mardi 15 novembre 2016

DIALOGUE AVEC R. # 5 LES MYSTÈRES DU JAZZ






A voir ton commentaire : nous  partageons les mêmes valeurs, à partir des plus "premières", et le même souci de ne pas sortir de l'humanité.

Le pire étant tout simplement que ceux qui en sortent le font sous l'influence d'idées seulement logiques, à la sensibilité éradiquée ; cette sensibilité anesthésiée fait pression et système contre toute innocence, perdue ou imaginable. Pression qui pousse et somme de choisir entre un bien et un autre bien, présenté comme un mal.

Contre tout retour d'innocence, comme on viole, massacre et brûle pour que rien ne reste que de l'inculture : celle de l'autre, de l'ennemi dont tu parles.

Pour ma part, je laisse maintenant ceux qui veulent vivre avec ce mal imaginaire en mourir à leur aise, mais comme tu le vois, je ne suis pas d'accord pour les autoriser à transmettre le virus, quelles que soit les bonnes raisons invoquées, celui de la violence, d'une façon ou d'une autre, instituée.

Ce système est proxénète dans la mesure où il s'insinue dans la couche de notre intimité morale avec une sorte de légitimité garantie incitative, par le soit-disant « être-ensemble », d'une vie sociale avantageuse et « confortable », mais plus abusive que culturelle consentie : l'acceptation obligatoire et forcée de l'autre et d'une consommation relationnelle solidaire de pure forme – arbitraire réglée – , basée sur l'exclusion du tout-autre dans son éventuel refus, interdit, de cette relation fabriquée, au nom même du principe d'identité dans la différence. Un système particulièrement sale et vicieux né de l'esclavage et de ses fascinantes dialectiques de rendement.

Pour ce qui est du « confort » du jazz dont parles, on retrouve ça dans la caricature et la récupération de toutes les musiques authentiques, c'est un peu ce que je voulais dire en citant la phrase de Beethoven, qui parle d'elle-même à partir de cette vérité insultée.

J'avais effectivement vu dans "Le dernier coup de Ganja" qu'une certaine musique pouvait te parler aussi profondément qu'une autre, sinon plus. Tes remarque sont extrêmement stimulantes.

Et parce que ce que tu y dis parle de quelque chose de trop méconnu pour qu'on n'y insiste pas, surtout en ce moment, et qu'on ne relève pas la forme que tu restitue – à la fois positive et renouvelée – à certaines vérités d'un Islam tellement présenté comme un vecteur d'obscurantisme et de barbarie qu'on se trouve placé devant le paradoxe rééquilibrant et salvateur de voir combien cet Islam peut, sur ce terrain, parfois devancer des principes qui se vantent, justement, mais à mauvais titre, d'une avance civilisationnelle qui serait comme l'une des prérogatives exclusives d'un certain Occident théorique qui finit par ne plus avoir de rapport avec, comme tu dis, la Vérité.

« Il est exact que la musique – que je prends comme une des premières manifestations devant ce qui paraît être impénétrable, indomptable –, vient des profondeurs de notre propre nuit. »

Elle vient sans aucun doute de la nuit des temps, mais qu'est-ce que cette nuit dont l'idée même paraît assez négative ? Ne traduit-elle pas une idée évolutionniste civilisationnelle purement théorique et extérieure à nos êtres en tant qu'humains ? Il me semble que cette nuit des temps comme origine et source est pourtant, encore plus, le début d'une certaine lumière intérieure en accord avec un ordre qui nous dépasse certes, mais aussi nous construit en chaque lieu et instant, toute loi pouvant servir aussi bien à l'esclavage qu'à l'intelligence et à la liberté.

Cela me rappelle dans le sens que certains y mettent, la phrase de ce blanc des plantations américaines du XIXème siècle qui voulait, en substance, par une certaine rééducation « extraire et effacer toute la nuit du cerveau étroit du Nègre ».

On dirait même que l'apparence d'impénétrabilité dont tu parles, utilisée dans ce sens négatif produit l'esclavage lui-même ! et sa raison d'être théorique, comme une sorte d'horizon obscur indépassable en soi très pratique d'une condition humaine culturellement et technologiquement différente, par une sorte d'effet pervers de l'intelligence ou plutôt de son « manque ». Tu sais bien toi-même tout ce que le terme « nuit des temps » implique, par exemple, au niveau humain négatif concernant ceux de la Préhistoire : l'inévitable barbarie obscurantiste, avec sa face ni humaine ni animale, dans la caverne et de son mythe, que je ne partage pas, dans ce sens, avec Platon, même si, symboliquement, il est très juste. Je crois simplement qu'il n'y a pas de nuit sans lumière, c'est la moitié du verre.

Pour ce qui concerne les cultures forestières, elles ont été, particulièrement dans notre système civilisationnel, frappées de la marque du diable, de l'infamie et de la monstruosité face à la « cité céleste » incarnée par un idéal purement et simplement coupé de la nature, derrière les murs de la ville industrielle collectiviste, dès les Romains, chez nous.

Peut-être la vérité était elle aussi que le jazz ou l'art nègre urbain de départ n'était pas intégrable tel quel et qu'il fallait qu'il évolue vers un compromis qui lui permette – comme le noir américain lui-même – de survivre « en enfer ».

Compromis vers un métissage culturel obligé, avec sa structure instinctuelle de base, survivante et même hyperactive sous les couches technico-allogènes intégrées dans le temps de sa durée nécessaire – comme sous-culture provisoire, avant de devenir musique plus ou moins nationale ! On voit de tels métissages culturels, sous des formes plus cultuelles, pratiqués aussi chez des peuples tels que les Tziganes ou les Amérindiens catholicisés, « fonctionner » de façon miraculeusement vivante et « efficace ».

Sans universalité, il semble difficile à une forme culturelle de survivre en tant que telle. Le jazz a survécu par une ouverture totale aux formes brassées par le, et au Nouveau Monde, même venues de l'Ancien, puis de tous les continents, mondialisées. Il a trouvé la formule d'un amalgame original réussi, à partir de certains fondamentaux, en passant par l'expression d'une poésie visionnaire et symbolique directe et sensible de la condition humaine, en usant de tous les procédés possibles à sa disposition, en les associant à une spiritualité cachée et elliptique pour, à partir du ghetto, s'imposer, par delà l'inévitable commercialisation du show-business, comme culture populaire nationale et internationale, embrassant les différences sans jamais les nier. Le contraire du système européen qui le provoqua.

Même le classique lui en rend hommage comme source d'inspiration. L'infini plasticité du jazz est un phénomène étonnant, que ne peut expliquer sans doute que la nature même de sa popularité profonde. Mais il y a sans aucun doute plus : il y a le lien religieux quasi-permanent et latent : il a opéré une sécularisation, doublée d'une inter-racialité fraternelle, parfois excessive et déplacée, mais le plus souvent respectueuse, positive et fertile, en ramenant du même coup beaucoup d'éléments profanes vers une noblesse humaine naturelle perdue dans un monde où tellement de valeurs avaient sombré, au moins en ce qui concerne les années d'après la seconde guerre mondiale.

Par delà les aléas historico-politiques de ces années-là (1950 à 80) aux USA, il bousculé un continent européen comme personne et a largement contribué à une renaissance inattendue de ses formes classiques les plus embourgeoisées. Mais quel fut son point de départ humain ? Sinon son incroyable énergie et capacité d'intégration dans le collectivisme social contraint d'un monde protestant qui l'annexa d'abord dans les plantations, pour donner du courage  productif aux esclaves et divertir des maîtres étonnés par sa créativité spontanée teintée de mystérieuse religiosité vocale et chorale. Tout ceci malgré et face à l'individualisme forcené d'un système hyper-sophistiqué de concurrence de tous contre tous dans la lutte pour la survie.

« Les musulmans, comme tu le supposes, ne prient profondément que lorsque le corps est impliqué, avec une vocalise associée. »
(…) il est indéniable que le peuple d'Afrique a conservé ce lien ancestral d'un rythme éternellement associé à l'action, comme si l'effort interne prouvait par là sa réalité. »

Absolument d'accord avec ce que tu pointes : le corps et la vocalise sont « impliqués » comme nulle part ailleurs peut-être, la modulation de la voix n'est pas que naturelle, elle finit par dépasser l'expression de la différence sexuelle normale pour aller l'accrocher très haut, et lui donner une sorte de grâce étrange que l'on ne retrouve -- à ce niveau-là --  que dans certains pays d'Afrique, comme au Mali et chez quelques autres ayant des traditions culturelles, parfois aristocratiques, uniques et spécialisées, plus ou moins liées à l'influence de l'Islam et à d'autres sources encore.

On sait que le jazz vient en grande partie de la voix et tourne autour d'elle : même quand on ne l'entend pas, les instruments la simulent, l'évoquent, la suggèrent et rappellent.

Quand au rythme associé à l'action, mille fois d'accord : les « spécialistes » disent en gros que le jazz est une musique fonctionnelle du et au quotidien, avec ses joies et misères, le travail (…). Allant jusqu'à reproduire bruits et sons de façon incroyablement fine et stimulante, comme accompagnements rythmés de gestuelles professionnelles, dans ses débuts, à partir du blues notamment. D'autant plus qu'il concernait alors des « populations » illettrées, sans plus de repères culturels (blancs) ni moyens ou supports de communication médiatique « de masse » et encore moins inter-personnels.

Pour moi, la double contrainte de milieu : celui de la communauté d'origine, déracinée, mais en obligation de survivance équilibrée absolue (culture détruite, familles dispersées…) et celui d'un milieu totalement étranger, à intégrer au risque de diverses peines et formes de mort intérieure et extérieure – cette double contrainte n'aurait jamais pu être dépassée avec le succès qu'on connaît, même soutenu par une partie des blancs, sans l'harmonisation qu'opéra, on ne sait pas totalement comment d'ailleurs, et c'est là le privilège secret du peuple noir américain dans son âme et son cœur; l'harmonisation qu'opéra une humanité culturelle unifiée par le jazz. 

Amalgame miraculeux, fonctionnant à partir d'un mystérieux universel musical, fonctionnant maintenant partout dans le monde avec des valeurs corporelles et spirituelles – ouvertes, au sens profane, transcendantes au sens sacré. Il me plaît tellement de croire enfin que ces valeurs vinrent sans doute autant du village africain que de la tradition urbaine et rurale européenne revisitée et transfigurée. Pourquoi demander des preuves quand il suffit d'aimer ?

Leurs noces de sang (comme il y a des fraternités de sang) me remplira toujours, comme tellement d'autres humains transformés, d'une joie et d'une innocence téléportatrices  face au mal omniprésent dans ces mêmes traditions, qui les ronge de l'intérieur jusqu'à le pousser dehors, l'expulser – avec et par le jazz – « comme si l'effort interne prouvait par là sa réalité. » Je dirais prière d'un côté, exorcisme de l'autre.


(…) l'espoir venait recouvrir et panser les blessures ouvertes. Seule l'âme innocente était alors capable d'y parvenir ; que dire alors de l'union de ces âmes ? Au point que cela constitue un ciment.

Toutes les analyses se fondent sur ce que l'individu pense (...) l'humanité n'existe plus, seulement caricaturée par des concurrents, des adversaires.»

Que dire en effet de « l'union de ces âmes » ? Sinon qu'elle est surnaturelle et extraordinaire au sens strict, que ce ciment est plus solide que le matériau dont on fait les bunkers et les ghettos ; qu'elle est incroyablement créatrice et libératrice, salvatrice. La voix d'un(e) chanteu(se)r de jazz est parfois si physiquement proche de celle de Dieu, quand le sentiment ("feeling") de son gospel ("God-spel") nous envahit comme une émotion religieuse libre, mais si forte que sa beauté nous lie à quelque chose que nous ne voulions ni pouvions plus croire encore possible ou vivant.

On comprend l'enrôlement protestant. Et l'on voit l'éclatante « démonstration », sans précédent ni vraiment de suite américaine, d'un Martin Luther King sur les pas de Gandhi, malgré la sanglante abréviation qui les attendait. 


Cette voix dans ces voix dépasse l'espace, le temps et la douleur, qu'elle finit par traduire et reformuler en une joie étrange, -- riant et souriant de ses larmes --  suspendue, partagée et triomphante, haut dans l'espoir dont tu parles. Et ce qui se passe et se réalise – sans que nous n'y puissions rien, en dehors de nous, c'est le fait surprenant et éternellement nouveau à chaque fois que le "it" est là, que cette joie étrange (« strange feeling »), nous la ressentions si profondément comme imprenable et insalissable, préservée, à la fois.

Le jazz exprime cet indicible comme une voix différente de celle de l'instrument de musique fait main humaine, et dont la mélopée semble plutôt courir après. Quelle est cette voix, par delà l'individu dont tu parles, ses concurrents et ses adversaires, « unitive » s'il en est et fut, qui nous parle et apaise ?

Quel est le mystère de sa création ?










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