jeudi 25 février 2016

LA FLEUR DE FÉVRIER






Ces jonquilles aux longues jupes de crêpe jaune, sorties en février, trois semaines avant l'heure, ne luttent pas tant contre une nature hostile, cherchant à les tuer à la naissance ou à s'autonomiser de leur vie par l'indifférence d'un pouvoir pur, – qu'elle ne font héroïquement face à un déséquilibre climatique déterminant leur naissance, hélas, prématurée. Aucune conférence climat, ou même des oiseaux, ne les sauvera, si elles doivent mourir prématurément, aussi.

Au matin, épuisées, courbées sur leur tige gothique, les voûtes croisées de leurs arcs en touffe verticale pendent, arc-boutées contre le poids du ciel, soutenant leur fière solitude muette : elles ont vaincu une nuit de plus, à la limite des fractures du gel, avant que le premier chien du matin ne vienne leur pisser dessus sans haine, presque amicalement, comme pour les réchauffer de son cynisme animal spontané.

Comme certaines de leurs sœurs arboricoles roses pointillant, à l'impressionniste, les branches japonaises de certains arbres – discrètement estampés dans un paysage urbain déchu, – d'incroyables pétales de délicatesse divine – n'ayant pu retenir, non plus longtemps, leur orgasme cosmique immobilisé, – leur mortel courage dans l'indifférence générale est infini : il participe au prix sans prix des vraies fleurs, pas forcément nées pour vivre longtemps, mais pour être dans leur incroyable intensité de vie et d'énergie, derrière les apparences du temps des choses, une des plus hautes formes de permanence d'un monde dont nous avons rejeté rationnellement le mystère suprême dans sa fragilité même, la transformant en sacrifice confortable et normalisé.

La jeunesse la plus naïve comme le matérialisme le plus primaire pensent, vivent et croient dans l'illusion savamment entretenue que l'humanité aurait créé les dieux, sans entrevoir que les humains n'ont fait que donner forme humaine à des énergies qui les dépassent sans les humilier, n'humiliant que leur maladif désir de puissance. Forme humaine ou pas : c'est la même chose : la machine n'étant qu'une idole déchue dans un sens absurde rejoignant sans doute certaines forces hors de compréhension naturelle.

Pour ce qui est du matérialisme, le chien le plus coprophage ne fait, lui, pas l'erreur de prendre des vessies pour des lanternes magiques : il sait que c'est le monde qui créé les dieux, leur mouvement subtil et insaisissable dans la lumière dorée de l'être ou l'ombre maléfique du néant. Et il le sait d'instinct, malgré la chute de sa vie horriblement domestique, – quand ses dieux à lui sont un homme, une femme, un enfant ou un os de sacrifié sécularisé. Le monde créateur, la nature et les hommes et surtout – ce qu'ils en font et ce qu'elle fait d'eux, naturellement, dans cette maltraitance unilatérale vendue en querelle de ménage.

Il n'y a pas de place pour deux ordres différents ni pour le doute négateur ni pour les remises en questions autonomistes dans la nature : tous viennent et se posent sans s'opposer, avec le respect, l'amour, le courage, la solidarité, la solitude et la légèreté dans la mort. Mais qui parle encore des fleurs avec des sentiments humains ? Les orientaux auront toujours l'infinie sagesse de ne pas les séparer du combat quotidien des vérités de la vie. Pour nous, l'accord est perdu. Pour combien de temps encore ? Comme la fleur de février...





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