lundi 25 juillet 2016

LA VÉRITÉ # 32 DANS LA CAVERNE











« (…) la vérité a des droits dont il faut tenir compte. Si nous avons eu raison de dire que le mensonge inutile aux dieux est quelquefois pour les hommes un remède utile, il est évident que c'est aux médecins à l'employer, et non pas à tout le monde indifféremment (…)
C'est donc aux magistrats qu'il appartient exclusivement de mentir pour tromper l'ennemi ou les citoyens, quand l'intérêt de l’État l'exige. Le mensonge ne doit jamais être permis à d'autres (…) tout citoyen s'il est convaincu de mensonge, sera sévèrement puni comme tendant par sa conduite à renverser et perdre le vaisseau de l’État. » PLATON, LA RÉPUBLIQUE

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« Ni dans les hiérarchies du travail et du pouvoir, ni dans la famille, le déclin de l'autorité ne provoque la destruction des contraintes sociales ; il ne fait que priver celles-ci de toute base rationnelle.

(…) lorsque les parents n'administrent pas une punition équitable, l'estime que l'enfant porte s'en trouve diminuée plutôt que renforcée ; de même, la corruption des pouvoirs publics – leur acceptation de fautes mineures – rappelle son assujettissement à l'individu subalterne, en lui faisant sentir qu'il dépend de l'indulgence de ses supérieurs.(…)

La société ne s'attend plus à ce que les autorités formulent un code des lois et de la moralité clairement raisonné (…) Elle demande seulement qu'on se conforme aux conventions de la vie quotidienne, sanctionnées par les définitions de la conduite normale qu'en donnent les psychiatres. » CHRISTOPHER LASCH, LA CULTURE DU NARCISSISME


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Toute autorité vraie est morale, qu'on le veuille ou non, elle n'est ni sociale, ni religieuse, ni politique, ni économique ni philosophique ni scientifique ni métaphysique. Mais qu'est-ce qu'une autorité morale ? Un principe ? Une pratique sociale ? Une idée ? Une institution ? Une nécessité pure ? Une logique  pure ? Une autorité en soi, hors sol ? Un intérêt général particulier ? Une famille intellectuelle ? Une culture, une civilisation ? Une superstition ? Une volonté commune ? Un inconscient collectif ? Une aliénation ? Un système technicien ?

Ou d'abord une vérité que le respect simple, mais courageux maintient vivante et humaine, à la hauteur nécessaire à sa préservation, orientée vers sa perfection relative, réfléchie jusque dans son instinctuel le plus brut, maintenue dans cet équilibre spirituel qui donne à la vie matérielle une valeur supérieure à partir d'un rehaussement intrinsèque de ses besoins de base, sans jugement orienté a priori, pour la légitime satisfaction de son sens ascendant naturel, celle de ses besoins dans leurs convergences verticales, sans les trahir par un négationnisme horizontal médico- industriel (…)  ?

Ce qui répond à ce respect sans prix est donc une confiance sans prix non plus, hors marché et des dialectiques infernales de son système psycho-logicien. De cette confiance en soi aussi, jaillit toute raison, non d’État, mais de ce qui est, de l'être, mais transcendante émersonienne ou nietzschéenne, peu importe la nature de l'esprit qui la reconnaît, naturelle et sociale, culture première et secondaire sans rupture de continuité, historique ou métaphysique.

Nourriture naturelle pour un corps social addict à une chimie industrielle avancée et dont les défenses ont été neutralisées – pour son bien-être psychologique ou son équilibre mental de remplacement – une idée non pas tant nouvelle que saine apparaît pour cet organisme dépendant comme une intolérable agression, comme un lâchage voire une lâcheté anti-progressiste. La plus cruelle ironie du sort n'étant pas la nécessité absolue, pour un monde corrompu en profondeur, de progresser, « d'avancer » sans cesse, sans plus de rime ni de raison, dans une sorte de cercle vicieux, d'illusion, vers la hauteur imaginaire de sa prétendue progression assurée vers le meilleur ou le mieux ? Élysée Reclus, l'immortel poète-géographe de la « La vie d'un ruisseau », ironisa justement sur ce qu'il nommait parfaitement : « évolution régressive ».

« Progresser » donc, slogan ou incantation pour aller vers une sorte d'amélioration de sa corruption, un monde à la virginité refaite toutes peaux dehors tirées – dans une sorte de révolution permanente ? Sorte de brassage des valeurs dont la teneur vient plus du subtil degré d'alcool illusoirement distillé que de sa teneur en vertu médicinale vendue, mais sans demande ni besoin réels, donc sans nécessité interne « anti-dépressive autorisée ». La question est celle de la vieille sagesse grecque de la mesure et l'argumentaire de masse du charlatan miraculeux.

Mesure, non pas celle l'eau tiède de la soumission, mais celle, non instrumentalisée en tempérance d'obéissance standard, d'une liberté mesurée, au double sens, dans ses autonomies de grandeur, de vérité et de limites. Quelle est cette autorité soignante psycho-éthique des seuls effets de ses défaillances, sinon pure et simple haute trahison, au nom de la vérité officielle du moment ? Le but et la fonction de la vérité serait donc le soin psycho-social ? Pseudo religion pour un 3ème millénaire post-humaniste ?

Elle ne serait plus le poids moral de celui qui porte une responsabilité ou volonté d'action, que ce soit à la base ou au sommet – où l'altitude exige que les meilleurs demeurent soumis aux rigueurs abyssales du renoncement aux « tentations », d'une justice absolument humaine et vraie, et non aux ivresses éculées et acculées des sommets du commandement ? Mêmes ivresses réservées, trop humaines par ailleurs que le monopole impérial décadent incite à interdire cruellement au peuple d'en bas au nom d'une vertu platonicienne ? Hélas, la bassesse ne peut provenir d'en bas : elle n'est jamais qu'une trahison du haut par le haut. L'humanité n'est pas un principe, elle est la source, la matrice, l'esprit, le reste, réglementaire ou pas, n'est que mensonge, comme l'a vu Camus. Tête pourrissante d'un poisson d'avril, puisque certains principes corrompus ne sont plus que des farces sans l'humanité historique et non-historique qui les fait vivre et être.

Retour à l'idée pointée plus haut. Cet idéalisme-là est plus que de façade : l'équilibre mental est d'abord, chez lui, logique, rationnel ou plutôt cohérent, même si ce n'est qu'au non-sens du tautologique. La progression idéale se fera, hélas, donc vers une corruption supérieure au nom des bons principes ou plutôt des bons sentiments – puisqu'un principe n'est bon en fait que vérifié dans ce qui est « ici et maintenant » comme répètent les bons apôtres d'un « changement » travesti en science politico-médicale, ce qui est plus simili-démocratiquement adossé à la peur de s'écarter de la norme de survie et de jouissance autorisée.

Le mensonge (autori)intériorisé peut être une force psychologique déterminante, comme tous les fanatismes le montrent, hélas, le noyau dur de toute normalisation. Ce sont d'ailleurs plus que des fanatismes, ce sont des pathologies religieuses, comme les analyses en profondeur l'ont toujours montré discrètement, après Hitler. Parce que, comme l'a dit William Blake il y a bien longtemps déjà : « pour qu'une vérité existe, il faut commencer par y croire », on voit qu'à ce niveau-là la différence entre vérité et mensonge ne joue plus, sous certaines conditions.

Ces conditions sont évidemment celles de la propagande – même si tout n'est évidemment pas propagande : la bonne intention ne pouvant en être qu'un vecteur instrumentalisé au plus, pas une source négative comme le prétend, dans son terrorisme intellectuel, tout organisme aux abois de l'inéluctable (retour de bâton des responsabilités directes et indirectes). Mais qu'est-ce que la propagande sinon un réponse précise et corrompue au besoin profond de croire et vérifier ?

Si on suit Platon dans sa République, l’État est la source de toute, le garant de et le seul autorisé à concevoir et dire la vérité. Vérité officielle comme à l’Église, à laquelle le droit ne peut qu'être inévitablement lié, pour ne pas dire logiquement et idéologiquement enchaîné. Le mot « autorisé », ici, tourne autour de lui-même comme la plus autocratique tautologie, loin de toute démocratie en tant que vérité des gens et plus encore de leur dite volonté ou de leur naturel et simple agrément.

Cette curieuse « république philosophique » n'a de chose publique que sa terreur intellectuelle, son autorité, son ordre, son application, si on veut, sa logique.

Plus que tout, au plus ou au mieux, elle suppose et ne peut se justifier que par un minimum d'intégrité et d'innocence active, "innocence" que le calcul philosophique ou la dialectique analytique la plus supérieure ne peut "produire" -- pureté d'âme venant de cet être tant chéri par Platon, mais qui ne se construit pas dans la tête, même d'un génie ou dans le laborieux mérite d'un ascète-citoyen. Innocence, mot qui fait rire les réalistes non-dostoïevskiens qui n'ont jamais vu ni le bien ni le mal en tête-à-tête et qui se contentent de les penser fonctionnellement pour les autres dans la seule leur.

Innocence que les divers raisonnements de Platon mettent surtout à mal dans sa possibilité même d'existence – peut-être pour pouvoir, au final, justifier la dictature logique de son excellence et de sa perfection formelle, si loin de l'inaccessible "être" si formellement glorifié. Machiavel couvait déjà, ne restait plus qu'à fabriquer sa crédulité politique, non sa crédibilité. 

Il n'y a pas de dualité en "être et naître", il n'y a qu'une différence relative, côté "naître", qui fait que croire et croître sont mystérieusement liés, comme le sont peuple et génie dans le génie d'un peuple. Mais qui fait aussi le doute et la séparation, l'exclusion (scientifique grecque) -- ce mot tellement à la mode -- à la source du guerrier occidental comme de la guerre universelle.

Le peuple ici, sa différence, son altérité terrestre, sa culture, sa cosmologie et sa sagesse sont niés radicalement à priori : une élite de fer, sélectionnée selon les seuls critères essentialistes étatiques, systémiquement auto-contrôlée de la naissance à la mort comme toute vie privée, indique et trace, seule comme Robespierre le maudit, le chemin obligé du bonheur du peuple relativement au maintien impérial de la santé d'abord et exclusivement étatique

Santé sur laquelle les magistrats ont haute main chirurgicale, que l'intérêt étatique exclusif alourdit éventuellement, mais nécessairement dès qu'une vérité cesse de s'identifier à son seul intérêt proprement autistique. Dans ces conditions, parler d'indépendance de la « justice » n'apparaît ni sérieux ni même envisageable. Il y a déraillement et corruption intellectuels et moraux dès le départ : le politique n'est ni réparable ni même réel au sens de "réaliste", comme le voient trop bien les manipulateurs libéraux de tous poils. Ce que Simone Weil, cette pourtant platonicienne, a très bien montré.

Confucius l'a suggéré : il y a corruption dès que l'irrespect envers les parents -- de la parentalité du peuple dont on vient, et non seulement à partir de l'apparence même d'un paternalisme inverseur -- est ouvert. Les vannes de cette inversion sont la source de toute corruption et de l'irrespect, la première négation de "l'être". Cet être parfois si simple et élémentaire, dont l'approche commence avec ce que Simone nommait l'attention.

Ici, dans l'utopie platonicienne pré-communiste, l'État n'est pas ou plus pour le peuple, au contraire : le peuple n'est que pour l'État, ne vit que pour lui, par lui, par stricte procuration, perfusion, d'où sans doute la si subtile formule ânonnée : « L'État, c'est nous ». Si les vérités étaient confondues, les intérêts pourraient sans doute l'être un peu mesurément, autant dans la logique que dans la réalité, mais on voit que c'est loin d'être le cas déclaré. Quel peut donc être le sens d'un État qui n'a ni le sens des gens ni celui de leur vérité ? N'y a t-il pas plus absurde construction, plus folle spéculation, plus démente institution ? Si la psychiatrie menace, commençons par celui-là !

Une vérité non conforme à l'intérêt de cette République « platonique », donc coupable de haute trahison, malade de corruption citoyenne aiguë : on voit comment et pourquoi Socrate fut immolé à de semblables principes, côté irrationnel des choses, et comment, pourquoi enfin et surtout l'autre, au pouvoir, le côté rationnel, dans la vertu même de son « fondement », est pire, plus déraisonnable encore en son « institution » que le primaire lui-même – comme le vit Camus, encore lui ! 

 Puisqu'il prétend à une vérité universelle, scientifique, en singeant la divine violence mystico-infantile régressive du sadisme, et surtout en instituant son monopole comme signe de la plus haute sagesse. Comment Platon a t-il pu passer à côté d'une telle infamie ? Pour qui et à quoi œuvrait-il, le philosophe désintéressé, l'expert géomètre ? A la perte de la philosophie ? Au retour de la tyrannie ? Il y a parfois des mystères en Grèce antique, plus que de raison.

L'Orient, lui-même, dans ses sagesses (mais s'agit-il bien des mêmes ?), pourtant réputé arbitraire et barbare, ne s'est jamais payé le luxe philosophique de trahir aussi honteusement une vérité vraie au niveau des canons de ses élites supposées ou auto-proclamées. Jamais, sans aucun doute, elles n'auront pu aller jusque-là dans leur trop-humanité. A croire que le système occidental est d'abord une corruption du et des meilleurs. On ne peut s'empêcher ici de penser, au hasard, au Christ… Et aussi à certaines remarques d'un Guénon au meilleur de sa lucidité.

Une vérité qui n'est pas bonne à dire, est, ici, depuis l'imposture platonique, même si, par ailleurs Platon regorge évidemment de sagesse première de première main, un crime contre L'État-Nous-Mêmes, d'abord ressenti et vécu, compris par un grand corps social-fonctionnaire malade comme une intolérable menace sanitaire et sociale, impensable et irrationnelle.  

Quant à l'autorité morale et son introuvable définition de nos jours autoritairement dés-autorisés, ne cherchez plus : la vérité en tant que telle suffira, comme elle l'a toujours fait d'ailleurs, de tout temps et sous tous les climats ! Merci pour elle ! Il est, dans le ciel descendu au placard, des fantômes, non des cadavres en bougeotte, dont il est difficile de se débarrasser, avec leur signes de la main derrière le rideau éclaircissant de l'impitoyable critique laschienne. 




 

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