vendredi 25 mars 2016

FRAGMENTS 4 -- À LA RECHERCHE DU TROISIÈME OEIL











«  Si je voulais être malveillant, je pourrais avancer que la science n'est qu'une technique permettant à de non-créatifs de créer. Et je ne me moque pas du tout des scientifiques. Il me semble remarquable que des êtres humains limités puissent se mettre au service de grandes causes sans être eux-mêmes de grands hommes. La science est une technique sociale et institutionnalisée, où même des gens inintelligents peuvent s'avérer utiles au développement de la connaissance. (…) Ainsi, je me mets à appréhender toute éventuelle découverte comme le produit d'une institution sociale, d'une collaboration. Ce que l'un ne découvre pas aujourd'hui, un autre le trouvera un jour ou l'autre. (…)

(…) toutes les définitions connues qui utilisent la créativité ( et la majorité des exemples de créativité que nous utilisons) sont essentiellement masculines. Nous avons rejeté pratiquement toute prise en compte de l'inventivité des femmes par simple technique sémantique consistant à ne définir comme inventives que des productions masculines et à négliger totalement la capacité à créer féminine. J'ai commencé récemment (…) à considérer la créativité des femmes comme un bon champ opératoire de recherches en ce qu'elle est moins axée sur les produits, le résultat, l'apogée dans un évident triomphe et dans le succès, et plus engagée dans le processus lui-même. »
                                                                                    A. M.
                                                                                                     



On connaît la nature taoïste de « l'engagement dans le processus » de ce qui est, permettant de le vivre de l'intérieur, hors du hors-jeu de l'observateur analytique et « objectif » coupé de la réalité, insensible à l'ensemble de ses formes, aussi bien que le rejet, tout aussi négatif, de la nécessaire réflexion profonde à partir de ce « direct », comme retour à soi et à sa spécificité intégrée et intégrante. D'ailleurs, cet approfondissement peut-il, pour être vrai, être autre chose qu'une boucle du processus permettant d'accorder deux consciences : celle du monde et celle de soi, finissant par exprimer l'une par l'autre ?

Quel est le moi qui parle et que dit-il qui ne serait qu'un moi séparé ? Permettant d'accorder les deux faces d'une même réalité humaine, non « re-construite » par l'analyse, mais naturellement sexuée dans une unité de complétude plus qu'une complémentarité de reconstitution théorique, interdisant par sa différence essentielle spontanée, non essentialisée par l'analyse – justement – toute forme d'égalité et de concurrence ? L' exemple le plus simple venant à l'esprit étant par exemple les deux yeux, hors de la considération « d'œil directeur » soumis à une visée précise. La science véritable pourrait être cette vision plutôt qu'une visée déconnectée, séparative, abstractive de rupture et de viol.

La science comme technique sociale institutionnelle telle que vue et entrevue plus haut nous en dit long sur l'aspect socialiste et démocratique de ses fins et de ses moyens : elle est d'abord un pouvoir politique de collaboration sociale transcendant les différences de classe (…) dans une théorie pure, même si cet idéal d'entraide affichée, ou plutôt de surhumanité intellectuelle surplombante comme un dieu archaïque, indifférent aux valeurs humaines a priori – c'est à dire non soumises à l'analyse refusant de prendre en compte, par exemple, la capacité féminine de créer dans son alliance naturelle, innée et spontanée avec « l'objet » de la recherche – même si donc, cet idéal masque d'un voile valeureux une pratique beaucoup moins sociale et démocratique qu'il n'y paraît.

Mais ce manque de démocratie réelle est subtilement compensé par le résultat mirifique, crédible et mythique à la fois de l'entorse : le pouvoir que procure le résultat d'un tel contrat intellectuel, comme connaissance toujours en progression supérieure de puissance pure sur le monde, – le progrès – en principe partagée par tous, même si ce partage théorique masque une pratique beaucoup moins…

C'est un jeu de rôle où l'on gagne à tous les coups, la péréquation entre l'un ou l'autre  découvreur d'un jour ou l'autre permettant de gagner à tous les coup, avant et après-coup. Il y a pari, spéculation, défi plus que définition, et même, à la fin des fin, contestation – pour ne pas dire remplacement pur et simple du monde, de sa discutable et réfutable réalité autre qu'humaine, humaniste, autant par la masse qualifiée et effective des données récoltés que par les résultats produits par leur utilisation orientée vers une transformation radicale et absolue du monde dans le sens d'une humanisation intégrale, que par enfin et surtout, la mobilisation illimitée dans le temps et l'espace, de toute la main-d’œuvre intellectuelle nécessaire à l'aboutissement du projet de maîtrise cartésienne absolue du monde.

Il y a donc là une immense et précieuse intelligence collective ne nécessitant pas beaucoup d'intelligence « primaire » de départ – au sens d'énergie créatrice, tout en ne fonctionnant qu'à partir d'intelligences primaires moyennes dans une structure de recherche statistique de masse. C'est une sorte de passage du musculaire à l'intellectuel de masse ou industriel, si on veut. Simplement, comme pour le musculaire, là où le problème démocratique ou social commence, c'est quand ce projet met en œuvre une dictature humaniste de droit contre une gauche naturelle du cœur et de l'esprit. C'est un peu comme si on perdait un œil – qui aurait pu, dans son intégrité non exclusive, être le troisième ! Mais tout le monde humain dira qu'il vaut mieux être sourd que d'entendre ça : à quoi aurait servi la science face à l'animalité d'où nous émergeons ?












Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire