vendredi 5 février 2016

BORN TO DIE : FRENCH HISTORY X







Bien sûr qu'on est là pour mourir. Et que pour la majorité des gens, c'est un scandale que de dire cette vérité telle qu'elle est, face à une souffrance exprimée par une plainte en forme de confidence ou en quête d'une prise en charge. Mais quel est le plus grand scandale : celui de la mort ou celui de celui qui refuse la mort de l'autre, dans l'image obsédante qu'elle lui renvoie, violente ou pas, pour mieux justifier à ses propre yeux son propre refus de la mort ?
Il n'est qu'une façon de refuser la mort de l'autre, c'est d'y déceler un crime et non un malheur ou un accident, quand ils n'y sont pas. Quand ils y sont, c'est qu'on est là pour mourir, non pour Dieu, mais pour les hommes, hélas.

Pour l'instant, sauf pour des névrosés de la vie, de plus en plus majoritaires il est vrai, la mort fait partie des choses qui ne se refusent pas, parce que c'est comme ça. C'est une réalité existentielle, ou plutôt une vérité essentielle, quelque chose qui n'est ni bien ni mal, mais au dessus de toute morale comme de toute justice, c'est à dire qui a du sens. Avons-nous à juger ce qui est au dessus de nous, non au sens hiérarchique, mais de plus grand ? À partir d'un monde où aucune justice ne peut être ?

Qu'y a t-il donc tant à dire de la souffrance de l'autre, quand elle est là, comme une absurdité de plus, plus sanglante et violente qu'une autre ? Qu'on ne la supporte pas ? Ou serait-ce seulement de la voir qui n'est pas supportable pour notre sensibilité blessée ? Est-ce la souffrance elle-même de l'autre ou ce que nous ne supportons pas pour nous-mêmes dans une violence que nous ne supportons pas en nous d'abord, et parfois seulement ? Quel est cet insupportable ? Ne serait-ce pas une forme de terreur face à une vision du mal ou de l'horreur ?

Si tel est le cas, ne serait-ce pas cette terreur dont nous voulons nous débarrasser dans et par notre lamentation devant ce qui nous l'inspire, comme dans une sorte d'exorcisme d'un récit de l’innommable ? Il faudrait, pour que s'adoucisse la douleur de la terreur, qu'elle se partage, se dilue, se discute et se rejette dans une messe d'imprécations, de plaintes et de désolations et finisse par un slogan de révolte morale convenue contre un mal présenté comme étranger à ce que nous sommes et faisons à chaque instant. Et encore : comment oublier, effacer, nier, réécrire, interpréter, classer dans du connu, du rationnel, du rassurant ? Mais on ne neutralise pas la vie : on l'aime ou on la détruit.

On ne fait pas la guerre à la vie pour combattre ce qui la terrorise à cause de la terreur que cette guerre inspire à la vie en guerre contre elle-même… La vie n'est pas un suicide collectif, où mène un réalisme d'hommes d'affaires en règlement de compte sanglant pour le pouvoir, le contrôle du marché de la vie, d'une vie qui ne marche plus libre quand le marché lui vole cette liberté.

Il y a des choses qu'il ne faut pas faire, sous peine d'en payer les conséquences. Ne sachant plus ou ne voulant plus savoir qu'il ne faut pas les faire, on se donne le « droit » légitime de ne pas en assumer les conséquences, en utilisant la ruse d'un sentimentalisme humaniste de bon aloi bourgeois qui nous innocente aux yeux des naïfs de service que nous sommes tous devenus, par la vertu des vérités officielles, admises ou suggérées par les moyens, parfois, les plus vicieux, les plus sales, comme celui de la peur et du chantage par exemple. « Comment une telle horreur est-elle (encore, éventuellement) possible ? » L'idée qu'on a imposée du progrès nous interdisait pourtant d'y croire. Il faut bien se rendre à l'évidence : rien n'a changé ou plutôt tout a changé, mais en pire.

Mais personne n'a jamais voulu se rendre à l'évidence, considérée comme inhumaine depuis le début du monde moderne. Ou accidentelle, faisant partie du non risque zéro, comme on dit beaucoup aujourd'hui, comme pour signaler que, dès le début, l'illusion était pudiquement maintenue pour le bien moral de tous. Entendez : existant statistiquement si peu que non significative, selon la belle et froide formule consacrée ? Mais la question n'est pas le chiffre des morts, leur c.s.p. (catégorie socio-professionnelle, comme on dit en sociologie) etc.., mais leur signification profonde, puisque tout a un sens, un vrai sens caché, non pas divin, mais hélas, humain.

Ce n'est pas tant qui est mort aujourd’hui qui « compte », malgré l'importance de la douleur des proches ou du témoin direct, mais comment, au sens d'une bonne ou d'une mauvaise mort. Hélas, la mort naturelle et belle, à la Brassens, disparaît, remplacée par une mort sale et anormale, qu'il s'agisse de crime ou de mort industrielle, au nombre de laquelle il faut compter les accidents de la route, par exemple.

On peut arguer, à raison, que « Dieu ne peut pas vouloir » des corps martyrisés dans une carcasse calcinée ou maculée, mais il faut reconnaître dans le même temps que la vie que nous acceptons de mener ne peut aboutir qu'à ce genre de fausse fin tragique, mais prévisible et responsable. Il est des accidents de la route pas comme les autres, ce ne sont pas de vrais accidents techniques, glacés au mode de vie, ce sont des chocs humains incompréhensibles hors de responsabilités qui ne seront jamais mises en lumière pour des raisons éternellement conjoncturelles qui ont tout à voir avec la structure mortifère de nos façons de vivre. La mafia, elle, aime l'éternité des illusions forcées comme la main dans le sac.

Non pas seulement de la responsabilité de celui qui provoque un accident de la route, comme on essaie de nous le faire croire de force, mais encore de tous ceux qui tirent un intérêt aux folies routières d'une façon ou d'une autre, et à qui on ne demandera jamais de comptes. Mais encore : tous ceux qui tirent profit de la vie que nous menons ou malmenons plutôt, et là, Dieu sait s'ils sont nombreux et inattendus, que ce soit derrière leurs idées ou leurs produits.

Sans parler de nous-mêmes, demandeurs de ces motifs, désirs et enthousiasmes, de ces leurres. En ce sens, nous sommes bien là pour mal vivre et mal mourir, et pour absolument rien d'autre. Allons-nous nous en plaindre et à qui ? Nous en scandaliser ? Il serait donc dommage ou sans intérêt de mal vivre, mais complètement scandaleux de mal mourir ? De mourir de cette guerre qu'on fait à la vie en toute impunité – sauf la mort, « vice caché » qui tombe et retombe sur nos têtes pleines d'arrogance égoïste et destructrice ? Heureusement, tout le monde ne choisit pas, sans savoir ni vouloir, Kali et le bout de sa nuit sociale-nihiliste ou nationale-socialiste.

Qui d'autre est mort aujourd'hui ? Un jeune garçon, comme dans « Into the wild », le film. Mort à sa façon, sauf que la sauvagerie ne vient pas là, de la nature, de la wilderness, mais de la nature humaine, ou plutôt de la dénature humaine, celle qui fait les jungles modernes, comme à Calais ou de n'importe quel camp d'un monde réfugié ou pas, où des gamins grandissent et finissent dans la boue, parfois loin des banlieues de la terreur, mais tout contre la même implacable et vieille haine héritée, réveillée, activée, stimulée comme les ventes : celle des clans, des quartiers, des cités, des races, des sexes, des communautés ennemies .

Puisqu'il y a aussi les camps du peuple Rom ou Manouche. Ceux du bord des routes ou des dépôts d'ordures. Avec les ultra-violences démesurées qui vont avec, les vengeances, les manipulateurs, les trafics et les réseaux, les tueurs comme ceux de l'Ordre Noir nazi. Puisque la guerre qui ne dit pas son nom, est civile et culturelle, masquée, ici comme ailleurs, comme un produit de marque import-export. Comme pour la came sans odeur ni frontière.

Un jeune garçon fait homme différent, qui défendait la cause animale, jeune bouddhiste, comme beaucoup de ces fils spirituels de Kerouac, dont on ne veut plus entendre parler, faisant du stop pour se déplacer – stop céleste qui l'a tué, qui l'a stoppé dans sa libre course de jeune bikkhu. Que deux jeunes manouches au volant d'une fourgonnette ont laissé pour mort au bord d'une route sacrée du sacre de la mort d'un apôtre de la non-violence de plus – paume de sa main tournée vers le ciel, cœur arrêté ouvert, tourné vers un Gautama cosmique interdit, impossible – avec son sourire étoilé là-haut et souriant maintenant crâne fracassé sur le bitume de la nuit humaine.

Celui-là ne s'est pas suicidé, comme tant et tant, mais on n'en parlera pas plus que de ceux qui le sont de cette société asociale et inhumaine, cupide et cruelle, sans fraternité ni liberté. Mais sa mort, cette mort-là est belle, grande, exemplaire, dans son élan, solitaire et solidaire, brisé tout tendu vers une sérénité si souvent ridiculisée par les tueurs du marché, et qui se paie au prix du sang en Enfer- Sur-Terre. Comment ne pas penser aussi, dans la même tristesse kérouaquienne, à ce jeune amoureux de la nature tué l'année dernière à Sivens ? Ce sont nos enfants qui meurent de ne pas vivre libres, ici comme ailleurs !

Démocratie, déesse du vrai et de la parole libre, qu'attends-tu pour les protéger quand tout est en faillite ? Combien de nouveaux Christ, de nouveaux Socrate faudra t-il sacrifier sur le maître-autel des temps maudits avant qu'un peuple se lève pour la tempête de la paix – contre la tourmente du mensonge et les fantômes de la haine ? Combien de temps la lâcheté infligera t-elle encore à tirer aux humains d'humanité ?







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