dimanche 27 mars 2016

FRAGMENTS 5 -- MIRACLE DE LA RÉSISTANCE, INFINITION DE LA « CHOSE » CHRÉTIENNE









On se demande souvent mutuellement ce qu'est l'amour, sans trouver, évidemment, de réponse satisfaisante : belle expérience des limites ! On se demande, pas assez, ou plus du tout, ce qu'est le vrai Christianisme, celui renonçant à la Tolstoï, celui de chrétienté à la Bernanos, ou le désespérément serein à la Kerouac, et de tant d'autres encore, si loin, dans le temps et l'espace spirituels, du fatras baroque prévertien du catholicisme ou du double jeu pragmatiste-puritain du protestantisme. Loin des pouvoirs spirituels – cette contradiction dans les termes.

Bien sûr, on rapproche, on approche en rond, en des temps modernes chaplinesques, Christianisme et autres religions, comme le Bouddhisme (…) – mais il manque le retour aux sources de la quête de vérification ou d'identité ; on s'attarde sur son côté « libertaire », voire sur son prétendu communisme primitif, (…) en en faisant le créateur de l'Histoire, de la Modernité, du Socialisme (alors que le dominant, le scientifique, n'est de toute évidence qu'une fabrication anglo-saxonne autour du XVIIème, pour supprimer positivement les guerres de religion, avant de prendre le pouvoir à son tour en tant que pseudo-religion universelle de droits et profits humains dans un monde perdu pour la vérité). Ou alors, on vante et vend au temple sa charité absolue à travers l'image sainte de son Christ-Homme martyrisé par la très symbolique Rome moderne, désarmé comme un argumentaire mou.

Quoi encore ? Mais tout ça sent le réchauffé, pour ne pas dire l'angélisme philosophique exterminateur de synthèse, enfer pascalien, faiseur de bêtes immondes, religions temporelles décervelantes, écœurantes, tellement éviscérantes de vérité vivante que les sacrilèges sacrifices humains de l'antiquité sont fariboles primitivistes à côté des méthodologiques massacres de masse, dans les brumes épaisses d'un nouveau matin des magiciens de l'Idéologie Progressiste, se répandant comme les vagues glauques d'une nouvelle peste noire sur le monde, avec la douceur feinte et tiède d'une messe toute aussi sombre et ténébreuse, sublime et perfectionniste – bénissant le saint massacre mondialisé du déracinement et de la déforestation humaines accélérés.

Tout ça sonne plutôt faux, à un point tel qu'on sait tous qu'il va falloir tout reconstruire, comme toujours : tout est toujours à refaire tant qu'on n'a compris ni le mythe ni Sisyphe heureux. Ce qui fait la fortune et l'ignoble, mais trébuchante exaltation de certains « entrepreneurs » d'après-guerre culturelle, après, aussi, celle de profiteurs-artistes de tout poil du même nom de sale guerre, de guerre sale – , les pieds léchés de reconnaissance mafieuse, pourvoyeurs bénis d'emplois utiles en ces temps maudits de retour du mal à l'envoyeur. « Thank you Satan », comme aurait dit Ferré du haut de sa vendetta du désespoir.

En ce sens, Gandhi ou Martin Luther King ont ouvert un chemin de croix apparent au scientifique regard qui doute, dont le moins qu'on puisse dire est que peu s'y précipitent, freinés dans leur bel élan par l'aspect – disons « pragmatique » des choses – Entendez l'affrontement essentiellement non-violent que suppose la bonne marche de la vérité – chrétienne ou pas d'ailleurs, conformément à la direction donnée par le Christ, mais aussi par tant d'autres maîtres spirituels convergents ou divergents, qu'importe la face humaine devant ses formes parfaites ?

En attendant, la politique du pire, elle, a de beaux jours devant elle, à mordre les fesses divines de la mystique péguyienne à belles dents, à lui faire un sort philosophique à la Sade, une sorte de sort de faveur en étranglement final, mécanique psychotique, saccadée, de l'horreur filmée, répétant ad nauseam la pathologie monstrueuse des temps. Mais c'est sur sa ruine et son viol collectif, tournant, que l'on reconstruira, sur la révélation que cette ruine, cette destruction même promet et initie à contrario, comme réponse indéterminée exacte, comme à chaque fois, le plus tragique chemin de vérité permettant la plus étonnante éclosion de grâce gratuite, libératrice, absolue : Remember la Résistance ! Celle du génie d'un peuple incroyable de foi sous la botte des Marquis Noirs du nord.

Comment oublier que ce fut, tellement – même si pas seulement – , celui du génie d'un certain Christianisme de souche non officielle ? Première répétition « générale » d'une future réémergence ou renaissance rédemptrice – toute différence des profondeurs confondue dans la vague mouchée mort-née de 68 ? Nous ne le pensons pas : nous le croyons, comme dans un film en noir et blanc de Rossellini ou de Bunuel (Mexico-City Blues), peu importe la face…, puisque, tournée contre terre, nous mourrons avec ça au cœur, au moins ! C'est dans l'épreuve au et du quotidien seulement , sous le regard du monde entier que vient la preuve…, droite hors des bottes de parade ou ferrées à écraser les visages, comme la flèche non empoisonnée du miracle ordinaire d'un peuple martyrisé, décochée par une enfance humaine humiliée invisible, au milieu de haines et d'aboiements golgothesques, grotesques et pitoyables, avec leur sourire en coin défoncé, hollywoodien, non crédible. Moins crédible qu'une annonce de poker menteur, du temps où les dieux étaient des choses, antédiluvien, madame la Modernité venue d'ailleurs.



« En faisant de Jésus le fils de l'homme, le christianisme a imprégné l'humanité de miracle et de charité à un degré inconnu auparavant, lorsque les dieux étaient autre chose que les hommes. (Aussi peut-on affirmer très logiquement, très scientifiquement, que depuis le Christ, la substance de l'histoire a changé.) Désormais, puisque Jésus est AUSSI un homme, les miracles sont accomplis sous une apparence humaine, tous les jours. Avant lui, ils étaient thaumaturgiques, exceptionnels, dramatiques. Après lui, ils sont humains, et par conséquent on ne peut pas les reconnaître.

Le miracle se distingue du fait ordinaire (explicable, produit par des forces naturelles, cosmiques, biologiques, historiques) seulement parce qu'il ne peut pas être distingué. Pour paradoxale qu'elle paraisse, cette définition n'en est pas moins très simple. (…) La forme parfaite de la révélation divine n'est pas reconnaissable ; car la divinité ne se manifeste plus, ne se réalise plus dans le contraste, elle agit au contact de l'humanité, en prise directe.

Ici, l’occurrence change de valeur (…) (Maintenant, elle ne signifie pas quelque chose d'exceptionnel ou d'imprévu, ni de fatal ou de prédestiné, mais tout simplement un « fait », quelque chose qui s'est passé, s'est réalisé.) Si le miracle est méconnaissable – c'est à dire un fait selon toute apparence ordinaire –, tous les faits ordinaires acquièrent une importance maximale, car chacun peut receler une intervention irrationnelle, divine. L’occurrence peut alors devenir le guide de notre existence.

Il y a autre chose, d'encore plus important. L’occurrence signifie une chose réelle, une chose réalisée, et nous orienter vers les occurrences est donc réaliste. (…) C'est une conception antimystique du miracle, car elle délimite très strictement l'expérience religieuse, c'est à dire l'expérimentation du miracle par des voies exceptionnelles.

Dieu ne se laisse plus connaître par la seule voie de l'expérience mystique – une voie grave, obscure, jonchée de tentations et d'obstacles – il se laisse « connaître » surtout par la voie de ce qui n'est pas reconnaissable. Autrement dit, comme il se doit et il en a toujours été : la connaissance quotidienne de Dieu (différente des autres degrés, plus clairs, de la connaissance divine : la contemplation, la mystique, l'extase) est obscure, elle est involontaire, elle est naturelle. »
Mircea Éliade, Océanographie, Du miracle et de l’occurrence.




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