mardi 18 octobre 2016

LES FRANKENSTEIN






« Quand j'entends parler de culture, je sors mon revolver. »

                                        Goebbels





Une équipe radiophonique d'une station culturelle nationale, à propos de la définition de la culture, se moquait, à la façon sarcastique, méprisante et ouverte d'un humour complice censé être supérieur, des relations que la chose culturelle avait pu entretenir avec l'agriculture, et la paysannerie ancienne. Il faut répondre un mot à ces apprentis-sorciers de la parole mécanique, non pour se soulager, le trou d'aisance est là, mais pour l'honneur des morts.

Désormais, la culture est une industrie de masse dont le poids pèse autant dans la balance de la brutalité du revenu national que le secteur de l'industrie automobile. Merveilleuse exception culturelle aux œufs d'or, gérée par une politique d'investissements ciblés, permettant, au travers ses diverses stratégies commerciales et de soutiens, les juteux profits, notamment, d'un cinéma moderne et d'un théâtre idéologique idem, dont les chefs d'orchestres sont une intelligentsia nouvelle partout au pouvoir, avec ses réseaux personnels homologués de professionnels de « la communication » et de l'inter-monde d'une société de spectacle et de l'audio-visuel.

On comprends les légitimes ricanements des fonctionnaires de cette culture d'avant-garde industrielle face aux ruines et débris pendants de ce qui pouvait lui rester de lié à la Nature, et même de relié, pour utiliser un vieux mot religieux interdit en modernité correcte. Comme on sait ou ignore, depuis Vichy, est fasciste toute célébration non normalisée d'icelle et de la Terre, sauf par exemple, en Terre Indienne, très loin d'ici, bien entendu. Tartuffe plus que Socrate, est immortel.

Giono, Comme Camus, « sorti » du Parti Communiste, mais sans doute pour des raisons différentes, en sut quelque chose dans sa chair et son âme (Camus d'ailleurs aussi, à un autre niveau de risque) : l'infamie de collaborationnisme est toujours en vigueur, apparemment, pour certains staliniens du spirituel, faisant parfois remarquer avec une sorte  d'horreur qui étrangle qu'Hitler était profondément « écologiste », même si Céline, lui, avait pourtant horreur de la nature ou de « la campagne ». Les mensonges se rejoignent aux extrêmes.

La nature rend fou et criminel : les trépidations symphoniques des machines sont le chemin pavé du confort libertaire et littéraire nouveau de la sagesse prospère des nations avancées et décomposées.

Les « machines désirantes », arbres de la forêt de l'hédonisme industriel abritant les huttes virtuelles du « happy few » connecté au pouvoir intellectuel global, le peuple suivant le mouvement comme la queue la tête, fermant la marche du progrès, et « la fermant » tout court, bec cloué par la « pub » omniprésente et les arguments pratiques dont sont désormais faites nos vies. Demain les robots, comme dans Star War. Après-demain, les bio-machines…

On voit bien clairement quelles conséquences une certaine culture matérielle peut avoir dans notre relation délétère et génocidaire à tout ce qui touche à la "nature" d'un monde satellisée – « l'environnement » en novlang.

Pour ce qui est de nos fonctionnaires radiophoniques, sorte d'arrière petits- fils à l'envers d'un Goebbels au niveau propagande supérieure et ordinaire, il reste très ironique que, comme un certains nombre d'autres agents, ils ne fassent que saper subversivement l'inversion opérée par les fascismes, anciens et nouveaux, des valeurs d'un instrument collectif annexé, dont la vertu première était toute entière contenue dans sa capacité régulatrice et équilibrante « d'équité », à défaut de croire encore à la justice pure et simple, non celle de la jungle des raisons, mais celle de l'âme de toute culture première.

Cette espèce très particulière de taupe marxienne, libéralisée plus que libérée, dans un sens apparemment très utiles finalement, à l'effondrement prévisible d'une insupportable imposture centrale, aux commandes de nos esprits détournés des vraies valeurs. Cependant l'esprit s'attriste et se révolte à l'idée que la machine rationnelle dévoyée, en s'écroulant, emportera des principes vrais sur lesquels les faux étaient fixés, vissés et boulonnés comme des membres artificiels, à commencer par le cerveau. La raison raisonnable avait des raisons que la rationnelle ignore : nulle part elle n'avait encore engendré de monstres en série imitée aussi illimitée .

Les paysans de pays et de paysage comme Rimbaud ou le dernier Mohican de la nature, étrangers de l'intérieur, non seulement les étrangler économiquement ne suffit pas : il faut les achever d'une balle au cerveau resté libre, non centralisé, non urbanisé, non industrialisé, non rationalisé par Descartes, Kant ou le Marché. Non lobotomisé. Rome n'aura apporté que misère et haine au monde d'avant, la loi de la force physique et intellectuelle, la loi des machines à penser de demain, la loi des Frankenstein, drapeau noir en boutonnière classieuse, brassard sombre au bras démesuré, délicatement runé des deux reflets cruels, des deux filets tranchants, comme dans 1984 ou le film « The Wall ».


" Les Mystères, religion de toute l'Antiquité pré-romaine, étaient entièrement fondés sur des expressions symboliques du salut de l'âme tirées de l'agriculture."  Simone Weil










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