant, dans la remontée à la mutation anthropologique imposée par « la force des choses ».
    Le sens de ce mystère est une « incompréhension », toujours subconsciemment, trop profonde pour le simple inconscient, latente et active, qui refuse cette folie normalisée que fut 14, légitimée aujourd'hui comme matrice de la modernité actuelle, même si l'on a toutes les raisons instituées de croire dans sa réalité effective apparente et toujours cachée : nulle barbarie ne pouvant encore envisager « l'humain » en face. Mais pour combien de temps ? En attendant l'incompréhensible, dans ses conséquences les plus élémentaires, ne cessera plus de nous interroger en vain si nous effaçons cette mémoire interdite, au figuré et au propre.
  4. Aucune lucidité ne peut exclure le respect traditionnel sauf à tomber dans un cynisme criminel, hélas si banalement moderne. C'est bien lui qui déclencha le jeu de massacre de 14 et déclenche encore et toujours ceux d'aujourd'hui. Une sorte de cynisme objectif, réaliste, dont les chiens eux-mêmes seraient bien incapables, de par leur fidélité légendaire : il y faut une chiennerie enragée, pas moins. Une peste aurait dit Camus, un nihilisme de dégénérés, Nietzsche. cette frénésie sado-sataniste a envahi le monde depuis 14 et engendré un Absurde Métaphysique que pointa si bien, mais atrocement seul, l'auteur de l'Étranger.
    Le trauma provoqué par cette frénésie sacrificielle sélective, nul, comme pour les atteintes au climat planétaire, ne pourra en mesurer ni l'ampleur ni les conséquences inouïes, non encore toute abouties, puisque tout, malgré tout, se transmet à l'infini. Tant que cette ampleur de l'onde de choc n'aura pas été, au moins, psychiquement reconstituée, nous en serons réduits à ne questionner qu'un monde muet d'ignorance, parfaitement absurde. Pris que nous sommes encore dans l'invisible chaîne de ses causes et effets, propagations multiformes, intérieures et extérieures, de la déflagration tans-générationnelle produite.
  5. Parmi les facettes de cette réalité sur-réellee – la naissance du surréalisme lui étant concomitante, avec les fameuses lettres de Jacques Vaché à Breton, la mutation familiale et féminine est sans doute la plus secrète et profonde à approcher, par delà les grilles modernes de catégories d'analyse orthodoxe. Mutation que l'on ne peut que ressentir à l'intérieur de nos vécus hérités.
    Dans le témoignage unique de plus ou moins proches, ici et là, dans une mémoire essentiellement parallèle, nous continuons à l'incarner jour après jour, dans l'instabilité centrale de nos vies mêmes, que le système recale toujours provisoirement, en essayant cyniquement d'en faire une dynamique recyclée, moderne et libérée, piégeant une génération après l'autre à ses illusions de progrès bâti sur du crime habillé. Tellement, qu'à la fin, tout ça fait symboliquement penser à un Hiroshima ontologique et moral. « Je suis un mutant » disait Ferré.
  6. On a dit que 14 a été l'occasion ou l'opportunité du mouvement féministe de libération des femmes d'hommes qui, quand ils revinrent – et Dieu sait combien et dans quel état –, « n'avaient objectivement plus leur place », la vie ayant continué sans eux. On aussi penser le contraire : qu'elle n'a pas pu continuer normalement sans eux, et qu'elle s'est déviée, désaxée vers des valeurs de remplacement prêtes à « l'emploi ». Dans la famille, les relations, les rapports, les statuts, les rôles, les « fonctions » des pathologistes, et plus largement dans une société semi-dévitalisée, corrompue comme les cadavres qu'elle produisit industriellement.
    Ce qui regarde les sentiments d'abords, les instincts, les logiques affectives, les reports, les re-motivations, les compensations, le formatage, la construction des ego et l'horizon de leurs ambitions vitales. Et aussi les culpabilités cachées, instrumentalisées, déchargées, débarassées, défaussées.
  7. Incontournable, comme la « catastrophe », avec son inévitable nouvelle donne, la moralement obligatoire bonne nouvelle amalgamée à l'amputation, le changement produit produisit sa propre dynamique de vases communiquants : le monde pouvait continuer à tourner sans hommes masculins. La preuve sanglante était scientifiquement établie. Le pouvoir allait changer de main, se moderniser, avec toutes les illusions qui traditionnellement vont avec lui.
    Une humanité meilleure avait prétendument émergé de l'horrible purge, moins primaire, moins terre à terre, moins originelle, plus évoluée – ah ! L'évolution, ce diplôme temporel phylogénétique – avec de nouvelles promesses alternatives systémiques, conservatrices et révolutionnaires objectives. Une humanité nettoyée du passé, une humanité de table rase, après la terre brûlée. Une sorte de macabre mise à zéro des compteurs sur le marché « ouvert » d'une intériorité entièrement moderne, à reconstruire sur les bases « transcendantales » de la science économique. Quelle exaltant idéal ! Société des Nations ! Propaganda !
  8. « On » savait désormais – et notamment la propagande commerciale – qu'une moitié du monde pouvait fonctionner sans l'autre – comme demain nous saurons, hélas, qu'il pourra fonctionner sans femme ni homme, avec un genre bien neutre. Le sexe n'a rien à y voir : la guerre, sous toutes ses formes (militaire, civile, religieuse, économique, sexuelle, raciale, psychologique, culturelle (...) n'a jamais été qu'une technique de continuation pour les uns, d'extermination contre les autres.
    La preuve sanglante en avait irrémédiablement été faite et il faut mesurer les implications de ce constat « objectif », un peu comme celles qui suivirent Hiroshima et la fission de l'atome. Objectivité dont la logique de l'absurde confine à l'irrationnel le plus strict comme conséquence ultime de toute logique du système qui l'engendre à court, moyen et long terme. Il faut souligner toute l'implication pratique d'inhumanité immédiate de la chose, « réalisée » à partir du civil, quelques années plus tard, par le socialisme racial du nazisme ou matérialiste-internationaliste opposé, tous deux activés par la même tendance secrète de fond.
    Celle des machines pour exploiter ou pour se libérer, ce qui dans le contexte économique, revient exactement au même au niveau de la fin et des moyens. 14 a mis les machines au pouvoir sur les corps martyrisés, mais surtout dans les têtes, où elles ont pu avantageusement remplacer Dieu lui-même, en quelque sorte ridiculisé par une sorte de puissance infernale de feu et de production, elle-même légitimée par l'addiction sur-nihiliste guerrière.
  9. La France de 14 était rurale. Giono dit quelque part que les femmes paysannes, en 39, en voulaient beaucoup, sans oser le dire, à leurs maris sur le départ. Ce qui, concernant 14, ne peut être qu'une certitude humaine immédiate quasi absolue. Mais la question n'est pas tant de s'interroger sur le courage ou la lâcheté des hommes ou des femmes : on sait comment un refus d'obéissance était payé. On peut tuer ou faire tuer n'importe qui avec l'amour de l'autre. C'est un ressort traditionnel infâme de la mécanique socio-familiale.
  10. Ce qui compte et comptera toujours plus que le reste, c'est ce que la chose, ce que « la force des choses » brise, l'endroit précis où le coup est porté pour écarter l'obstacle économique d'une humanité exemplaire et libre. Ce qui compte c'est donc ce qui a été tué, anéanti par ce que l'on nomme improprement « les forces de l'Histoire », comme si personne ne la fabriquait cette histoire-là, quasi-transcendantale.
    14 fut essentiellement une guerre faite par des paysans contre la paysannerie, au sens de civilisation, parallèlement à celle faite par une certaine aristocratie restante contre une certaine aristocratie d'esprit. C'est à dire les valeurs essentielles d'Europe continentale, non pas tant d'ailleurs transcendantes en elles-mêmes que dans leurs liens naturels spirituels hérités de siècles de patience, de foi et de philosophie naturelle, d'intelligence. 14 acheva le travail que la violence totalitaire de l'évangélisation romaine n'avait pu mener à terme.
    Dans ces valeurs naturelles, patriarcales équilibrées, (on pense à la place de la femme et du respect profond qui lui est montré dans la société celtique, société sans histoire, éliminée par cette même Rome), les relations familiales et entre les sexes étaient naturellement centrales, sans que la famille servit d'objet instrumental de structuration idéologico-étatique asservi à l'industriel et sa société de consommation, vendus comme progressistes et libertaires.
  11. Un pays, mais aussi une civilisation populaire incluant les parties en guerre, du jour au lendemain brade ses valeurs pour celles du marché, de l'industrie et de la technique purs : petit commerce, paysannerie, artisanat et culture populaire et de l'élite appartiennent désormais à un monde disparu ou en voie de disparition, un monde archaïque, arbitraire, irrationnel, sale, étriqué, pauvre, sous-développé.
    Ceux qui hésitent ou attendent de voir sont des attardés en retard, et ceux qui résistent, bientôt – après 39, des traditionalistes plus ou moins suspects de fascisme. Qui désormais, voudrait revenir en arrière et perdre tous les pseudo-avantages d'une modernité triomphante, sinon des traîtres au Progrès ou pire : des ennemis de ce nouveau dieu ? Un siècle après, cette idéo-logique fonctionne toujours à plein régime : ce qu'il faut détruire est tellement énorme qu'il y faudra 4 ou cinq générations après 14. Le retard devenu une honte nationale.
  12. Cette société meilleure des lendemains qui chantent sur le sacrifice de l'humain est un rêve américain, avec ses sensations et plaisirs toujours renouvelés, des contraintes toujours plus allégées au psychologique et un travail dur, mais efficace, abstrait, payant, égoïste, procurateur, supérieur, source de pouvoir matériel et de reconnaissance sociale, de réussite, de profit et de puissance ; aristocratie morale privée sous un label démocratique conforme aux normes juridiques humanistes internationales.
    Comme on dit aujourd'hui des guerres actuelles, les plus réalistes pensant déjà et d'abord à l'après comme à un objectif premier implicite : reconstruction et remplacement. Quand De Gaulle prit Paris, les amis américains avaient déjà un plan pour la France.
    Après le militaire, la restructuration administrative et civile, morale et culturelle. Autrement permutation et transmutation des esprits. Comment peut-on douter un seul instant que 14 ne libéra l'énergie nécessaire, par delà le nihilisme transitoire nécessaire des massacres, à de nouvelles guerres pacifiques, de temps maudits dits de paix, culturelles et civiles ? Celles des âges, des sexes, des races, des classes, de religions, des nations, des économies et des techniques ? Dieu que la concurrence est belle !
    La guerre n'est-elle pas d'abord séparation, dans tous les sens du terme ? La sécession de ce qui est lié et relié, dé-construction au propre et au symbolique ? Plus loin encore, il est évident que la fission existentielle et essentielle provoquée par elle en répercuta encore, petit à petit, en accord avec une industrie devenue folle, une autre, plus radicale et définitive : celle d'avec la Nature, ce axe de l'ancien monde, abattu comme une statue du mal, après Dieu – non celui des cléricatures assises, obscènes, mais des premiers hommes.








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