dimanche 24 avril 2016

FRAGMENTS -- 6 PEUPLE ET CULTURE





Quelle différence entre multiculturalisme et culture ouverte ?

Le multiculturalisme n'a pas de culture propre, il improvise et arbitre entre les avantages d'une culture et d'une autre, selon ses intérêts propres, eux. En fonction de la demande à « satisfaire ». Pragmatiquement prélevant ici ou là selon besoins et circonstances. Ce système, fonctionnant que par la vertu de son propre principe, comme la science, peut être un taoïste positif ou bien un opportunisme instrumentalisant, comme moyen pur, vers des buts qui peuvent être parfaitement étrangers à toute forme d'humanité, de vérité, de sens pratique positif ou de raison supérieure.

Sur son versant négatif, ce multiculturalisme objectif et fermé de par son égalitarisme des valeurs, son relativisme systématique des « droits » (…) n'est plus qu'un mécanisme d'horizontalité théorique pur et simple, une table rase, un tombeau intellectuel, un trône en or massif pour l'argent-roi, l'instinct de puissance pure.

Bien sûr, sur son versant positif, le multiculturalisme peut s'ouvrir aux vraies valeurs, basculer du côté d'une culture polythéiste en s'écartant de tout systématisme et en se sensibilisant à des hiérarchies de sens convergentes et se vivre comme une plénitude d'humanité(s). Mais à une condition cependant : la même que celle qui permet à toute culture ouverte de se fonder, tout aussi naturellement que lui (comment employer le terme « légitime » ?), sur la différence à partir du même humain et de ses équilatéralités, de ses équivalences et de ses analogies.

Une culture ouverte offre des sagesses d'expérience en vue d'une finalité supérieure, sans attente de retour sur investissement pratique, comme la nature elle-même le fait à chaque instant depuis le début du monde connu, en sélectionnant les moyens d'y parvenir, en les rapprochant absolument de ces fins. A partir de cette identification positive, qui se passe du comparatisme d'une multiplicité de valeurs possibles, tout reste cependant possible dans le sens donné au départ par l'impulsion du sentiment de vérité vécue et vivante.

L'opposition d'une culture traditionnelle avec un multiculturalisme à volonté progressiste, ce qui est déjà une contradiction dans les termes, si on réfléchit bien, puisque toute diversité se contente d'être – autant que l'unicité – pour avancer, cette opposition montre quelque chose. Ce multiculturalisme-là, qui veut aboutir, plutôt que partir de lui, à un sens commun, plutôt que bon, comme dénominateur d'humanité, se trahit et se salit dès qu'intervient l'inversion des valeurs opérées par la récupération utilitariste. Il devient négatif sans la transcendance que lui permet d'opérer un pragmatisme positif. Ce qui fait la valeur du pragmatisme n'est pas son efficacité ou une efficience transformant l'action en rendement et la vérité en machine-outil de guerre, c'est sa part divine dans le et la pratique, qui n'est pas main invisible sur un marché, mais créativité libérée, au sens matériel des choses dans leur nécessité même.

Créativité libérée comme moyen conforme aux fins et non comme autonomie arbitraire, présentée comme libertaire par une imposture de situation : il n'y aurait plus là qu'un situationnisme d'opposition et de destruction traduisant un existentialisme métaphysique privé d'être au sens de raison pratique, une spéculation de pur avoir et de pure puissance. Un piège intellectuel aussi subtil qu'absurde, quand on l'examine un peu.

La précieuse diversité multiculturelle , au lieu d'exacerber son aspect négatif vers d'épuisants imaginaires d'autonomie pragmaticienne, puisque leur mise en concurrence mécanique ne peut que réduire celle-ci à la caricature de l'unique intérêt et bas intérêt que retient l'absence de hauteur de vue d'un réalisme d'épiciers, devrait être dirigée vers ses points de convergence au sommet des valeurs humaines, pour donner à ce réalisme et à son niveau, un minimum de noblesse intérieure.

L'existence dominante et la propagation du multiculturalisme négatif, par la nature barbare et les résultats apocalyptiques de son action délétère ou dissolvante, n'indique t-elle pas l'insertion ou l'injection subtile d'une fausse alternative aux limites inévitables d'une culture ouverte ? Puisque celui-ci espère (pour 1000 ans ?) éliminer, à quelques exceptions près, toute forme culturelle originale et originelle – jusque dans la négation méthodique et forcée de ses fins supérieures – en l'absence logique de toute preuve scientifique démontrant « objectivement » leur validité. La partie ne pouvant décidément pas démontrer le tout, devient le plus logiquement du monde, ce tout par un remplacement plus facile que subtil, finalement. Mais un tout théorique, cumulatif, inventoriel, rapporté, redondant comme un fatras de calculs sans fin parce que seulement contradictoires.

Pensée unique et monopole des valeurs sont quant à eux, des trompe-l’œil intellectuels non moins faciles : une vraie culture n'est pas compatible avec un type de société par trop impériale ou trop autoritariste qui l'observe, inévitablement ou en arrière pensée, comme pure subversion pour ses pouvoirs établis sur le minimum d’ignorance nécessaire à sa crédibilité. Socrates memoriam. Elle suppose, cette culture-là, une liberté donnée par des valeurs supérieures : celle que confère et comporte la valeur qui respecte, non la valeur qui suspecte. Respecte l'autre ou dans l'autre. Cet autre fut-il d'une spiritualité toute première ou même animale, n'en déplaise aux puristes ou intégristes des formes : la culture n'est pas dans la lettre, comme elle le serait pour d'autres dans le chiffre. La pensée unique n'est pas la pensée unitive et le monopole n'atteint aucune unicité vraie.

Elle ne respecte nullement par principe pur ou légaliste, il lui faut, à chaque fois, et non une pour toutes, se reconnaître, se retrouver dans son intégrité profonde plutôt que s'identifier dans une intégralité affichée, par delà les œuvres de l'espace et du temps dans leurs différenciations d'adaptation, les particularismes historiques – fussent-ils dits « civilisationnels », logiques ou biologiques – c'est à dire pratiques. Ce n'est plus le pragmatisme qui compte à cette hauteur de vue, c'est la pratique du principe, non le principe du pratique – père de toutes les inversions et perversions. Pratique du principe que toute application transcendante ou immanente – peu importe à ce niveau d'apesanteur spirituelle – , exprime et incarne dans sa perfection même d'humanité accomplie ou visée.

Pas de culture sans peuple ni de peuple sans culture. Tout se joue entre autonomie de diversion et liberté créatrice : il n'y a pas de liberté dans l'opposition pragmatique à une imposture supposée des valeurs en tant que telles. Où serait le repère ? Comme disait un taoïste d'occident : on ne peut décoller du sol en tirant sur ses chaussures. Il n'y a pas de révolte sans retour au « Oui », comme l'a fait clairement remarquer Camus. L'autonomie pure est un leurre philosophique masquant, dissimulant l'annexion pure et simple du tout par une théorie partielle, une théorie du moment, fut-il affublé des oripeaux d'une éternité plus désirée que donnée et encore moins ordonnée. Théorie toujours d'un en soi, pour soi et entre soi (…)

Si l'autonomie était libre, quelle nécessité du mot et de la chose ? Un moi nommé, spéculé pour ne pas perdre la face devant la désillusion de pressentir, sans comprendre, qu'il n'y a pas de destruction pratique, qu'elle n'est que théorique, que la négation n'est qu'un moment abstrait, de quelque côté que l'on regarde une vraie valeur pour essayer de la détruire ? « On peut tuer un homme, pas son esprit. » disait un peuple disparu sous notre culture.









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