dimanche 4 septembre 2016

LA VÉRITÉ # 34 LE PAPILLON DE CHOUANG-TSEU OU LA VÉRITÉ DE LA VÉRITÉ








L'inévitable autorité nécessite, au départ, absolument, une vraie légitimité, qui, comme dans tout couple temporel désuni, deviendra, par effet de système, le mensonge fondateur permettant n'importe quelle dictature de bon sens, admirablement sertie dans la plus belle pensée unique du monde. Puisque aucune vérité, et encore moins la vérité qui l'orienterait naturellement, ne peut naître, se développer ou survivre dans un système qui la déterminerait contre sa nature, dans sa négation.

Il faut violer en douceur, au départ donc, une vérité donnée, instrumentalisant dans le marbre sa crédibilité, sa richesse naturelles, ses charmes et sa vertu par une identification plus ou moins grossière, selon les moyens disponibles du pouvoir de coercition lié au crédit restant : d'où l'impérieuse nécessité de cette violence passionnelle de contagion positive, vidant la substance de sa proie pour maintenir l'ombre d'un arbitraire de domination purement profitable et rationnel.

C'est le sens de la propagande. Une vérité sans autorité légitime reconnue par un système imposé à sa pure et simple existence totalisée, son sens premier, méthodiquement éradiqué, progressivement rendu illégal et même inconcevable : la police de la pensée associant nécessairement, au sens mathématique, un sens normalisé à une forme d'autorité constituée en fonction de la vérité officielle que devient toute vérité piégée, finalement pourvue d'un brevet d'exploitation légale par l'admirable vertu d'une pure logique de contrôle, sorte de contrat social de vérité. Merci, Rousseau.

Imposture, injustice, approximation, meilleur des systèmes possibles (...) qu'importe les mots ?

Imposture, privée d'autorité naturelle, puisque ou bien elle la mérite, du côté de celui qui la privatise impunément à l'ombre d'un superstitieux Esprit des Lois, ou bien non : une autorité fausse tente de se faire passer pour une scandaleuse situation privée de sa légitime "force", comme contre un établissement de commerce tout à fait honnête. La première force de la dictature étant d'être en règle avec la société qu'elle écrase, à partir de l'inversion du rapport naturel de confiance qui, hélas, la permet et l'autorise, comme l'ancien Dieu permettait naturellement, tout. Avant même que tout soit officiellement permis.

Une autorité qui aurait perdu sa vérité ne peut se concevoir ni voir encore crédible que dans la mesure où elle chercherait réellement cette vérité dont elle ne se prétendrait plus détentrice, mais hélas, elle ne le peut sans se nier comme négation, aurait observé un hégélien d'antan, ce qui serait pourtant infiniment positif pour tout le monde. Mais non : la peur domine le maître plus que l'esclave, le cercle n'est pas vicieux pour rien, et la « vertu » ne peut plus, même homéopathiquement, pénétrer l'étanchéité des conditions de travail dans leur horreur. Pas de clef au mystère clair-obscur de l'hyper-verrouillage, seule la pathologie libère et délivre du mal

D'où « l'évidence absurde », pour reprendre la formule de Daumal, qu'une autorité prétendant détenir à elle seule une seule vérité est inévitablement en perte de contrôle et de repère, bien plus que de la simple et précieuse vérité première qui la fonde.

Abyssale évidence donc qu'aucune violence ne masque longtemps ses de perpétuelles et "légitimes" propagandes. On ne farde pas un cancer en phase terminale. S'attaquer à la vérité, ou même à une seule, c'est entreprendre de détruire instantanément, jusque dans la progressivité relative même de sa destruction, toute forme d'autorité liée. En ce sens précis, tout principe d'autonomie est contraire à la véritable autorité, tantôt un peu trop dite inévitable, réaliste, pragmatique, « proximiste » (…), tantôt trop dite, au contraire, intouchable, impensable, inimaginable.

D'où le fait que, dans un système seulement défini comme propagande, l'officialité et l'office ne s’appuient plus que sur du mensonge pur – autonomisé – progressivement totalisant, annulant au final, tout "travail" préalable, cyniquement productif, de liens vendus comme sains, issus, par la contagion positive relevée plus haut, du processus de décadence commerciale qui fonde ce système en raison investie. Le commerce des hommes, disaient les Anciens… déjà, du temps théoriquement aboli, d'un esclavage périmé.

Confondaient-ils, déjà aussi, ces sages égarés de la raison commerciale suffisante, décadence et abolition formelle pure et dure, celle qui ressemble au rêve de l'esclave endormi pataugeant, se vautrant entre les fumées et les brumes des consolations et compensations de l'abstraction pure ? 

Tout est illusion, suggérait Chouang-Tseu, depuis le début, de cette chose que Rimbaud aurait voulu « vraie vie », mais dont le rêve se termine en slogan commercial soixante-huitard, « ici et maintenant ». Seule la corruption est assurée comme radicalité de la réalité. La vérité, elle, "est ailleurs", partout exclue comme fiction, par principe universel légalement appliqué. Merci, Kant et consorts.

Mais secrètement pure, jeune fille qu'on respecte encore un temps de cheptel, par intérêt reproductif, hélas, en attendant le pire, toujours à (re)venir, du plus sale fantasme : le pur "principe de réalité" révisée, cette chose ignoble purifiée symboliquement par les dualismes les plus délirants de la volonté de puissance établie et assise, pour mille ans encore, dans le sang et la boue. Secrètement pure dans son infinie tristesse. L'irrémédiable n'a jamais rien eu de romantique, le tragique du romantisme n'est jeu de l'esprit que pour les maîtres du jeu.















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