mercredi 17 août 2016

POUR SALUER SIMONE





« Lentement, dans la souffrance, j'ai reconquis, à travers l'esclavage le sentiment de ma dignité d'être humain, un sentiment qui ne s'appuyait sur rien d'extérieur cette fois, et toujours accompagné de la conscience que je n'avais aucun droit à rien, que chaque instant libre de souffrance et d'humiliation devait être reçu comme une grâce, comme le simple effet de hasards favorables. (…)
Cette situation fait que la pensée se recroqueville, se rétracte, comme la chair se rétracte devant un bistouri. On ne peut pas être « conscient ».

Simone Weil, Trois lettres à Albertine Thévenon




***



Première et dernière liberté : ne pas avoir peur. Vérité : je suis donc je pense. Mais surtout : ne pas penser parce qu'on a peur. Pas avoir peur d'être. Certains, si majoritaires, si écrasants, si dominants, si certains – justement !


Ne voulant ni savoir ni voir que la liberté, réelle ou vraie, pas l'illusoire, ne peut être qu'une sorte de relèvement de l'esclavage universel, fut-il cousu de droits tout aussi (dits-) « universels ». Dignité et vérité, choses plus ou moins interchangeables, – que le relèvement collatéral d'un certain désespoir premier, constitutif lié, comme l'esclave, pieds et poings dans la tête et dans le sang.

Désespoir dont la forme existentielle essentielle est la dépendance instituée. Vécu indescriptible au sens propre ou inconscient, latent, refoulé, rentré comme une honte de déchéance collective – comme les dettes : collectivisée !

Toute cette soumission aveugle ou aveuglée, aveuglante, écœurante et toxique, érigée en condition universelle, – soleil souterrain du Grand Jour autant que du tout petit et minable, partout imposée dans une magie noire, diffuse comme le voile discret d'un tâche indélébile, inscrite, gravée, gavée et naturalisée en pensée unique, niant l'intégrité de l'être personnel et non-personnel, humain et non-humain.

Là est, a été et sera le premier crime, le premier des crimes, succédant au, et précédant le couteau et le boucher et le croc (pour faire court, parlant, en ces temps expéditifs dans leur retour de malédiction sur investissement aveugle, sourd et muet comme le spéculateur civilisé, avisé, initié).

Camus, dans son « étranger », sa sanglante ironie, par delà guerres, colonies, classes et communautés : soleil aveugle armé par la main invisible du maître-marché-chanteur, le chien qu'on y bat, des deux côtés du manche du fouet enchanté : l'argent, plus sale que le dernier des salauds.

Question du où et comment s'instituent ces dépendances-là, sado-masos, en forme de liens naturels, enchaînant plus sûrement que « l'ombilic des limbes » du Momo, cruellement, corps et âmes, au bal célinien des pendus. Cette république- de droit divin, un pitoyable marquis du crime, en pays catholique de France, la rêva, « royalement » fantasmée en chaleur révolutionnaire. L'Être Suprême, nirvanesque, carnavalesque, grotesque, obscène.

S'il n'y a que des guerres dites de religion, c'est que la religion des guerres explique, calcule et valide tout au nom de la raison instrumentale transcendantale des « affaires ». C'est tout ! Depuis le premier crime, le premier viol, le premier égorgement, le premier massacre, la première négation, bien avant les fours – si vite oubliés chez les cousins des brumes du nord !

Ici, pays de France où les ennemis de religion, il y a si peu, se mangeaient mutuellement vivants ! Où les soldats du dieu républicain, jusque là-haut, en haut-lieu, à Paris, se faisaient et faisaient faire des culottes en peau humaine ! Où le phosphore napoléonien dévorait méthodiquement les corps enchaînés, tout au fond des cales négrières d'outre-mer !

Aucun temps ne change jamais, aucun homme de cette espèce- ne change jamais : tout se transmet, se transmute, se transpose, se transforme, se trans porte, seulement. Rien jamais ne change : tout bégaie, s'agite dans le bocal célinien, maquillé, truqué comme un monde d'automates infernaux, infirmes.

Dictature d'un certain « vivre-ensemble » (traduction indisponible, introuvable, ou non autorisée) dans ses abjectes gauloiseries apprenties-nationales-socialistes.  

Seule, mère de l'aînée de la plus dévoyée, Rome, dans ses empereurs les plus dégénérés, osa préparer la question, offrant la bénédiction aux fratricides, aux parricides Procuration de son infinie bonté, jusqu'au tréfonds du mal; d'une « grâce », d'une extase, d'une absolution officielles octroyée sur le Trou à Merde, à Larmes, à Sueur, à Feu et à Sang et à sperme

Surplombant de sa blancheur de mort le Système d'argent. Corruption généralisée, obligatoire comme la mécanique d'un sexe désaxé : celle d'un enfant-roi sans âge ni sagesse.

Il n'y a d'espoir de relèvement pour aucun abus de pouvoir, il n'y a que la violence blessante et meurtrière, instituée de sa légitimité autorisée, plantée dans le dos de qui résiste à, ou ignore encore l'horrible nudité de la douleur infligée, impardonnable. Le pardon, pas plus que l'humain, fait pour le mal. Nous savons si peu, mais avec certitude.

Il suit le crime, mais ne le précède jamais. Comme l'amour, il ne se décrète pas, il se mérite d'un mérite qui ne se gagne pas, mais vient comme une force à qui va la chercher où elle gît, trahie, piétinée, salie, humiliée. A ceux qui décrètent ne répond que le silence de la dissociation consciente, animale, instinctive, volontaire, farouche, blessée, irréversible.

Le pardon n'est ni principe ni parole d’Évangile – même laïc, ni tourment perfectionniste, mono-maniaque, ni souci d'insomniaque, désirant, calculateur : c'est une grâce impondérable, sacrée, que ne peut contenir – même les yeux bandés d'une parodie de justice, aucun texte ni aucun mot, aucun sentiment – même de pitié, aucune pensée – fut-elle unique, « d'amour » ou « de vérité », « d'ordre » ou de « raison » (...) : il vient de la liberté, de la vérité et de la dignité libérés de la peur et de la pensée de la peur.  

Il vient tout seul ou pas, à son moment, ni avant ni après. Il y a des lois qui n'ont rien à voir avec les lois, que la raison ignore, volontairement et involontairement.

Ce pardon, au-delà du mal, infiniment plus grand : c'est le bien, l'impossible bien, dont le centre est partout et la circonférence nulle part. C'est une flèche, une pure flèche que rien ne tend, suppose, déclenche ou arrête. Il est comme le Tao : quand il parle, quand il pense, il ment, en esclave. Quand il est, c'est en chemin, en acte, en vérité interdite, en résistance, non au mal, mais à ce qui le protège et génère.

Il est donc inutile et manipulateur d'en parler à sa place. Ici toute anticipation-même n'est qu'imposture, celle du mensonge couvrant la fascination du crime. Il suit le crime, mais pas tous. Il suit ceux qu'on peut suivre, sinon il n'y a plus de crime, il n'y a que de la peur autorisée de la loi.

Loi dévoyée, utile dans son inutilité autorisée, rétribuée, achetée, vendue. Marché de la terreur, dupes manipulées manipulantes au bal masqué des « services », spéciaux, culinaires, sexuels, mystiques et financiers. Mystique financière.

A sa rumeur, montante comme le « collecteur central » bernanosien, une seule réponse : une sérénité absolue, détachée, absente, désertante sans tentation, démobilisée. Stoïcisme de la plus haute indifférence. "La plus haute tour."

Années 20 (?), Mexique. Regard nonchalant de cet homme jeune encore, photographié par Cartier-Bresson peut-être, tirant sur sa cigarette devant le peloton qui le met en joue. Meursaut positif, renversé par l'absurde du système, renversant et renvoyant l'image, tranquillement, aussi tranquille que son exécuteur

"Les jeux sont faits sur la terre" disait un poète breton, barde disparu des seventies, sur un ton puissant, soulagé, délesté en quelque sorte de la pesanteur d'une guerre systémique maquillé en cosmologie moderne.

Vive la paix spirituelle de ce défi ! Vive la grâce !






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