mardi 20 décembre 2016

LA VÉRITÉ # 42 PARLER POUR DIRE










On dit trop que certains ne font que parler. Pourtant, parfois – qui devient de plus en plus souvent – parler est la chose la plus difficile au monde – parler juste ou vrai – ce que presque personne ne sait plus vraiment faire. Il y faut pas mal de courage, comme dans un acte ordinaire de résistance au système qui nous submerge et écrase de son indémêlable complexité. Une machinerie à la Star Wars bureaucratise mécaniquement nos esprits, réduisant la pensée à la simple opinion particulière et mal informée, mal adressée, provisoire d'une fiche statistique intégrée au programme d'amélioration globale… 1984 dans les tuyaux.

Les situations où se taire est complicité passive se multiplient à l'infini, prenant l'aspect et l'alibi d'une mystérieuse complexité scientifique, alors que la complexification n'est que détournement, remplacement théorique et rhétorique calculé au millimètre fiscal : la liberté n'est pas un schéma, la réalité non plus, pourtant, au fond, nous sommes matériellement contraints au cadre de ces schémas, à remplacer les vérités par des arguments acceptables, raisonnés, mais infiniment réversibles et flexibles, standards, transformant les réalités qu'elles génèrent en kits de protection et de contrôle.

Au-delà de cette réalité écrasante, la complicité dans la servitude finit imperceptiblement en soutien actif, en ce qui concerne les plus fragilisés – et nous le sommes tous à un moment ou un autre du système – dans une sorte de sensation « survivaliste » de menace personnelle, de sentiment fabriqué d'injustice, qui va inévitablement avec, quand on est trop solidaire de l'injuste pour avoir encore la force de le penser évitable, au moins une fois dans une pensée authentique. Les nazis, ces scandaleux frères humains de la vie moderne ordinaire – pas même tellement fanatisés, pour certains – firent passivement ce que l'on sait, comme on fait « quelque chose de bien comme il faut », comme tout le monde, allant dans le sens de la machine et du monde « nouveau », pas tellement changé, mais qui nous change et défigure.

On dit que parler sans pouvoir agir est la marque de cette coupable impuissance de ne pas savoir se taire, que cette inutilité-là de parler est contre-productive, disqualifiante et dangereuse dans ce monde étrange dans lequel on est arrivé avec tout ça. Ce point de vue est celui du pouvoir et de ses sempiternels calculs d'apothicaire véreux et sacrificateur de Grand Prêtre. Ne pas savoir se taire : demandez un peu aux oiseaux qui restent encore de se taire, de se modérer, de faire du philharmonique, de l'unisson, de la pensée unique, du mili-taire !

On dit que ne pas pouvoir agir est une honte en soi, trahison, abus de confiance envers ceux qui croient et font croire sur parole, et croient donc que parler « utile » c'est agir avec efficacité – ce qui n'a jamais été vrai : vérité et efficacité sont devenus antinomiques à cause de ce pouvoir-même, de ses pratiques de dissimulation ou simulation. Il n'y a plus de parole, on n'a plus les moyens d'avoir une parole, de parler au dessus de nos moyen par rapport à idéal tendanciel, parce qu'on ne croit plus les avoir :« N'allez pas croire que », «Ne laissez pas croire que », « Personne ne vous croira... » (…) Faillite et discrédit généralisés de la parole donnée contre les « on dit » et « on dira, on pensera que. »

Mais on ne dit pas qu'il y a une différence entre mensonge professionnel et volonté profonde de refuser l'inacceptable, refuser cette basse puissance paralysante qui le génère dans sa propagande sur les esprits dans ses hautes fréquences. On ne dit pas que ne pas réussir à relever avec succès le défi vital pour liberté ou la dignité humaine n'est pas un honte : il n'y a pas de honte à accepter un combat inégal en soi, ce serait même plutôt un honneur.

Mais ce mot-même a été officieusement interdit. Perdre ce combat-là est, en ce sens, l'une des plus grande gloire, quand il a été mené avec tout l'honneur humain nécessaire pour relever, contre les faits et leurs brutales limites glorifiées, ce qui est extérieurement perdu. Il n'y a pas d'honneur dans la force brute, encore moins de déshonneur hors d'elle.

La honte, dans ce cas, est plutôt de refuser de refuser. Renoncer à refuser l'inacceptable sous prétexte « d'obligation  de résultat », de rendement (...), comme si le bien ou la vérité pouvait être le résultat d'un calcul, d'un gain, impossible à tenir et obtenir. Pour un humain humain, dans ce sens, l'impossible est impossible. La vérité n'est pas un combat de gestion de rente de situation, c'est une victoire – posthume ou pas – permettant d'accéder à une pensée juste dans la recherche d'un équilibre réellement humain – donc efficace et bon dans ce qui est acceptable ou non. Le taoïsme de l'humain n'est certainement jamais dans quelque ruse de guerre de la course à la puissance, au pouvoir.

On ne dit pas assez que l'objectif de ce combat pour la vérité n'est évidemment pas tant une victoire pragmatique qu'une solution humainement acceptable à un problème qui ne l'est pas en soi et qui donc n'a pas à être  : toute victoire ici n'est que moyen au service d'une vérité acceptable, non un objectif en soi. Vérité dont la force maîtrisée transforme l'inacceptable-même en faiblesse de principe humain évidente à éviter ou neutraliser sans violence avilissante, ni rapport de force mécanique réifiant.

Penser, au sens de penser juste, est évidemment, comme le savaient les Anciens, la seule vraie liberté, une fois les besoins primaires satisfaits de façon autonome – ce qui suppose qu'ils soient intégralement pensés d'abord, pris en compte dans le calcul de chaque valeur supérieure juste ajoutée – On voit l'ampleur et le passionnant de la tâche pour les apocalyptiques Modernes que nous sommes devenus de force – celle de ces choses asservies auxquelles nous tenons tant !

Il faut dire que si cette liberté de penser-là n'a pas la parole, au sens de la prendre et non qu'un pouvoir extérieur à celui qui la porte lui accorde comme une sorte de faveur, si elle n'a que le sens actuel d'une notion juridique signalant l'impuissance d'un isolement dans la masse, et sanctionnant donc une inutilité foncière – non au sens pratique, comme on disait, faussement, la parole pensée inutile à l'action, plus haut – mais dans un sens intellectuel libre et créatif ; ou encore, elle n'a que le sens d'un concept philosophique de système clos d'automatismes intellectuels. Pensée stérile s'il en est, là-même où la liberté d'action se voit progressivement réduite au périmètre prescrit circonscrit d'avance d'un parcours normalisé de combattant désarmé.

Cette pensée-là, neutralisée dans l’œuf, n'est plus que réflexe pavlovien, non ce parcours libre d'une steppe vitale dont la richesse permet à son espace de nourrir et transcender les besoins dans leur pyramide intérieure et universelle, de l'enfance à la vieillesse unifiées. En ce qui concerne l'action, si la fin est dans la manière ou ses moyens, la part la plus importante de sa méthode sera d'abord pensée, comme il se doit, dans le sens commun, et cette pensée contenue non pas dans le contenant conceptuel d'un résultat escompté extérieur à elle-même, mais dans une intention rigoureusement appliquée à chaque chose dans le respect qui lui est dû.

Autant dire que la haute fidélité d'une pensée non automatisée ou collectivisée, donc non matérialiste, non temporelle, au service d'un l'humain mesuré – et non inversé en mesure humaine impériale de toute chose – qu'une parole pensée ne peut se référer qu'à elle-même – jusque et surtout dans son application extérieure. Application dont le critère de validité ou de justesse ne peut pas être, dans sa mesure-même, extérieur à elle. Autant dire encore et simplement que quelque part, il n'y a pas d'application extérieure ou d'intériorité extérieure à l'extérieur.

La fameuse et fatale dialectique des Pères, ici, est un leurre subtil, parce qu'il n'y a pas, à ce niveau, que de l'être ou du néant, sans mélange ni inversion possible. Le déplacement, le décalage est l'ennemi du lien que rien ne remplace ni change de sens.

Ou alors elle s'applique à l'extérieur, mais à partir d'une liberté intérieure – non d'une nécessité logique d'application pure et simple, extérieure à elle-même ou à son point d'application. Liberté intérieure née de sa confrontation fertile avec les limites globales de sa propre nature claire et humaine, consentie, de leur acceptabilité profonde heureuse ou tragique.

L'application juste de cette liberté intérieure idéale incarnée n'est donc jamais plus ni moins qu'une adéquation intérieure juste du résultat, dans l'indispensable visée objective interne d'une réponse à l'acceptable, ou face à un inacceptable demeurant extérieur à son idéal de mesure liée, amoureuse du monde, le temps d'une existence rehaussée dans le sens impérieux de cette volonté naturelle autant que spirituelle. Non vers une vaine victoire du verbe haut, mais vers une libération finale, une sortie du camp dans son cri profond et son souffle parfait.

Voilà de quoi on peut parler et dire face aux « on dit que » assiégeant sans fin, comme un bruit de fond montant en fantasme de tsunami impondérable à l'assaut notre pensée première, quand elle parle encore en nous à l'extérieur du mur, comme dans le film The Wall. Mur des briques sanglantes de souffrances collectivisées et massifiées comme un produit. Tellement collectives, d'être séparés par ces « on dit » exterminateurs, dépersonnalisés, anonyme écrasante loi non écrite, infiniment plus cruelle que celle, illisible, clouée dans le marbre pourri des frontons des Palais, aux enseignes ambiguës des boutiques des marchands du Temple, au nom du peuple. Celle de la peur et de l'esclavage, celle du silence. Celle du mot d'ordre contre la parole libre de parler pour dire, contre ce que parler veut dire.






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