jeudi 21 juillet 2016

LA MAIN ORIGINELLE




"L'art commence où la pensée s'arrête." Albert Camus






Le bricolage comme on dit, activité traditionnelle s'il en est (encore) – non dans ou de l'essentielle matière elle-même, pourtant toujours plus moderne et industrielle – mais dans son esprit, subtil et ductile à la fois, expression aussi bien d'une harmonie quelque peu inconsciente que d'un combat relativement volontariste au niveau existentiel du rapport brut (ce frottement mystérieux, miraculeux ou cruel, d'où l'étincelle de perfection relative finit par jaillir avec le temps passé, autant qu'avec l'attention parfois soutenue jusque dans l'invisible ou l'imprévisible réaction du monde).

Le bricolage, art rituel ou rituel artistique originel enracinant une certaine forme de technique dans une sorte plus ou moins libre – on ne sait jamais pour combien de temps (encore) d'ailleurs, tout en sachant très bien que c'est, évidemment, pour toujours, comme l'amour – de métier généraliste dont le moindre génie n'est pas l'universalité de certaines trouvailles et inventions au sens de truc qui, de tout temps, semble-t-il, mais encore plus que jamais aujourd'hui qu'hier, dépasse parfois, et de très loin, dans certains de ses aspects, l'intelligence standard des ingénieries industrielles à la mode.

Parce que là comme nulle part ailleurs, on pense, on pensait en fait jusqu'il y encore si peu, avec les mains, pour reprendre la remarque oubliée de Denis de Rougement à propos du mot : « mani-fester ». Forme dans la forme, formée formante… celle qui nous serre et enserre comme une proie consentante, offerte, fertile.

Cette fête évidente de mains nues et dansantes, sensitives et sensuelles, mesurées et pensantes d'homo faber, pacifiques paysannes, artisanales, monastiques ou héroïques guerrières, au contact des formes visibles ou cachées du monde; formes les plus diverses et familières aussi, puisqu'un minimum d'apprivoisement ou de respect de leurs surface et profondeur, de leur teneur et fil, de leur sens naturel ou fabriqué, bref de leur mystère matériel ordinaire, reste la base et la raison principale du travail de faire avec, pour et par ; cette fête, sans doute l'un des actes les plus anciens de l'humain, partagé avec beaucoup plus d'espèces animales qu'il n'y paraît, et qu'on veut bien se l'avouer.

Pour certain humains, de proches ascendants, puisque tant descendent de paysans-artisans, dévalorisés et ségrégués aujourd'hui dans un silence assourdissant et criminel, cette activité sacrée du "faire" était l'une des plus belles et des plus avouées vraies, où la fabrication demeurait modeste avec le mystère matériel. 
Mais depuis qu'il n'y a plus d'honneur -- ce genre de sacré ordinaire et extraordinaire n'est plus à l'honneur de ceux qui ont le courage de le vivre encore consciemment dans la plus haute solitude de leur nettoyage ethnique mondial par le vide ni de personne d'ailleurs, à part peut-être une poignée de rêveurs, fidèles ou naïfs dont les plus survivants inventeront absolument un futur meilleur de par leurs simples liens secrets résistants en terme de vraie vie avec ce passé pour l'heure négationné.

Qu'est-ce que l'art, grand ou petit, d'une technique sinon la vie et l'expression autonome en soi de quelque chose de plus grand que lui (ce qui fait qu'on parle à tort « d'autonomie ») dans l'indéfini infini matériel organique du monde, petit ou grand ; le plus loin possible de toute indétermination théorique comme de tout particularisme personnifié ou collectif fixiste, mais demeurant au plus près d'une relation faite autant d'instinct faiseur que de religiosité soutenue dans la rationalité  de sa pratique ?

Il est des activités, actes et actions – il faut avoir le courage « moderne » de l'affirmer tranquillement, légèrement (au sens nietzschéen) – qui n'ont jamais été rien de plus que des manières de prières primitives ou primaires, unitives, taoïstes si on veut : sans mot ni idée ni forme ni rien de spécifique (comme peut l'être, par exemple une nature féminine socio-fabriquée) au cœur du Tout Naturel, du processus, de la chose, de l'instant ou du lieu, de l’événement non domestiqués . Rituel spontané du respect de contact et d'attention qui fait la source, provoque l'émergence, crée l'énergie ou découvre et donne le sens d'un ordre. Mille fois sur le métier… il faut faire l'amour de la vie.

Qu'est-il l'art, grand ou petit, quotidien, sinon une sorte de geste spirituelle d'une matière en voie d’anoblissement permanent, tellement exaltée dans ou en un sens, qu'elle menace, dans ses excès passionnels raisonnés ou pas, de perfectionnite aiguë du geste créateur-reproducteur dès qu'elle oublie la coopération matérielle du monde jusque ou à partir de ses principes supérieurs ouverts et consentants -- pour ne pas dire plus ? 
Tout art vrai est hors du temps immatériel de la pensée pure, comme toute matière première l'est irrémédiablement comme un peuple hors du temps fini, consommateur, de la fabrication pure qui suit sa capture, sa captation, sa domestication formelle et stylistique, son humanisation absolue, sa destruction utilitariste : une forme première familière absolument doit conserver une liberté naturelle minimum pour survivre en captivité relative de coopération fertile. Une forme est aussi un être vivant de son être-là relié, présence, signe-partage-relais, génération et régénération face à la chute qui la guette hors des clous de sa croix existentielle propre.

Ce qui fait poétiquement qu'une perfection brute, naturelle, ou dionysiaque si on veut, même dissimulée sous la rectification pseudo- rationnelle d'une vue apollinienne "purifiée", demeura toujours infiniment supérieure à sa sur-humanisation esthétisée en forme morale utilitaire-- ligne politique dont l'épuration du défaut naturel tue la vie coulant dans ses veines, comme le purisme apeuré des sur-orthographiés professionnels tue l'invention verbale d'un peuple créateur heureux.

L'industriel n'est dans ce sens qu'un pur massacre de cette ligne de vie de la main en fête du faire dans l'être ou de l'être dans le faire – oiseau d'énergie – unique, de l'universel -- dansante comme un rituel nature chinois millimétré jusque dans son vécu symbolique brut (la parfaite coïncidence du Tao de la nature); cette ligne alors et dès lors dans l'industriel, conformée comme pâle imitation de soi-même et non plus confrontée héroïquement, dans l'art martial d'une main libre armée de l'outil ami dansant, à la violence pure et l'esclavage d'une matière soumise aux basses lois d'une mécanique désincarnée et menottée, trop humaine dans la caricature même de sa hauteur limitée – pseudo-grandeur que la machine, machine à fuir le temps, aurait voulu rehausser "indéfiniment", à défaut de pouvoir le faire sans fin – sans cette libre énergie d'un art propre, complet, débordant, gratuit comme la grâce d'un enfant sans âge, parfait au monde, aristocrate d'une nature sans cour, mais auto-mesurée.

Jamais né, un vieillard lointain approche la mort réputée impensable au sens moral, se réveillant du songe de la sagesse humaine pensée unique, ses mains ne pouvant plus faire, depuis le début autre chose que du simple, de l'animal, du naturel, du fidèle et du lié, de l'enfance de l'art de vivre.

Qui n'a jamais désossé un animal, une plante, une forme de vie animée ou minérale, voire une une pauvre machine comme dans le film "A.I.", ne comprendra jamais cette si étrange vérité. Comme la vie, la plus essentielle partie de la matière nous échappe d'une façon ou d'une autre, un jour ou l'autre – pour reprendre sa liberté de nature, de sa vraie nature, comme dit zen ou Tao. Toute maîtrise est illusion : il n'y a qu'entente provisoire, de circonstance, et c'est ce qui fait la beauté de la chose humaine et naturelle : liberté accordée au sens strict seulement à une intersection pointilliste et pointilleuse de l'infini, de libres mouvements respectifs de chacun – orchestrés mystérieusement dans le respect de l'éternité dirigeant leur devenir apparent, qui n'est que leur propre mouvement vital tracé.

Il n'y a jamais eu de maîtrise, il n'y a que méprise. Tout est partage, volontaire ou pas, puisque tout est partiel dans la séparation d'une volonté déterminée à ou par l'illusion d'autonomie totale, peu importe. Pauvre Descartes.

Dans ce sens-là tout est discontinu, relatif, pesé, équilibré, équitable, parfait dans son imperfection même – fleur de printemps dont la fragilité est une force inouïe, pure, tellement que la danse muette de l'insignifiance quasi-absolue de sa chute a la couleur d'un pur et impondérable grain de transcendance, poussière d'or déposée comme un sable nacré par le temps et le fond d'une pure rivière de lumière cosmique, comme une minéralité intérieure.

Cette sciure subtile de l'Être du Grand Bricolage, sera – quoi qu'on en dise – toujours très bien comme elle est dans sa grâce sans puissance. Infiniment mieux que si c'était autrement : s'il existe d'autres mondes, – qu'il y restent et tiennent bon ! – pour demeurer eux-mêmes différents, à l'image de celui-ci, que nous aimions tant, avec ses mains parfaitement humaines, animales, végétales ou sidérales.

La main humaine ou divine, excroissance de la matière, poussée spirituelle de l'être dans sa forme – de la Chapelle Sixtine à E.T., et pourtant, elle n'a, en fait, nul besoin ni d'industrie du cinéma ni de celle d'une religion impériale : son mystère émane d'infinies façons de prier et honorer les choses du monde et de la vie avec son corps dans son âme, comme le bébé sort du ventre du corps qu'elle commande, pour le sacrer, dès que cesse le massacre d'une science sans conscience, sans rime ni raison, sans foi ni loi, sans cœur ni courage, tous faits (made of) d'une main humaine libre précédant, sans espoir de retour sur investissement, manufacturation et facturation pures. 

Parlant sa propre langue, celle des oiseaux, celle d'un éternel choc en retour (comme disent les sorciers gitans) inversé ou renversé, qu'importe le temps du voyage ?










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