dimanche 8 janvier 2017

LA VÉRITÉ # 43 MEDUSA, LITTÉRAIRES DE TOUS LES PAYS








MEDUSA : LITTÉRAIRES DE TOUS LES PAYS


Contre l'enchantement de la corruption




Le littéraire c'est peut-être de la littérature, mais pas forcément l'inverse  : l'écriture n'a rien à voir avec une discipline de sciences humaines ou artistique normalisée, si proche soit-elle par moments de celles-ci – auxquelles il semble naturel et logique de tout ramener pour la pure praticité d'un classement arbitraire, mais précis comme une fiche anthropométrique. Il est bien plus que tout ça, que ces ingrédients de basse-cuisine ou de haute couture.

Tout ce qui est écrit est forcément littéraire – y compris le scientifique, le juridique, l'intime, le témoignage ou le journalistique. L'écriture est l'expression d'un style personnel ou professionnel, lui-même expression de quelqu'un et de son milieu d'origine, d'appartenance ou de prédilection.

On voit bien l'autonomie et même la liberté du littéraire, parfois, par rapport à tout cadre spatio-temporel, et combien il touche plus encore au spirituel qu'au prétendument politique – qui ne fait que résumer une situation par rapport à un pouvoir, plus intellectuel ou psychologique qu'autre chose, au sens bourdieusien, si on veut. Autre manière de classer l'inclassable écriture. En tant qu'expression d'un milieu situé, on voit bien l'objectif purement dialectique du classement. Il y a tellement de choses au dessus du pouvoir que ce classement finit dans le ridicule.

La littérature « blanche », elle, raconte une histoire originale et divertissante avec un alibi culturel central intégré, vendue à un public en vertu d'une demande calibrée en un genre ou anti-genre (…), et « la noire », elle – si libre hier – finit par la rejoindre, une fois connu un certain coefficient de rentabilité : tout est assimilable avec le temps et une forme adaptée d'intégration. Histoire fabriquée la plupart du temps à partir de quelque sujet-centre d'intérêt, événement historique, obsession de l'époque ou mode intellectuelle. Ce sont, comme au cinéma, « des événements n'ayant pas de rapport avec quelque réalité existante », sauf qu'au cinéma, en général c'est faux, pour préserver une distance de sécurité : ici, la plupart du temps, c'est vrai .

La plupart du temps, nous sommes dans des jeux de l'esprit, ressort psychologique ou l'imagination mécanisée plus ou moins débridée ou ordonnée, selon les goûts – la plupart du temps romanesques. Le roman – surtout moderne – parle d'une chose en en disant le moins possible avec le plus de mots possibles dans une sorte de monologue dialogué, distribué, ressassant idées ou sensations standards selon des recettes éprouvée ou innovantes (découpages, mises en scènes, chronologies, éclairages, sonorités, décors, époques, arrière-plans, personnages... )

On imagine guère un Hugo, un Balzac ou un Zola parlant d'une chose sans intérêt pour l'humanité entière ; on voit bien le peu d'intérêt que celle-ci suscite, par contre, dans le roman contemporain, où l'ego psychologique est roi en son miroir, dans son mouroir viral, intellectuel ou sentimental.

S'il en est ainsi, c'est que le littéraire est mort. Sur son cadavre danse toute une sous-humanité de haut du pavé ou du panier de révolutions « sociétales » aux mœurs les plus absurdes ou abjectes. Le journalisme global et voyeur a investi d'aristocratiques demeures, des propriétés bien cossues, mais aussi des havres d'harmonie et de paix, des refuges en altitude ou de chasse, des temples de sagesse, confondant dans une même haine et jalousie palais de papier bible ou pas, doré sur tranche, et bouteilles à la mer, au message jauni ou mangé, écrit avec du sang ou des larmes, défiant le temps, l'espace et les pouvoirs. Refondant le tout dans une culture ou contre-culture de masse, de prêt-à-consommer, pré-vendue par tous le médias du monde mondialisé, avec étiquette démocratique en bandoulière de couverture.

C'est que le littéraire, cet affreux privilégié, cet horrible élitiste, avait des exigences, une morale, un style, une forme et un fond, une valeur humaine – qualité sans rapport avec un certain conformisme humaniste – dont l'universalité ne faisait pas débat : son évidence était parfaitement partagée, non par pure soumission, mais par respect pour un travail d'ensemble et surtout pour son sens. Respect venu d'un peuple cultivé – non d'un lectorat fabriqué – peuple comme celui qui enterra Hugo et bien d'autres, sans que journalistes ou gouvernement aient eu besoin de mobiliser officiellement qui que ce soit pour une journée.

La culture d'un peuple n'est pas culture populaire en soi, sans plus. C'est une culture qui reconnaît et rend populaire le travail des meilleurs – c'est à dire d'élites ouvertes – non d'élites nommées ou renommées, mais celles dans lesquelles chacun peut se reconnaître, sans qu'elles soient forcément reconnues officiellement. Même et surtout si cette première reconnaissance force la seconde avec le temps, ou pour un temps consenti. De quelque origine qu'elles soient, ces vraies élites naturelles : le cœur est ligne droite dans un monde fourbe.

Le peuple cultivé avait ses valeurs « classe moyenne » hors classes, du temps où il y avait un peuple ni pauvre ni riche, mais d'une culture partagée par consentement mutuel spontané vers un idéal de vie plus libre ou meilleure. Et un certain littéraire servait et conservait d'une certaine façon, avant le divorce de la modernité, un héritage supérieur incontestable, tout entier fait de vérités et d'excellences ordinaires et extraordinaires. L'ouverture à ces élites et leur ouverture concernait tout ce qui avait qualité. C'est cette qualité qui faisait la gloire des « ventes » et non l'inverse.

La qualité du littéraire ne venait pas de la conformité ou non-conformité à un genre dans le laborieux perfectionnement de son adéquation à une définition intellectuelle ou conventionnelle, elle venait de l'écriture authentique et de celui qui tenait la plume, racontant son histoire ou celle d'un autre dans une sorte de témoignage de vie, de pensée ou de spiritualité – et plutôt, pour les meilleurs, pour l'éternité que pour la gloire temporelle ou l'argent d'abord.

Cette qualité n'avait rien de spécifiquement urbaine ou située : elle fonctionnait plutôt à l'universalité qu'à la mondialisation. Elle n'avait pas encore été fragmentée en écoles ou en chapelles, conservées en mouvements ou périodes. Elle n'était pas encore un théâtre d'opérations, historicisé, sociologisé, mis en scène avec ses jeux de rôles et ses masques antiques remis au goût du grand jour moderne, avec ses « coming out » domestico-spectaculaires, ses héros et anti-héros de faits divers ritualisés, ses bandits de petits chemins désinfectés.

La qualité venait de la meilleure façon de raconter – c'était tout, et parfaitement suffisant : la morale de l'histoire ou sa poésie, chacun était assez grand pour l'apprécier lui-même, sans le secours d'un prescripteur para-scolaire ou d'accompagnateur propagandiste, dont la tâche est de tordre ce qui est dit dans le sens du vent ou de l'histoire. C'est que l'école n'était pas encore obligatoire jusqu'à 16 ans : l'école mutuelle -- celle de la vraie vie -- n'avait donc pas été empêchée et interdite.

L'intelligence était libre de se former sans se formater, sans se conformer : le littéraire était libre comme l'air, dans un sens ; libre de beaucoup de mouvements – aujourd'hui entravés par le formalisme des pensées uniques ou techniques – des deux côtés du manche – conditionnement que dénonçait déjà Céline – mais dénonciation que reprirent aussi, salement, certains marxistes contre les non-conformes à la ligne de révolte anti-scolaire du dogme totalitaire moderne de rédemption collective.

Ce ne sont pas les bourgeois qui ont détruit le littéraire, ce sont les révolutions prétendument scientifiques. Ces révolutions qui n'ont aujourd'hui à leur « bouche d'ombre » hugolienne que le terme de « récit », comme on re-composerait et poserait des dessous sur un squelette, lui redonnant apparence de sexe, après l'avoir décharné et neutralisé, à la chaux vive -- en social-individu.

Les nazis en leurs camps d'horreurs ne firent pas mieux. Il faut bien, en guise de mouche, quelque saupoudrage poétique, à ce froid discours de docteur social-matérialiste à la Mengele, il faut un peu de cuisse à ce cadavre, comme pour un vin trafiqué : le bouquet final étant très proche de celui qui s'élève en vaine colonne d'un tombeau égyptien violé par des barbares à binocle et barbichette à la Freud and Co. La poussière de vie est un peu sèche à la gorge de ces employés de musée, caquettes barrées de mystérieuses runes. Une fois la personne humaine pleine et entière disparue des radars littéraires, les rats envahissent le navire. La Méduse nous médusera encore longtemps avant que ne renaisse de ses cendres et de celles du monde, le dieu égyptien de ce qui est.







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