vendredi 6 mai 2016

PAUVRE RIMBAUD : LE PÈRE NOËL DU PREMIER MAI


















  1. L'argent serait notre seul espoir humaniste, notre seul espoir de démocratie. N'a -t-il pas libéré les femmes de l'esclavage domestique et de la religion ? Puisque le travail c'est l'argent, c'est de l'argent. Ou plutôt : l'argent serait le symbole par excellence du travail, son sommet, sa perfection, pure et formelle, son abstraction lyrique en quelque sorte. A tel point qu'on ne travaille plus pour travailler en lien avec un besoin vital et métaphysique, humain primaire et supérieur, mais seulement pour la récompense symbolique, sorte d'indulgence laïque moderne, qui ouvre les portes des temples de la consommation avec leurs ailes de désir sans fin. Désir, cette foi laïque qui donne son sens à la vie moderne ordinaire et extraordinaire. Qui ordonne et donne valeur et mesure à chaque chose, ne craignant – c'est le moins que l'on puisse dire – ni la démesure ni la folie des grandeurs. Bien que question grandeur, celle-ci soit finalement devenue plus rare que l'argent lui-même !



  2. Pourtant, ceux qui travaillent dur de leurs mains ou de leur esprit savent combien le travail n'est pas l'argent : ils ne sont pas riches et ne le deviendront pas, malgré leurs rêves naïfs de reconnaissance monétaire trahis. Plus on gagne, plus on dépense, qu'on soit riche ou pauvre. Pas pour les mêmes raisons, il est vrai. Les uns croient justifier leur théorie du bonheur en courant après les illusions d'un bonheur supérieur fait d'inutile confort, les autres courent après un coût de la vie qui se moque éperdument de leurs mérites. Les rentiers savent aussi, intimement, pourquoi l'argent n'est pas le travail. Mais ils ne diront rien : le spleen et l'absurde de leur vie, avoués, déclencheraient des vagues de colère criminelle, puisqu'elle est l'espoir religieux de remplacement des « masses laborieuses ».



  3. Alors pourquoi mentir, se mentir ? Si travailler peut être une sorte de prière ou de grâce, compte tenu de l'absurdité de la vie d'aujourd'hui – dès que l'on supprime l'aliénation ou l'esclavage, ce qui est loin d'être le cas du travail moderne – , ou alors une belle relation avec l'autre – autre utopie douloureuse ici-bas – , comment peut-on oser dire sans rire que l'argent remplit et remplace, directement ou pas, ces fonctions vitales, sociales autant que métaphysiques ? Comment peut-on en arriver à de telles superstitions ?
    Les temps changent, disait Dylan. Aujourd'hui, non seulement les élites osent affirmer impunément que l'argent fait le bonheur, mais elles nous enseignent qu'il fait l'être : il suffit d'en avoir. On dirait que toute la rationalité du monde, et celle de la science officielle d'abord, conspire contre l'être. Que devenir et paraître cherchent à paralyser la liberté, cristalliser la fluidité de l'être pour la couler dans le moule d'une pensée unique économico-platonicienne : Platon ne prisait guère la poésie. Ainsi, l'idéologie des militants de l'enrichissement privé est-elle une pensée fonctionnaire de la finance.

  1. Assuré de leur place au paradis fiscal, ces curés du profit ont beau jeu de critiquer et de moquer la vieille culture catholique continentale post-romaine. Le monde change, et l'ancien, le vieux ne peut plus vivre à crédit, profitant des privilèges d'une richesse accumulée, honteuse et accaparée, tout en gardant un troupeau béni de pauvres, de pauvres bénis des dieux et d'ascètes professionnels soucieux de spiritualité. Plus exactement ce monde ne peut plus vivre le fondement entre deux chaises. Son aristocratie terrienne intérieure ne peut pas continuer à nous leurrer, nous les bons bourgeois du bon droit. Continuer à croire et faire croire, dans un monde ouvert aux « marchés du travail », pouvoir vendre, échanger ou justifier les signes de son argent, sa valeur comme fruit d'un travail démocrate. Le droit divin a été – Dieu merci –, disent-ils, dans leur belle mue progressiste, avec la componction altière qui fait ses ministres éternels, remplacé par celui de l'argent lié au mérite, comme le seigneur l'est à Dieu. Voilà pour le nouveau sens du monde, un sens moderne.
    Il n'est pas jusqu'aux écologistes de partis, derniers rejetons idéalistes du système continental en question, qui soient encore crédibles, dans leur désir de privation pour tous au nom du bien général. Voilà ce que vont inlassablement répétant les libéraux bon teint à leurs manettes et leviers, dans les prêches de leur expertise économique.

  1. Pour eux, le seul mot d'ordre est privatisation. L'avantage de la formule est que, quand on possède tout, on ne se prive de rien ! Leurs formules font mouche : elles préparent les révolutions continentales et même mondiales à venir : qui ne voudrait pas jouir absolument – larguant toute entrave, naturelle ou culturelle – ou s'enrichir absolument, sans frein ? Un catholique d'avant-guerre ? Les plus pauvres ? Les plus jaloux ? L'égalitarisme a été construit sur la jalousie, qui le détruira, les systèmes, construits sur l'argent le seront par lui.
    Mais en attendant, dans un monde intermédiaire – sans doute fait, à l'image d'autres régimes apocalyptiques que nous avons connus récemment et oubliés, pour mille ans, où il n'y aura plus de valeurs – toutes arbitraires, injustes ou ascétiques post-puritaines, collectivistes niant la personne humaine par des droits sociaux innés – cette contradiction instituée de maîtres-penseurs de la richesse, dans le sens négatif de sociétés dites avancées dans la dénaturation de l'être humain – ; dans ce meilleur des mondes sans valeur intrinsèque naturelle ou culturelle, bientôt caressable enfin, l'argent sera la boussole et le compas, le fil à plomb. Ce sera une Renaissance inégalée pour le parc humain en progrès vers l'industrie de l'être nouveau, bâti supérieur, digitalisé, pour l'homo post-humanus le vieil humain obsolète et préhistorique, comme nos grand-pères scandaleusement étaient encore, une fois enterré et oublié, clients parfaits pour la négation qui nous prend déjà par la main avec sa faux mémorielle d'argent massif.

  1. Il n'y aura plus que des valeurs, pardon, des coûts de fabrication : le mot valeur a t-il jamais voulu dire quelque chose de concret, de palpable, aussi bien sur le plan moral que financier ? N'aura t-il pas fallu attendre la bourse pour que ce mot ait un vrai sens ? Ce qui vaut ne peut être qu'utile, profitable pour un riche ou un aspirant à la richesse. Comment un utilitarisme, fut-il dit « chrétien », aurait-il pu concevoir que la pauvreté ait jamais pu être un idéal ? Comment un riche pourrait-il concevoir que la richesse ne soit pas un idéal pour le genre humain ? Comment l'enrichissement ne permettrait-il pas idéalement un humanisme « pragmatique » supérieur ?
    A ces trop métaphysiques questions, on peut répondre que l'humanisme véritable, s'il fait de l'homme un des centres du monde – et non pas son centre ni sa mesure exclusifs –, l'humain, lui, n'a jamais été ni son centre ni sa mesure propres : il en est une partie essentielle, il est loin d'être le tout. La démocratie elle-même, si essentielle soit-elle, n'est pas le tout : elle exprime un besoin qui la dépasse infiniment. Seule une déficience de fait la justifie. Deuxièmement, la pauvreté – plutôt volontaire : ne posséder ni jouir plus que nécessaire, possession et jouissance n'étant que des moyens primaires nécessaires – n'est qu'un moyen rationnel et naturel de satisfaire, et de se consacrer à des besoins secondaires infiniment supérieurs aux limites du réalisme primaire, comme la liberté, la créativité ou la spiritualité (...) Un humanisme qui se respecte ne peut être que pragmatique, pas plus qu'il ne pourrait ne pas l'être.



  2. Il faut aller au fond des choses et les dire. Mais c'est risqué au quotidien conforme. En Europe occidentale, en Occident, à l'Ouest, culturellement, il existe au moins trois races de chrétiens portant ce titre, tout provisoirement honorifique, avant que les vents ne tournent à cette maudicité fatale qui fait de l'histoire ce que l'on sait, plus dans l'oubli et le remplacement que sur les toits médiatiques, qu'elle rémunère comme faiseuse d'opinion, comme faiseuse d'anges. Il y a les chrétiens d’Église, les chrétiens de Protestation et les chrétiens d’Évangile. Ce que prétendent les Protestataires à propos de leurs ennemis Romains a toute les chances de ne pas être faux, compte tenu du choix, qu'ils ont historiquement fait, sans aucun doute en bonne connaissance de cause ; choix de sécession au double jeu qu'ils dénoncent, paragraphe 5, de la part des continentaux. Protestataires en leurs comptoirs ultra-marins fortifiés, défroqués du spirituel gouvernés par les loges, le WASP (…), ces tartuffes font la leçon de morale pragmatique aux « fonctionnaires de Dieu ». C'est de bonne guerre de religion : on évangélise d'abord… Mais le double jeu nouveau, révolutionnaire des Protestataires doit aussi être montré, qui, au mieux, ne vaut pas mieux.


     
  3. Quelle est la nouvelle carte, la nouvelle donne ? Le mérite et le risque individuel, personnel, face au dieu de la fortune. L'argent, c'est comme Dieu : il suffit d'y croire et de le provoquer plutôt que l'invoquer, pour qu'il existe en soi et pour soi, si on peut dire. Sauf qu'ici, l'argent rien que pour soi et Dieu pour tous, ou le profit pour soi et les dettes pour tous, c'est du miraculeux : une ruée vers l'or en règle séculière, fièvre mystique d'un nouveau genre, rationnel et moral, dépassant les vieilles oppositions : réconciliant le monde le temps de l'appât, – rebaptisé ici du terme de démocratie, démocratie au travail, si on veut – puisque le gain réel – après déduction de crise – , lui, n'est que pour quelques rares élus finaux.
    Tout est permis à une cause sacrée, la croisade pour un monde d'argent merveilleux à la Disney est un conte incroyable pour les nouveaux croyants, rêve collectif contraint et obligé comme un passage à tabac de l'être au cœur même du néant de l'égoïsme rationnel. Cette croisade pour « les forces du bien », de la démocratie et de la liberté exclusive d'entreprendre mobilise, génère, fabrique et invente une énergie de transformation et de transfiguration inédite.
    La Passion non du Christ, mais de la jouissance sans entrave soulève les montagnes, recompose une humanité de « melting-pot », écrémé suprême, transmutation supérieure du monde : Prométhée s'est donné du bois pour une "éternité" matérielle. Gloire du mérite et du risque recouvrant comme marée noire celle des anciens héros et saints confondus, enfarinés, roulés dans le goudron comme nos goélands. Le courage au travail « productif » produit l'argent qui fait l'humain semblable aux dieux, voire à Dieu lui-même, si l'on s'en réfère à certaines déclarations de banksters. Un Dieu, ici, comme la démocratie : purement commercial. Un beau simulacre moderne avant le désert brûlant.



  4. Folie rebelle, pionnière contre jalousie mesquine de l'entre-soi continental, nouvelles frontières, la frontière, disons plutôt le front, la guerre perpétuelle – non plus la paix, depuis que « la paix c'est la guerre ». Paradoxe fameux, efficace comme un réflexe conditionné : si tu veux la paix…
    Pour se détacher de la richesse et de ses illusions, il faut pouvoir être riche : Satan tente le Christ. Ceux qui n'ont rien deviennent des névrosés, des obsédés… Sois puissant pour aider, pour partager, aimer, comprendre, pouvoir parler… Si tout ça était bien vrai, ne pourrait-on le voir et le toucher, comme le nez d'un puissant au milieu de sa figure ? L'argent serait donc la seule alternative à la guerre, en vérité ? Et même à l'esclavage (!), aboli aux USA parce que trop onéreux, alors que celui-ci aurait produit la guerre civile (on suppose de le nord était plus riche) ?… Ajoutez la mythologie à la superstition, vous aurez une foi parfaite, confite à point.



  5. La Terre continentale ancestrale ne serait qu'un capital contre-productif, archaïque, voire fasciste avec ses valeurs aristocratico-mystiques d'un côté, écolo-bolchéviques de l'autre. La seule vérité serait qu'il faut toujours être plus rentable, productif, enrichi pour être toujours meilleur dans le combat pour la vie ou la science, le progrès : par la vertu intrinsèque, évolutionniste du marché, l'argent se met spontanément au service du monde et de ses malheurs aléatoires, il donne la mesure du mérité lié au travail. Parce que le travail lui-même, en dehors de ce qu'il rapporte, tout le monde s'en fout : ce n'est qu'un moyen pratique de s'enrichir, c'est à dire d'espérer un jour ne plus avoir à travailler. Le travail n'est qu'un valorisateur, pur moyen instrumental, non plus vocation qui nous dépasse et aide à dépasser. C'est un job interchangeable, une tenue homologuée d'intérimaire
     
    On ne le répètera jamais assez aux simples d'esprit. L'argent n'est pas la jalousie des frustrés ou des peine-à-jouir, c'est une question de jouissance, de joie sans culpabilité, nous susurre t-on. Mais si l'argent engendrait joie et bonheur, cela se saurait, se verrait ! vous dites-vous. Oui, mais ici, seule la valorisation de l'ego, non de la personne à l'intérieur de qui il a été implanté – par le travail, ou plutôt son symbole – compte, si loin de la vraie vérité. Le bon travail, le vrai, a t-il besoin d'ego ? Voilà pourquoi il doit être remplacé par sa valeur théorique comme une plus-value plaisir purement psychologique : c'est une nouvelle culture, on vous dit! Celle du bonheur dont parlait Nietzsche. Seule la valorisation. Pas le Beaujolais. « Noël sur terre ! » Une révolution. Rien que du bonheur !




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