mardi 9 février 2016

FOLK SONG BLUES # 2 NOS MÉMOIRES NE SE SONT JAMAIS SÉPARÉES








Qui sait, en France, comme le faisait remarquer Jacques Vassal en 78, que Woodie Guthrie a écrit des livres ? Les prescripteurs de service se sont gardés d'en parler : si on commence à mêler le petit peuple à la culture, c'est la fin de la civilisation. On s'abstient de parler des livres de celui qu'on affubla – comme on affubla Kerouac du titre de « pape des beatnicks » – du nom de « roi du folk ».
L'esprit « syndicaliste révolutionnaire » n'a évidemment, ici, comme ailleurs, jamais eu bonne presse : tout doit passer par les partis politiques autorisés.

Surtout s'il s'agit de vagabonds ! D'un hobo folk-singer totalement hors système par principe et destin, mais totalement près des gens de la dure vie ordinaire, surtout, à une époque de « problèmes radicaux et de solutions radicales », en Amérique. C'est qu'il faut choisir entre le système ou les gens.

Guthrie pensait, vivait et travaillait, chantait et écrivait pour « ceux auxquels je dois quelque chose » et pour tous les autres, connus ou inconnus, parce que, à la ressemblance intérieure profonde de Whitman, c'était un poète démocrate authentique issu du, et resté tout près du peuple. Woody, lui, était un cœur pur et dur, irrécupérable, même si on le gratifia de médailles et autres hochets honorifiques. Il désirait demeurer dans son authenticité anonyme, troubadour d'une condition humaine américaine qui trime et se bat sans en faire un fromage de tête. Demeurer en roue libre, mais payant sa dette.

« je veux dire ceux dont je me souviens en personne. Bien sûr, je sais que j'en dois à ces gens, et qu'ils en doivent à d'autres gens, qui ont des dettes envers d'autres, et que nous en avons tous envers tout le monde. Le total de ce que nous devons est tout ce que nous avons. »

Exactement comme pour Kerouac, son but était d'écrire pour les gens – folks – , leur histoire quotidienne brute, celle de ceux qui n'ont ni le temps ni la capacité ou possibilité ou l'envie de la raconter ou de la conter, comme en avait le privilège, l'aristocratie des griots, ailleurs, dans un autre monde – pas si étranger à celui du blues.

Dans ce sens précis, on pourrait certainement dire qu'un peuple sans culture vivante exprimée et célébrée librement est un peuple sans mémoire ni conscience propre, déraciné et vaporisé. On ne s'invente pas des racines, comme une jeunesse, sous influence ou rapace, se l'imagine naïvement : ce sont elles qui nous inventent. Sans culture propre, pas de conscience de valeur propre ni de cette fierté humaine sans laquelle la dignité n'existe pas. Les gens n'ont alors pas les moyens vitaux de se défendre face à un système qui prétend – par la force nue de sa loi propre – leur imposer « paternellement » sa propagande pédago-hygiènique à sens unique.

Sinon il n'y a plus que des maîtres autoproclamés pour apprendre aux gens à être ce qu'ils sont. Prétendant que le peuple est une notion vague, sans consistance, englobant tout le monde sans qu'on y discerne personne (…) Maîtres-penseurs, si ce n'est chanteurs, mais jamais célébrant la vie des gens ordinaires, avec ses souffrances ou son héroïsme, comme le faisaient les anciens bardes d'une Celtie élargie.

A ce point précis, on peut définir éternellement le peuple des gens ou les gens du peuple en disant que ce sont tous ceux à qui, en vérité, on n'a jamais eu à apprendre ni à travailler ni à vivre, mais dont on a toujours su profiter au maximum du génie ordinaire de leur vie, comme avec une sorte de cheptel humain généreux, sans avoir jamais à les payer en retour. Le peuple du monde moderne fait partie de ces civilisation apparemment disparues, mais dont nous vivons de la ressource profonde, encore et encore, tous les jours que Dieu fait. Un peu comme d'un Père procurateur éternel ou d'une Mère-Nature si généreuse, sans la moindre reconnaissance de dette d'abord de la part du système si gratuitement engendré, et qui, lui, ne représente rien de mieux qu'une mauvaise aristocratie masquée.

« Et la seule façon dont je peux vous payer en retour, bons marcheurs et parleurs, c'est de travailler et de faire que mon travail vous aide à trouver du travail, le genre de travail que vous aimez et que vous savez faire le mieux. Votre labeur m'a déjà aidé, et il continue à m'aider. J'ai besoin de savoir pour de bon que mon travail vous aide. »

Guthrie était un authentique poète et musicien populaire au sens non commercial du mot, qui devait, comme tout le monde, tout à tout le monde – non pas tant au sens communiste de la chose, mais au sens conscient, de conscience sociale, et pour ce qui est de son courage de vivre et d'être, autant à lui-même qu'aux autres, dans son « ardeur et son espérance ». Par son chant viril ou tendre, son activité permanente, ses pérégrinations – plus que de soit-disantes errances kerouaquiennes homologuées par les marges autorisées d'une contre-culture ultérieure, ramasseuse de mise, puisque partiellement issue de son œuvre et de son témoignage – , par son énergie incompressible, il a donné au peuple américain des lettres de noblesse indélébiles, une dignité, une voix, un visage, gravés dans la mémoire encore lumineuse de ces années noires, autour de 29, entre deux guerres étranges.

Témoignage haut et fort, en couleur et en "parlant", de joie de vivre brute, de tristesse noire, d'exigence à hauteur d'humain, d'humour et de hurlements, de rage et d'espoir ; témoignage de la vie secrète de gens qui ne cachent rien :

« J'ai bien fixé mes yeux sur vous, et ouvert grandes mes oreilles quand vous vous approchiez de moi. J'ai vu les marques tranchées sur votre visage par les désordres du temps et de l'espace. (…) J'entends votre voix avec son franc-parler, comme la première fois. J'ai vu les différentes façons dont vos yeux s'assombrissent et s'éclairent pendant que vous parlez. »

Mais Woodie n'a pas fait de ce témoignage et de cette célébration uniques et solidaires, ethnologiques de l'intérieur si on veut, une affaire personnelle, une « petite entreprise », un business : il a pris et rendu sans rien retenir en caisse de résonance, pas de pourcentage pour l'artiste, sauf pour vivre. Il est resté engagé, mais non commercial jusqu'au bout, au service du peuple de gauche ou pas, dont il sait qu'il vient et qui lui a tout donné :

« C'est à vous que je les ai empruntés » (…) ces mots que j'entends ne sont pas ma propriété privée (…) J'ai emprunté assez pour manger et boire pour me maintenir en vie (…) J'ai emprunté ma vie aux travaux de votre vie. J'ai senti votre énergie en moi et vu la mienne remuer en vous. (…) je ne suis pas plus poète que vous-mêmes. (…) La seule histoire que j'ai essayé d'écrire, c'est vous. (…) [Rien] n'a jamais séparé nos travaux. Vos travaux et mes travaux se sont tenus la main et nos mémoires ne se sont jamais séparées. »

Le maître spirituel avoué et revendiqué par Dylan pouvait-il montrer plus précisément le chemin ? Chemin de fierté et d'humilité pures entremêlées, le plus dur étant de savoir faire ce mélange transcendant de subtilité, et surtout de le vivre de façon entière face à un système de corruption généralisée érigée en vertu de réussite. Sur ce chemin tracé, les jeunes héritiers, tout comme ceux de Kerouac, se sont perdus corps et âme en cours de route. Quelques uns ont joué avec les panneaux, d'autres, moins malins, sont tombés dedans, au pied de leurs lettres.

Les temps ont changé,répète-t-on, reprenant la formule de Dylan – , à chaque trahison graduelle et douce : plus personne n'a à cœur de s'acquitter de ses dettes, mais vit à crédit en sachant pouvoir, illusoirement, ne jamais rembourser. Par la direction de sa vie, de son esprit et de son travail, de sa parole, il aurait fallu rendre ce qui avait été plus transmis et prêté que donné, mais quand la tradition est ringarde et ennuyeuse, dépassée, le bonheur immédiat est qu'il n'y a rien à rembourser, on ne doit rien à personne par principe : la révolte efface provisoirement les dettes, un provisoire qu'on s'arrange pour faire durer toute la vie, mais qui n'a plus de sens, et la fin est toujours minable , et honteuse, tant l'esprit qui nous enfanta s'est rabougri, réduit et évanoui de nous-mêmes, nous transformant finalement en pire que ceux que nous devions légitimement changer. À commencer par nous-mêmes. Cet esprit nous a fui, ne pouvant plus vivre en nous.

Mais la jeunesse révoltée des sixties qui prit officiellement le relais d'une culture non reconnue, mais vraie, en se battant pour une contre-culture de masse, mais théorique, rêvée ou politique ou tout simplement commerciale, qu'un Kerouac lui-même, quelque peu écœuré, rejeta haut et fort – cette jeunesse-là voulait jouir par tous les moyens tout de suite, pour son propre compte, profiter en toute gratuité déclarée du précieux héritage, sans la conscience, qui va avec, des valeurs éternelles d'une culture vraiment populaire – tout en en rejetant progressivement les naturelles réciprocités exposées plus haut par Guthrie, dénoncées comme des contraintes inacceptables, liberticides et moralisatrices et pourquoi pas puritaines ?

On a bien crié partout dans les médias que Kerouac était un réac, pour contrer un esprit qui n'allait pas dans le sens des intellectuels de gauche dominants de l'époque et de leurs slogans nihilistes, maquillés en révolution faisant le jeu de la droite dure.

Qui se soucia alors des gens ou du peuple, des peuples : on ne parlait plus que de jeunesse et de consommer sa liberté. La ruse du système consista alors à jouer la jeunesse contre le peuple, forcément conservateur selon le critère discriminant de l'âge, alors que la jeunesse, comme les femmes, ont toujours été une partie centrale et intégrante réelle du peuple. La séparation dont parle très bien Guthrie joua ainsi à fond à tous les niveaux, annihilant progressivement toute valeur naturellement partagée, et, autour d'un égoïsme de compensation activé, continue toujours son travail de destruction massive d'une culture et de l'esprit qui va avec.

Révolution ? Il s'agit ni plus ni moins que du grand remplacement culturel de cultures traditionnelles par un fascisme rampant de consommation, comme le dit un poète italien, assassiné depuis, comme il se doit. Dylan note, quelque part dans ses Mémoires I, le sentiment clair qu'il eut, à un moment donné, d'un complot contre l'identité des gens.

Quand, la révolte artiste bourgeoise, aujourd'hui parvenue au pouvoir culturel et intellectuel – qui est d'abord politique –, son artiste monté sur pattes dira aux gens, comme Woody Guthrie :

« Je ne suis ni plus ni moins que votre employé qui écrit tout ça, comme une dette toujours due et en partie payée. Ce livre est un livre de dettes, et de paiement partiel »,

on pourra dire que « les poules auront des dents », comme on disait jadis, comme pour parler d'un futur impossible. Certains artistes parfois parlent de dette, très rarement de la payer et plutôt même pour se faire payer une caution solidaire. Nous sommes dans cet impossible et nous allons tous payer, beaucoup plus cher que ce qu'il aurait fallu si nous avions décidé de rester honnêtes et vrais. Des humains identiques à eux-mêmes dans le temps et l'espace, en quelque sorte. Comme nous étions avant que les temps ne changent en pire au lieu du meilleur annoncé.


Références :

Walt Whitman, « Feuilles d'herbes ».
Woodie Guthrie, « En route pour la gloire » ; « Cette machine tue les fascistes ».
Toute l’œuvre de Kerouac.







2 commentaires:

  1. "Si l'écrivain n'est qu'un des nerfs
    D'un peuple grand, puissant et fier,
    Pourrait-il n'être pas heurté
    Quand on meurtrit la Liberté"
    J. Polonski

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  2. "Si l'écrivain n'est qu'un des nerfs d'un peuple grand, puissant et fier".
    Il n'est effectivement qu'un nerf.Il ne peut que souffrir viscéralement et spirituellement des souffrances faites à ce peuple jusqu'au dernier enfant de sa famille la plus déshéritée, ignorée ou humiliée -- l'humiliation étant le pire dans le manque de liberté d'être ce que l'on est, puisque c'est la première et la dernière négation "culturelle" de la vie, consciente ou pas.

    De la part de celui qui la pratique et de celui qui y participe, même passivement, elle est le signe impardonnable d'une âme séparée et perdue au sens du chemin.Elle est d'un nerf qui a lâché le peuple qui le nourrit, l'habille et l'éduque. L'ignominie consiste à ne pas être heurté, ce qui est le premier mensonge.

    Merci pour cette juste citation en forme de commentaire qui renvoie à un Polonski à découvrir et au plaisir de vous lire.

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