lundi 8 février 2016

FOLK SONG BLUES # 1 NEW-YORK NEW-YORK





Aux USA, depuis loin, la musique folk était musique traditionnelle ou folklorique, orale, souvent rurale au départ, comme le Mississippi blues, si on veut, forme historique culturelle locale aussi et d'abord, avant exportation, urbanisation, technologisation et mondialisation, et non pas « musique populaire » au sens commun du mot, englobant à peu près tout ce qui va et vient.

Une musique de compositeurs-interprètes-colporteurs, comme comme celle des songsters des chantiers ou des hollers des champs, chantant faits divers, d'actualité ou historiques d'histoire populaire, textes et chansons traditionnels de travail ou de célébration ou de contes et légendes des choses de la vie des gens, en marge des industries dites aujourd'hui culturelles. Avec des instruments rudimentaires ou portables bon marché : guitare, banjo ou l'incroyable harmonica, et bien d'autres instruments autochtones, comme les planches à laver ou diverses percussions improvisées chez les Noirs.

Dès la fin du XIXème, exode rural noir et petit blanc, bas salaires et mauvaises conditions de vie, crises comme la grande de 29, comme il y eut une grande guerre en Europe, et tout le syndicalisme musicien pur et dur dans le sillage de l'époque, ont fini par constituer tout un héritage culturel humain, finalement plus que de classe ou de race ou de sexe, à un certain niveau. Tradition de fraternité, couleurs de peau confondues parfois, de résistance et de lutte, dont les contestataires des sixties s'inspireront beaucoup, au départ.

La jeunesse, de gauche surtout, mais pas seulement, révoltée en masse dans les années 60, à laquelle cet héritage sera offert et « vendu » sur un marché de la contestation relativement avantageux, avec une « responsabilité » surtout économique de consommation du legs culturel-spirituel de départ (au sens primaire kantien du mot spirituel, si on veut), dans le cadre d'un forme de musique dite alors populairecomme symbole spectaculaire d'une pseudo-préservation d'origine garantie. Jeunesse blanche qui, à travers ses héros révolutionnaires culturels, rendra des hommages appuyés aux aînés légendaires du folk – comme Dylan à Woody Guthrie ou Baez à Joe Hill, mais aussi à tous les autres héros noirs du blues du Mississippi – certainement très sincères, au départ, encore.

Square Washington, fin des fifties, le dimanche, lieu d'une « fête de l'unité », « camp de base des héros inconnus de la scène folk new-yorkaise ». Avec différents groupes du mouvement dit « alternatif » : communistes ouvriers, folkeux « sionistes » chantant et dansant, colorés du blues ou cow-boys locaux des Appalaches, ballades, chansons de marins… comme celles reprises beaucoup plus tard par des Doors gonflés à bloc par le vent d'un rock venu du large californien. Les amateurs folk du Village étaient, dit-on, souvent de bonne famille, avant que ce folk « villageois » ne se fasse déborder par le professionnalisme rapace et exterminateurs d’un certain business. Ils étaient certainement aussi autant de gauche que de droite quelque part – cette culture transcendant les clivages officiels, avant que commercialisation et politisation ne les rangent dans leurs catégories réductrices et destructrices.

Une culture authentique, surtout quand l'officielle ne lui accorde qu'une place de sous-culture, comme on disait à l'époque – entendez un statut non reconnu, non contrôlé, étant inévitablement une forme unitive et non unitaire au sens de pouvoir, offerte par une transcendance de valeurs humainement positives partagées, et non humanistes positivistes, et qui sont l'énergie vivante exprimée par cette forme, qu'une fois dénaturée on aura beau jeu de nier, ou plus subtilement, de flouter cruellement au moment de sa quasi-disparition, comme si les traces évanescentes de ce qui fut pouvaient gratuitement permettre de l'effacer purement et simplement des mémoires pour nier la possibilité de son existence même comme fait sauvage imprévu.

Ce qui est intéressant, ce n'est pas l'enjeu historique en lui-même, c'est l'éternelle expression de quelque chose de pourchassé par le monde moderne : la possibilité même d'une autre vie que la systématique. Il s'agit là peut-être plus d'un point ethno-musicologique que d'autre chose, au sens où l'on voit, dans un tout autre domaine, des ethnologies d'entreprise. Puisque par delà la possibilité d'existence se trouve enfouie celle de la possibilité d'être au sens plein et humain du terme, qui est une réfutation pure et simple des arguments normalisateurs des sciences dites humaines.

« Rois de la rue » pré-dylaniens du Village, « bourrus », « géniaux », cœur sur la main, communistes ou rebelles sans cause, routards, conteurs, poètes etc. Mais se battant pour un folk pur au double sens de fidèle et propre, désintéressé, fraternel, non commercial, libre d'expression, brut de décoffrage ou raffiné comme certains morceaux de W.Guthrie, qui a « ouvert les portes des cafés » du Village. Tous ces vrais gens de culture libre et authentique, balayés un peu plus d'une dizaine d'années plus tard par la compétition, l'inverse donc des valeurs premières appréciées alors. Inversion qui passe régulièrement et même invariablement par le politique et la mode, grands fabricants de héros-consommateurs culturels dans nos sociétés démocratiques avancées, entendez : de marché de masse.

Mode, publicité, médias, autant d'instruments parmi les plus efficaces pour contourner, détourner et retourner une culture haute ou populaire, en vue de la transformer en objet de consommation et en idéologie qui va avec le produit du segment. Dès que quelque chose de bien existe, il faut le partager, le distribuer et donc le vendre, puisqu'il n'y a plus d'autre moyen que celui-là – qui est finalement le contraire du partage, outre le fait qu'aucune vérité ne peut être à vendre – contrairement à ce que beaucoup on cru, pour leur malheur même, possible. L'échange n'est pas le commerce, c'est même le contraire : quand il est équitable il n'enrichit pas une poignée de profiteurs-maquereaux spéculant sur les misères.

On peut dire sans se tromper que ce sont des intellectuels considérés comme progressistes par un camp ou un autre, marché ou révolution, dans leur quête, plus ou moins authentique ou consciente – d'authentique, qui fabriquent et créent, comme une sorte d'avant-garde du changement – la demande du marché de la mode culturelle qui le précède ou le suit, et dont l'offre industrielle, engagée et investie, adaptée et calibrée, ne fera que satisfaire le goût ou l'engouement, propagé à travers toutes stratégies de sublimations économiques précises, qui finiront, avec le temps et d'innocentes amnésies savamment dosées, par modifier et dégrader les exigences les plus élevées ou vraies.

On a pu dire que les chansons de W. Guthrie étaient le pendant musical des Raisins de la colère de Steinbeck. Et le film, ainsi que celui tiré d' En route pour la gloire, sont bien là pour nous en convaincre. Guthrie qui s'engagea auprès de formations politiques de gauche aussi, avec le groupe des Almanac singers et Pete Seeger qui contribua à la transformation du folk en produit commercial, ouvrant la voie à une sorte de compromis entre authenticité d'origine et show business – route que prirent les plus grands musiciens des genres attenants par la suite, conciliant plus ou moins honnêtement tradition et modernité, avant qu'une tradition mise à jour par la vitesse acquise de la machine à fric de l'autre face de « l'underground » urbain, ne chasse l'autre.

Système d'une société de spectacle finalement plus mécanique de profit que bestial en soi (ce qui explique tous ses légitimes et émouvants autant que mobilisateurs plaidoyers révolutionnaires en faveur des valeurs les plus apparemment civilisées ou progressistes en raison de pur liens théoriques, supposés ou fantasmés avec certaines séductions utopiques consommatrices), travaillant à modifier des valeurs sûres d'origine jusqu'au méconnaissable, la défiguration et la dénaturation renversante finale. Mécanique qui se définissant elle-même hors jeu, dès qu'il s'agit de payer sa quote partà l'opposé du spirituel ou de la liberté désintéressée ; donc toute culture authentique pillée, contrôlée, mises sous droits et propriété industrielle. La publicité, comme investissement productif pur, conservant seule une sorte de vague statut « culturel » de compromis de vente virtuelle de valeurs pré-vendues préfabriquées – contre celles dépouillées, dont les dépouilles ne font que nier leur prétendue existence. Ainsi de la liberté ou de la dignité de chacun quand la cause commune politique ou économique l'exige.

Naïveté d'une jeunesse d'autre part, public  intellectuellement captif , embrigadée dans une contestation de masse, avant la fanatisation à venir, avec les fans ou les adeptes, ces bons intellectuels honnêtes, comme aurait dit Brassens, dans leur quête d'authenticité et de vérité pure et simple donc, permirent, comme la mafia avec jazz à Harlem à un autre niveau, à ce folk d'exister et de s'installer dans un show-biz en pleine expansion avec la jeune industrie du disque 33 Tours.

Les chanteurs folk, avec leurs espoirs et leur « foi », mais aussi leurs ambitions et leurs besoins modernes, « engagés » dans des luttes contre l'injustice ou l'oubli, purent, dans ce milieu nouveau, poser leur valises et trouver une vie meilleure dans la bonne ville de New-York, ou une autre, portant leur tradition de départ comme un étendard pour une nouvelle renaissance en milieu urbain. Ce fut donc une sorte de transfert culturel, de transsubstantiation et de transmutation.

Dès les années 30, les intellectuels progressistes de gauche new-yorkais, on disait « de gauche » tout court en France il y a encore si peu, avant que cette fraction du monde ne se divise à son tour en conservateurs et progressistes, comme partout où il y a un enjeu économique dans un certain sens de l'histoire moderne, sous la pression mondialisée industrielle et technologique de masse ; ces intellectuels new-yorkais donc, ou des grandes métropoles pouvant se permettre, dans une certaine mesure réglée, d'abriter des gens considérés de gauche à une époque de guerre civile plus ou moins froide, un peu comme avec la musique noire de Harlem, s'étaient tournés vers cette musique non commerciale, artisanale, non encore industrialisée et électrifiée – pour élargir le public et les profits qui vont avec. Il fallait de la ressource, récupérer le travail de chasseurs de tête désintéressés, idéalistes ou militants. Fournir le marché en jouant sur les sentiments.

A un certain niveau, on pense à ces maîtres de plantations du sud demandant aux « nègres » de les divertir le dimanche pour leur plaisir. Mais tous n'avaient pas cette attitude, même si plus tard le jeune public, d'une certaine façon, finit étrangement par la rejoindre dans sa demande d'authenticité standard, lors d'un concert ou d'un autre quand un vieux bluesman décevait, par exemple, de ne pas jouer en buvant le whisky sacré permettant au même public, exotique ou exogène, d'affirmer un égoïsme libéré. On peut douter que la douleur du blues ait jamais été un plaisir, sauf à un certain niveau d'humour d'interprètes non dupes de la valeur de leur public.





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