mardi 3 mai 2016

OCÉANOGRAPHIES # 2 JOUR DEBOUT














Alors que le dévoiement progressif vers une corruption irréversible arrive au bout de sa course, de son processus de décomposition avancée, ces gens-là, manquant sans doute d'imagination, mais plus sûrement de radicalité véridique et de courage créatif, ou plutôt de sa capacité en elle-même – conformisme oblige – cherchent désespérément, disent-ils, comment traduire ce qui se présente comme un mouvement de démocratie participative en élément de démocratie représentative, supposé être son état normal indépassable. Tellement d'argent est en jeu dans cette normalité endettée.

Comme si une rupture radicale n'avait pas eu lieu, remettant en question le principe de représentation en lui-même, comme extrinsèque à la vérité des gens et du monde. Il y a là une méprise, pour ne pas dire une tromperie rouée consistant à confondre avec une ingénuité cynique et calculée, expression et représentation.

L'expression – à commencer par celle du mot-concept « représentation » – ne représente rien si elle ne renvoie d'image qu'à l'extérieur, qu'une image extérieure, étrangère et rapportée, si elle est de remplacement, plaquée à partir d'une réalité de surface calculée, sans profondeur ni épaisseur vécue, sans expérience réelle de sa vérité, exprimée par une forme ou une autre, transitoire par nature : on ne stabilise pas la vie, fut-elle celle de la démocratie – pas plus que celle d'une relation amoureuse inappropriée, utopique ou née d'un malentendu, et encore moins basée sur un mensonge. Le problème de ces gens-là, au pouvoir pour très peu de temps encore, est d'avoir cru qu'ils pouvaient seuls utiliser impunément des formes transitoires pour prétendre défendre les éternelles, les stabilisées, les récurrentes, les invariantes anthropologiques. Le problème est que le transitoire des formes est réel, lui, dans la vraie vie, enraciné même dans le déracinement : il n'y a pas de transitoire du vide, le transitoire est plein de vérité, il en déborde même.

L'utilisation d'expédients transitoires, informels, changeants, illisibles, provisoires, aléatoires, conjoncturels, arrivistes et opportunistes, bref de sentiments d'affichage et de postures théâtrales de composition et de compromission, de prostitution secrète ou cynique, de trahison masquée ou ouverte ; l'omerta et le chantage, l'hypocrisie établie, tout ceci et tellement d'autres bassesses encore, de pressions et d'oppressions inconnues ou inconnaissables, ont provoqué une réaction en chaîne salutaire, un sursaut, un réveil, une prise de conscience, une rupture qui renvoie purement et simplement le manque de confiance à son envoyeur tireur de ficelles et à sa faute professionnelle : à force de tirer sur la corde de la comédie, nos démocrates de représentation ont fini par se montrer tels qu'ils sont : irrécupérables pour la vie, la vérité ou la justice.

Ils ont et sont perdus aujourd'hui, ces mauvais comédiens qui jouent une pièce qui ne les a jamais fait vibrer eux-mêmes, celle d'une vie dite publique comme on disait d'une fille, à qui ils ne font que prendre sans donner, se servant au lieu de servir, avilissant et la vie et leur fausse république de Tartuffes. Ils sont perdus parce qu'ils ne savent pas comment prendre et comprendre l'incertitude qui leur est renvoyée, son indétermination formelle liée à l'incrédulité montante, au dégoût, au mépris, au manque de respect engendrés par leurs pratiques inacceptables au moins, criminelles au pire. Ils ne savent comment interpréter le désamour général, l'indifférence et le lâchage naturels qui ne leurs sont même plus adressés, mais signifiés supérieurement, silencieusement. Les chaises vides finissent par envahir les institutions les plus assises dans leurs certitudes de pouvoir, par un travail de sape intérieur infiniment supérieur à celui qu'ils ont eux-même cru pouvoir opérer sournoisement sur la vie la plus naturelle des gens. Cette saleté là est la leur d'abord, leur basse œuvre.

Ils ne savent plus que dire ni répondre : ils attendent de voir ce qui va se passer, comme un chien attend des miettes sous la table, espérant un moment d'inattention pour vider les plats à sa portée. Ils voient toute cette énergie populaire, cette espérance sociale, ces sentiments supérieurs et ces idées nouvelles ou renouvelées leur passer sous le nez sans avoir leur mot à dire, sans pouvoir les voler par un discours et leur faire rendre des profits bien privés au nom de l'intérêt général. Des paroles osent les contredire ou les ignorer, ce qui est pire, comme s'ils n'étaient plus même la circonférence du cercle. Tout va aller sans eux, même si ce n'est qu'un moment relatif – c'est déjà ça, la survie debout contre la couchée –  : le temps que les gestionnaires de service, ou en clubs, trouvent le moyen de plancher, d'acheter ce qui se passe avant de pouvoir l'analyser chimiquement et le contre-faire avec le génie habituel des faussaires de leur système.

Ces paroles libres et naïves, mais tellement essentielles de vérité avec lesquels seront fabriqués les mensonges de demain. Non, il ne faut pas les salir : il faut les laisser se perdre dans le sable du désert. Rien de ce qui est vrai n'est négociable : tout est acceptable en bloc. Comme un morceau de vie qu'il faut apprendre à respecter, réapprendre à aimer et à défendre, ce qui est négociable est faux, truqué, calculé, prévu, plié. Nul ne sait quand ni comment la vérité passera, mais l'important est qu'elle passe, pas l'impasse temporaire : il n'y a pas d'impasse pour la vérité, il n'y a que des passages, des portes, des relais, des rebonds, des retours, des résurgences, des rappels de continuité au cœur même des ruptures les plus profondes, de reflets ondoyants, montaigneux. Les ruptures ne sont que de niveau, pas de réalité comme le croient les manipulateurs de la com universitaire. Elles ne sont que de camp ou de champ d'ignorance, apparence, jeux de lumière naturelle. Celle du jour debout dans sa marche solaire et solitaire.

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