dimanche 1 janvier 2017

KEROUAC JACK MEMORIAM # 3 LE BOXEUR ET LE FOOTBALLEUR







" Les réformateurs ne sont-ils pas allés jusqu'à repousser d'innocents symboles asscociés à une pratique condamnable, en dépit de la grande indignation de leurs contemporains ? "
                                                                                                  GANDHI
                                                                                                                                            


« Pour briser la barrière du langage avec des mots, il faut que vous soyez en orbite autour de votre esprit […] cela peut paraître vain mais j'ai lutté avec ce problème angélique avec au moins autant de discipline que Job. […] Je ne peux pas considérer comme libre un être n'ayant pas le désir de trancher en lui les liens du langage. »                         
                                                                                                 KEROUAC




Quoi que vous fassiez, vous trouverez toujours, non pas un redoutable bouc émissaire à persécuter, sous votre tapis, comme dans la chanson oubliée de Dylan sur la chasse aux sorcières, mais une sorte de contre-autorité morale de service remplissant à merveille quelque basse besogne de persécution es philosophie politique ou morale.

Rouage bien logé à l'intérieur du cadre huilé de l'anti-système occidental de révolte de remplacement du même par le même – de préférence professeur, critique ou journaliste attitré, prescripteur spécialisé. Sans parler du péché de mensonge par omission sur la vérité de votre compte.

Sorte de commissaire culturel occulte aux exécutions intellectuelles officielles des débordements de la marge tolérée. Ceux du billard par la bande, des bandes à part, comme aurait dit Ferré, dans ce sens innocent de l'amour instantané, si bien chanté par un Guthrie – loin du Nobel, celui-là – qui se méfiait même du grand Withman en personne – et que le show-biz n'avait pas même commencé à entamer qu'il était déjà parti loin, un peu comme Jack – pas vraiment stable dans le Système Établi des assis rimbaldiens.

Il y a des pensées qui ne nous effleurent pas, parce que d'autres nous enracinent hors du désir lui-même, au milieu du corps, chevilles libres, comme Kerouac le fut dès le début, lui qui ne fut pas un « compagnon de route » – mais presque à l'opposé, toujours sur la bonne parallèle sans jamais collaborer. Comme quoi la sensibilité ne fait rien à l'affaire : l'obédience n'est pas essentielle face au cœur – qu'il soit courage ou charité.

Aucun collectivisme, avoué ou caché, n'admettra une seule liberté personnelle de penser ou de ne pas penser, de conscience, de parole ou de ton au niveau de quelque forme d'expression que ce soit, d'où cette sorte de convergence objective conforme des cadres standards de l'être et du faire, de la forme et du fond, notamment dans le domaine culturel officiel, ou non-officiel ( – qui n'est que sous-ensemble de secours ), dans sa fonction dite et redite si nécessaire – de contrôle filtrant du spontané, du naturel, de l'humain et surtout du spirituel libre, non codifié, non affilié, détachéfonction si évidemment nécessaire que les meilleurs finissent par y croire.

Tous les matérialismes mènent à Rome, dans chaque forme socialisée de modèle de discipline non consentie d'une violence fondatrice quotidienne, contre toute spiritualité profonde, originale, unitive, débrayée. Dans ce sens l'humanisme le plus « innocent » est un fascisme larvé, l'inverse aussi : la violence y est inévitablement légale, ritualisée, fêtée au Colisée, ce primo-Panthéon. Le pouvoir intellectuel absolu corrompt absolument.

La fonction ou le rôle de ces personnages-clés dans la diffusion, la transmission de l'orthodoxie ou du dogme, dans son rapport paternaliste-fraternaliste à une désobéissance civile exceptionnellement autorisée dans sa liberté contrôlée du moment, se saisit parfaitement dès que l'on songe au fonctionnement organique du catholicisme par exemple. Tout le monde sait que ce communisme libertaire-là ou autoritaire-ci, est aussi éternel que Dieu le Père Ubu. Comme lui, on peut dire qu'il en connaît un rayon. Un Camus n'aurait certainement pas dit le contraire, pourquoi manquer le rappeler autant qu'il faudra ? Peu importe l'ubuesque flacon, n'est-ce pas ?

Ici, sont aux prises le footballeur – non « le voyou d'Alger » – mais le mystique de Lowell, avec le boxeur de Windy City, et l'on se doute bien que la façon d'attaquer du dernier est essentielle, au moins autant que le bluff et le harcèlement psychologique qui vont avec. Sauf que l'un haïssait sans haine l’amphithéâtre flavien et ses 75 000 spectateurs. Niveau pedigree, tous deux ont leur lettres de noblesse du pauvre, équivalentes malgré la presque vingtaine d'années qui les sépare : tous deux à leur façon hoboes à la London, l'un pendant la Grande Dépression par nécessité, l'autre dans les fifties par volonté, même si la wilderness de l'un est beaucoup plus faite, finalement, de la jungle des néons mafieux d’un Chicago surréel et de sa pittoresque inhumanité urbaine que des grands espaces sauvages du Nouveau Mexique ou de Californie, célébrés au Tockay d'une spiritualité populaire impitoyablement déniée par la moralité supérieure athée des critiques new-yorkais les plus progressistes des sixties du Nouvel Âge d'or en barre.

Les points communs, excepté qu'il furent aussi poètes, s'arrêtent là : l'un personnage agréé d'un milieux existentialiste-nihiliste honni de l'autre – en tout cas dans sa face contre-culturelle de transmission à l'Amérique nouvelle gauche branchée d'avant nouvelle économie à suivre. L'autre demeura un personnage secondaire du système – par volonté farouche et innocence ridiculisée, constamment réitérée, celle qui voulait "voir Dieu en face". Malgré sa brutale mise lumière : comme phénomène de foire aux idées il demeurait condamné à l'incompréhension.

Sans parler de son alcoolisme populiste honteux comme un nez rouge de beauf au milieu de la figure de proue de la nouvelle vague beat, de son diabolique catholicisme de pacotille, sentimental et infantile, célébrant les bas-fonds dostoïevskiens de l'âme humaine moderne sans espoir de quelque profit ou de pouvoir. Sans illusion sur personne dans le système.

Ni de son attachement doublement contre-nature à sa mère : la fidélité familiale étant alors un délit intellectuel – surtout quand les parents appartenaient à une basse culture dépassée par de juvéniles temps dylaniens de consommation et de libertés transformables en droits de minorités opprimées. Deuxièmement, quand la reconnaissance du rôle si humain de mère ne doit pas être maintenu : pour un homme de cette époque-là, la puissance sexuelle de création doit passer du monopole de la morale répressive à l'armée révolutionnaire de l'art le plus subversif. Affreusement coupable donc, par delà son infantilisation prolongée et même honteusement revendiquée dans un sens, du délit de refus de couper le cordon ombilical avec « le vieux monde » maternel féminin.

L'un connut une gloire littéraire sans enjeu idéologique surprenant et une adaptation cinématographique apparemment classique. L'autre se retrouva célèbre du jour au lendemain par la sainte vertu du New-York Times, et en fut comme foudroyé et stérilisé sur place – ce qui était peut-être le but caché de la manœuvre, puisque cet oracle de papier le transformait en pape de la révolte beat alors qu'il n'en fut qu'un marginal de service, pillé et affublé comme on nomme un fou du Village.

Hollywood ne l'intégra donc que post-mortem, quasiment un demi-siècle plus tard, si on excepte une première adaptation de trahison des « Souterrains », assez différente de la seconde, celle de « Sur la Route », au niveau de la forme, toutes deux seulement liées, apparemment, aux temps paradoxaux des mœurs majoritaires du moment des minorités intellectuelles parvenues au pouvoir.

Tout cela même si Kerouac fut un moment fasciné par l'usine à rêves et ses mirifiques opportunités pour un marginal du système cinéma, – système qui le fascinait en soi – il ne fut pas consacré par la Machine Mythologique ante-mortem, contrairement au système littéraire qui fit quasiment de lui une sorte star de la nouvelle gauche bobo le temps d'un quiproquo utile, avant de le descendre en flamme par derrière, avec la tendance spirituelle qu'il incarnait sans réserve. Le marxisme-léninisme est immortel, notamment contre les chrétiens de haut vol.

Le père de l'un vécut sans doute un exode rural dont on peut supposer qu'il lui permit de fuir une misère facile à imaginer faute d'en pouvoir comprendre le vécu. Celui de l'autre, imprimeur amené à la faillite et à un déclassement pas forcément plus enviable pour un petit artisan franc-tireur, transmit de toute évidence au poète footballeur l'amour sacré des livres et de l'écriture que celui-ci unifia apparemment très tôt – à partir des folles et naïves ambitions de jeunesse, dans la phase classique de sa vie intellectuelle et artistique, dans un projet spirituel global, humble et fier à la fois. Assumant en solitaire solidaire, sans doute jusqu'aux limites du possible, la ligne tracée de son sillon en vue d'une reconnaissance culturelle authentique qui vint trop tard, trop grossièrement et de manière tout à fait ambiguë et dénaturée par les enjeux idéologiques – qu'il perturbait en toute innocence volontaire.

Mais si la quête de l'un était une sorte d'abandon non consenti à un réel scandaleusement mauvais et malade, sale et absurde, n'appelant qu'aux révoltes théoriques ou politiques primaires et secondaires de pouvoir, le chrétien-bouddhiste, lui, mena sa quête au-delà du réel et de ses apparences, cherchant le moyeu perdu d'un monde désaxé, pour un rééquilibrage spirituel héroïque et libérateur des misères d'un matérialisme totalitaire mou, dans un esprit démocratique ouvert au peuple d'abord, dont il ne cessa de célébrer les vertus refusées par un système de domination romaine modernisée en position permanente de trahison des meilleurs principes au nom duquel les meilleurs crurent pouvoir se justifier de le défendre – au nom d'un idéalisme pragmatique de façade.

Idéalisme du travail, de la famille, de l'aventure, de l'écriture, de la spiritualité – autant sans doute de directions de vie quotidienne et supérieure que le boxeur-poète trop contraint dans son ring dialectique ne pouvait comprendre, méconnaissant l'immense culture classique et moderne du gamin de Lowell aux prises éternelles avec le joyeux mal ordinaire du monde ouvrier canuck, ou d'immigration autre – notamment grecque – si bien montré dans « Docteur Sax ». Incompréhension transformant tout naturellement Kerouac en sorte d'imposteur irrévérencieux et je-m’en-foutiste à la mode face à un système pourtant rejeté par ailleurs dans ses bas-étages.

Mais il y a plus, évidemment, en lien avec ce qui est signalé plus haut en ouverture quant aux orthodoxies culturelles de conservation et de rénovation maintenant le peuple dans les limites utiles d'un système de gestion du « bien-être » de la ressource humaine. Dans la violence culturelle de son cadre officiel ou de rechange, ses diverses normalisations de confort et de rendement se montrent parfois des plus castratrices et obscurantistes.

Pendant que l'un, dans son anti-systémisme intégré – à la Zola, si on veut – cherchait un compte-rendu scientifique noir sur blanc d'un bonheur à construire sur l'illusion collective d'une sortie des cercles vicieux plus souvent criminels qu'à leur tour, que nous subirons tous jusqu'à la fin du cirque romainl'autre voulait de tout son être une écriture idéale et spirituelle de la vie et de la réalité de sa force, de sa grâce, et de ses douloureuses et patientes défaites libératrices.

Mais où est le problème ? Où a t-il jamais été? Sinon dans le divorce intéressé de l'incompatibilité théorique de démarches en concurrence supposée pour le pouvoir intellectuel sur la jeunesse qui levait à l'aube des sixties – appuyée par ailleurs par un Huxley ou un Krishnamurti extra-lucides, notamment ? Il est clair que la recherche de ce pouvoir demeura étrangère à l'esprit de Kerouac, à sa poésie, à sa nouvelle chevalerie spirituelle – dont la politique intellectuelle en place fit opportunément un mot d'ordre de masse pour une jeunesse privée de repères par la guerre et la menace atomique. Et la mécanique hédoniste s'enclencha, fonctionnant à plein sur les refoulements, jusqu'au cœur du naufrage narcotique terminal.

Quand l'un respectait absolument la vie – jusque dans ses manifestation les plus puérilement naïves ou purement innocentes – selon le côté du verre observé – l'autre dans la militance utilitariste d'un combat social politisé, annexant d'office toute culture libre et aérée des miasmes du spectacle de cirque psychologique et des jeux de rôles de l'arène intellectuelle de référence, n'était qu'à la recherche du fantôme de la vraie vie, celle des gens hors catégorie socio-professionnelle, comme l'entomologiste de service épingle des ailes éteintes ou le naturaliste empaille l'oiseau-chanteur tout de près de l'oiseau-mouche sur la planche.

Kerouac était si près de l'oiseau-chanteur sur son fil à la Léonard Cohen – chanteur de blues – si près de Charly Bird – son héros de couleur spirituelle – qu'il fallait d'abord la sanction du coup de fusil de chasseur de têtes de vérité objective pour croire faire taire un chant dissonant libérateur, si près du peuple buissonnier déjà disparaissant dans les brumes évanescentes de la Grande Dépression servant de paysage de référence à la mémoire vive des leçons vécues dans la jeunesse si tôt éveillée d'un Kerouac à son plus haut – comme dans « Mexico-City Blues ». Jass impro. Si près – qu'il sonnait étranger, comme Camus, bien sûr ! Le Canuck et le Pied-Noir.

Kerouac a fait très peu de littérature, finalement, très peu d'existentialisme aussi, mais beaucoup témoigné pour tous, sans beaucoup d'exception, lui qui célébra le clochard américain – non dans le mythe américain mais dans la réalité du vécu mythifié, ce qui est très différent – on peut même dire transcendé à la manière de ces errants éternels, non d'une consommation de surface de cette errance, mais de Dieu, sorte de judéité universelle de son aventure intérieure ou de quête de hèros-moines éternels d'un Orient ou d'une Celtie de force et spiritualité d'exception, dont un « extrémisme » ramolli et démagogue fit son fiel soixante-huitard.

Pourquoi la vérité nue des gens ordinaires de la démocratie américaine aurait-elle due demeurer cachée ou être amendée et alignée sur les principes utilitaristes d'un puritanisme exterminateur ? Ce qu'on ne lui pardonna pas fut d'abord d'avoir tant témoigné sans juger sur cette vérité cachée de gens. Gens ordinaires qu'il aimait et admirait si simplement, que le meilleur, réduit au silence, de l'Amérique a toujours reconnu, mais sans pouvoir vraiment le dire ou le chanter ouvertement – avec l'ivresse joyeuse et libre qui va avec, malgré toute la pub des voyagistes. Sa revanche est d'être éternellement aimé, toutes générations et illusions confondues, à travers le temps et les livres.

La résurrection dostoïevskienne qu'il transmit le fait se relever des morts, du Souterrain, lui, le un peu tôt et vite porté disparu au champ d'horreur de la vraie vie, enterré sous le premier tas de fumier venu, recouvert des médailles en chocolat d'une modernité branchée, de fausse monnaie humaniste. Face à un oublié des gens, figé dans ses annales à la 1984, au fond du bunker de la pensée occidentale conforme en voie de suicide collectif final.



« La prose de Kerouac n'est pas de la prose, c'est de l'auto-indulgence. »   Nelson Algren, 1964.

«  Je n'écris pas des romans, j'écris des LIIIIVRES, des LIIIIVRES ».   Kerouac








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