vendredi 14 octobre 2016

DIALOGUE AVEC R. # 2 PAISIBLE






Ce métissage n'est pas apprécié : on est bien d'accord, le métissage n'a jamais été et ne le sera jamais sauf – pour un futur post-humain – de races reconstruites et mixées selon les normes du système à venir, hérédité ou héritage spirituel, soigneusement effacé pour du standard garanti. Bien loin du Christ, comme à la fin du film « Mission », comme dans tout retour au réel.

Certains des colons, en Amérique, avaient interdiction formelle, extrêmement stricte, au départ, de se mélanger avec les autochtones, parce que les métropoles ou la mère-église craignaient plus que tout que des « enfants » déserteurs embrassent une culture (coutumes et mode de vie) annulant le vieux conditionnement national et soldent leur dette morale – garantie d'une rentabilité évidente et de sa reproductibilité, mais aussi, certainement, une sorte de révolte plus profonde, sonnant le réveil d'une naturalité humaine originelle quasi éteinte par ce conditionnement, et surtout une contagion incontrôlée de cette sortie du cadre, non prévisible dans ses effets secondaires et collatéraux, sorte de choc en retour impossible à évaluer au niveau de la culture (occidentale) dominante. Question très bien illustrée dans le film Les révoltés de la Bounty. Puisque cette culture est aussi, malheureusement, trop souvent rien devenu d'autre qu'une prison spirituelle – contre ses principes positifs.

L'aventure-évasion, parfois familiale, comme les Pieds-Noirs l'ont certainement vécue dans leur chair, au sens propre, peut, justement, provoquer des croisements, et pas seulement de gènes imprévus et indésirables en haut lieu, même si l'on ne peut pas, comme tu le dis, exclure une génétique spirituelle naturelle. Haut lieu répliquant d'avance par un contre-feu de critique méprisante et hautaine, supérieure au sens négatif, du « mythe » bon sauvage, pour insister plutôt sur celui, plus conforme, d'un Eldorado provisoirement ouvert aux sans foi ni loi. Point de salut hors de la culture-mère chez nous, sauf à embrasser la foi financière qui fait les miracles d'Occident.

Aucune illusion à se faire sur l'hygiènisme intellectuel et spirituel du système, bien qu'il soit extrêmement dissimulé : l'amélioration de la race dans le sens pratique est évidemment le principe unique d'un but stratégique bien dissimulé, même et surtout si ce principe est hautement nié et masqué par des déclarations universelles d'égalité humaniste, de droits...

La clef du pouvoir est culturelle quand la culture est réduite au dressage normatif des esprits, même et surtout les plus simples, dont la masse sera la plus lourde pièce de pression impitoyable une fois positionnée. Il y a là un crime autant contre l'humanité que contre-nature, qu'il ne semble pas humain de pardonner, pour tout dire : c'est un double crime en conscience contre la vie, perpétré sous son signe.

Pour le Maroc. Tu résumes bien par là à la fois l'atteinte à un esprit propre, selon ta bonne formule, universellement tourné vers le bien, et le sabotage opéré sur l'œuvre attendue et espérée d'une humanité libérée d'intérêts particuliers bassement animaliers, la maintenant dans l'esclavage d'un système dont l'impitoyable est tout à fait de facture romaine antique dans son pire.

Là est le crime extérieur, en miroir de l'intérieur : ni en France ni au Maroc finalement, ces hommes là ne purent rien ni se réaliser ; réaliser l'humanité supérieure promise dans les principes universels inculqués dès la petite enfance, affichés comme leurre intérieur et extérieur de l'Empire, dont on les avait nourri et par lesquels, élevés. Humanité à laquelle ils croyaient, de tout leur cœur – sans aucun doute – comme Charles de Foucauld.

Sainteté de certains, manipulée forcément, et, au final trahie de la plus basse façon – puisqu'aujourd'hui, leur héroïsme n'est plus qu'objet repoussant de moquerie, quand ce n'est pas de haine convenue et obligatoire. Une culture corrompue est aussi et d'abord une guerre intestine, et d'abord une sorte de renvoi gastrique malodorant. La terre promise est un appétit qui appelle l'indigestion et l'orgie, la violence et le crime s'il n'est pas dirigé vers le bien. On connaît l'histoire universelle des colonisations. Camus haïssait les « tubes digestifs », honnêtes et citoyens en batterie d'élevage industriel. L'homme ni aucune forme de vie ne sont convertibles en produit de sainte consommation.

En ce sens précis, il faudra le répéter autant qu'il faudra, nous avons très mal à ces ancêtres trahis, comme à tous ceux de tous les temps. L'honneur n'a jamais été le monopole d'une aristocratie seule qui n'est rien sans le peuple qui la nourrit comme une nourrice invisible. A ce niveau, ceux de 14 sont un très bon repère : peut-être, par la force des choses, et sans le faire pour la gloire, ont-ils été la meilleure humanité qu'on puisse donner… dans les conditions du mal qui lui fut fait, en deça et au-delà de la veille aristocratie sacrifiée.

Une très vieille histoire, mais dont les conséquences restent à tirer : il faut revoir fondamentalement les principe de notre morale et les asseoir sur une spiritualité virtuellement non corruptible, ce qui n'est possible qu'hors du matérialisme de l'économie de marché et financière d'un côté et de tout pouvoir totalitaire étatique ou religieux de l'autre. Le bien est libre et vrai, sinon il n'est rien ou moins que rien : un leurre pour enfants de cœur attardés dont le cœur conforme n'a plus rien d'aventurier dans la fidélité de l'âme, de la pâte à fascisme bien propre dehors, sale, dedans.

Ces fermettes (…) complètement ruinées : comme ces villes-fantômes américaines, construites et abandonnées au fil de l'exploitation anarchique des ressources et selon les vents de la folie humaine, spéculative et guerrière. Mais des gens ont donné leur vie, leur labeur et plus encore, leur espoir pour elles, et d'autres, en face, leur terre natale, si maltraitée, finalement, perdant tout au change.

« Cimetières sous la lune », ces tombes d'habitation, autant de signes du massacre et d'un génocide très particulier, mais bien réel. Lieux de mémoire non homologués, comme tant de traces humaines inutiles partout dans un monde dévasté, ni plus ni moins. Il faudra bien, un jour ou l'autre, rendre des comptes : ceux qui les tiennent et détiennent devront s'expliquer. Dans la nature humaine, rien ne se perd et tout se paie, les créances sont fatalement tortueuses, mais, finalement, très scientifiques.

L'honneur du déraciné méprisé, sali, se tourne en haine sans espoir de reconnaissance et réparation, sans soutien pour se relever et se laver, comme ces parents d'enfants massacrés, crucifiés et humiliés, aveuglés par le seul désir de vengeance qui les tiennent encore debout. Sans parler de la haine de soi, enracinant les violences les plus inhumaines dans ses branches les plus maudites et pratiques et ordinaires.

Aujourd'hui, contre les simagrées étendues à l'infini de la plaine médiatique des anges exterminateurs, le déraciné est ici, de sa culture et de son pays, à l'intérieur, de l'intérieur, et tout est pareil : tout est à perdre, sans l'honneur retrouvé de dire non, debout, sans violence, dans cette tranquille détermination qui permet au moins de défendre en silence l'irremplaçable respect de soi-même et de ceux qui ont permis de nous élever au dessus d'une vie sale, d'argent sale et de son inodore et meurtrière morale pratique de gaz de ville.

On pense que tout est homogène et admissible. Ce qui doit être combattu, c'est ce qu'il y a autour du noyau dévoyé de vérité cristallisant ce qui est, qui l'étouffe et vit de sa palpitation oppressée, idéologiquement et moralement comprimée. Il faut de défaire, défaire, trancher le fil blanc : il y a encore et toujours, depuis 1871 disent certains, un problème avec les élites, comme sous Vichy. Des élites salies, répugnantes parfois.

Les meilleurs, s'ils sont supérieurs, ne sont les supérieurs de personne sans accord consenti et convaincu. On n'impose ni l'amour ni la confiance qui font la démocratie. C'est de cette supériorité rendue théorique, usurpée, qu'est tissé le mensonge parasitant nos vérités. Chacun a sa place, qui au niveau humain, est également supérieure, si elle est bien tenue : c'est la vieille fable des organes révoltés du corps humain, en quête de pouvoir solitaire. Nous étions un peuple créé, forgé dans et sur la souffrance. La souffrance morale et spirituelle qui nous est aujourd'hui infligée, nous le restituera supérieurement, comme la dernière fois qu'il fallut se lever, dans une résistance d'affirmation suprême face au rien de la brutalité des temps qui courent.

La propagande est liée au pouvoir et au pouvoir seulement, qui, en soi, n'a aucune vérité, contrairement à une certaine autorité naturelle, comme fin en soi. Si sa vérité factice lui est retirée, son pouvoir de propagande du mal, corrompant formellement et pratiquement la vérité, l'est du même coup.
 
Le mensonge est une image et le monde n'a pas besoin d'image, sa nature suffit. Il faut refuser l'identité des images et leur imaginaire fabriqué à partir de la pathologie des misères, retrouver la réalité naturelle et saine, bondissante et joyeuse jusque dans la mort, d'abord spirituelle : pas de nature sans mythe ni rite ni mérite. Là dessus, Mounier a montré que le Nietzsche du Zarathoustra a mille fois raison contre les ennuques moralins qui tripatouillent l'esprit d'enfance bernanosien.

Il faut d'abord tenir en respect les techniques de mécanisation des images et de ce qui leur est lié de force ou inconsciemment, avec leurs clichés par delà le temps et la mort. Le cinéma est une spiritualité moderne dégradée, qui n'a pas encore de sens positif, d'application vraie, elle est déracinée, soigneusement écartée et contrôlée par la bien-pensance des deux côtés du manche. Il faut la re-transplanter en terre désintoxiquée ou naturelle, s'il en reste. La désintoxication nécessite du temps naturel réparateur après rupture radicale non violente.

Il faut convertir le cinéma en industrie de paix, dans toute sa symbolique, et seule la poésie peut l'y aider, au départ. Poésie sans laquelle il n'y a pas de propagande. Puisque le poésie ne peut être suprême de par la possibilité de son dévoiement même. Une poésie liée au spirituel, comme tout art vital, y compris celui de la guerre, sans violence, de défense de l'inviolable. Il faut que l'image ramène à la réalité, vers le symbole réel, analogique et non logique.

Que la réalité (re)devienne image suprême dans son apparence liée, dans tous ses détails et dimensions : la transparence seule tue l'amalgame, la structure de la vérité doit être lisible, visible, évidente, révélée, parlante, parlée ou muette, mais exprimée à partir du noyau, dans son intégrité extérieure exprimée. Il faut que la réalité dépasse la représentation dans l'élan de sa force. Une vraie science libre et responsable serait capable de la traduire et colorier, de la matérialiser et symboliser, en accord avec une poésie libre du spirituel, dans une unité nouvelle et retrouvée, du peuple aux meilleurs de celui-ci. Puisqu'il ne faut jamais trahir, comme l'a souligné Camus.

Le mensonge n'est possible que parce qu'il n'y a pas assez de vérité, il faut donc la dé-relativiser, la ré-enrichir, la renchérir, la réévaluer, la réorienter, la ressourcer, la purifier, la récréer : l'extraire des tonnes de minerais brut ou souillé, avec de nouvelles techniques, à partir de l'ancienne science, de l'ancien art, de gestes-pensées retrouvés, du geste éternel, puisque tout est recommencement, paradoxe autour du noyau-moyeu.

Il faut retourner à la maison et retrouver la famille, reconstruire quand d'autres, incroyants, répètent en moutons incrédules et craintifs, des prières dont ils ont oublié le sens, sans penser. La lucidité ordinaire inspirée suffit dans le combat : elle seule perce le mur d'images de synthèse et les écrans fléchés infantilisants. La vérité n'est pas une rareté de marché. Elle est action unique et universelle ou elle n'est pas. L'outil même de nos vies, entre nos mains. Nul ne peut le lâcher gratuitement – ne serait-ce qu'un instant d'illusion, l'emprunter ou le prêter : son intention ne se prête pas, elle se vit et s'incarne. Forge, trempe et tranche les liens du mensonge qui lie et relie en mal au mal.

Tout ce qui est homogène n'est pas nécessairement admissible : il faut tailler dans la jungle primordiale épuisante pour suivre son chemin, comme personne, comme peuple, comme humain. Le mal est dans la nature, mais rien n'oblige à son esclavage : on peut marcher sur deux pattes, sortir de la caverne et regarder le ciel qui éclaire la terre la plus noire, qui est aussi la plus fertile, non la plus promise, mais la plus prometteuse dans le travail.

Il faut la vertu féminine du guerrier de la paix verte pour avancer sans massacrer, même dans le désert, même dans l'illusion du néant, même et surtout dans le désespoir. La propagande, comme la trahison, est un appel à la vérité, vue sous un certain angle de lucidité. Provocation salutaire et vitale, devoir de réponse à la hauteur en attente, en souffrance. De dépassement aussi. Tout ce qui est admissible est homogène en haut et par le haut seulement, le reste est illusion : nous n'avons pas, comme humains, la capacité d'homogénéiser, d'unifier : tout empire est vain, dangereux, désastreux, sinon le Christ se serait fait sacrer empereur, et même Roi des Empereurs d'Occident, comme un vulgaire et innocent pape terrestre.

Mais son royaume d'origine n'était lié ni à sa destination ni à son destin. Il n'y aura jamais de sainteté autre que pratique, pour ne pas dire pragmatique ou pragmaticienne dans l'histoire humaine d'Occident. Or qu'est-ce qu'une sainteté pratique sinon une réponse pratique ridiculement relative, enchaînée à une nécessité vitale issue d'un désordre spirituel contre-nature, comme toute gestion humaine. Pas de quoi être fier ou heureux : le but de la vie est infiniment plus élevé et indépendant, ordonné et naturel, paisible et énergique, stimulant et désintéressé. Paisible.











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