jeudi 23 février 2017

PRIÈRE POUR LA MÈRE DES ZAD




" Ainsi le génie de Darwin a vu toutes les choses, et tous les êtres autour de chaque être, non plus étrangères à lui, mais intimes à lui, de façon que la vie et la forme d'un oiseau sont aussi bien dans l'air qu'il divise, et que la brousse chaude est l'élytre de l'insecte, et que les eaux, l'air, les moissons, les fruits, les saisons sont intimement l'homme. "   ALAIN





Haut lieu de résistance depuis quelques années maintenant, enjeu politique aussi, évidemment, pour un certain nombre d'intéressés, combat pour la nature pour un certain nombre d'autres, plus désintéressés, eux. « La mère des Zones à Défendre » est d'abord un patrimoine naturel, un plateau « humide » de plusieurs milliers d'hectares « fonctionnant comme une éponge de 60 mètres de profondeur , absorbant et restituant l'eau de pluie, une tête de bassins versants alimentant 7 cours d'eaux, dont la Vilaine et le canal de Nantes à Brest » explique l'un des deux Naturalistes en lutte d'un des 5 ou 6 groupes constitués  de la ballade, ce dimanche de février.

Cette zone à préserver a déjà séduit beaucoup d'amoureux de la nature, donnant naissance à nombre de collectifs, dont celui des « Naturalistes en lutte ». Deux guides du groupe font un bref inventaire des espèces animales et végétales qui font la richesse préservée de l'endroit, miraculeusement épargné par les remembrements des années 50-70 : sans doute l'un des seuls « aspects positifs » d'un projet vieux de plus d'un demi-siècle. Le promeneur est étonné par le nombre et les qualités énumérées de ces espèces. 

Et par le récit de leur étonnement, quand ces naturalistes lutteurs arrivés sur un terrain en tous points préservé, n'en croyaient pas leurs yeux. Ici et maintenant, comme on dit trop mécaniquement, l'écologie n'est pas un luxe : pour tellement de choses liées, c'est une dernière chance.

Tout le monde sait ce qui se passe officiellement avec la nature : selon les enjeux et ce qu'ils rapportent financièrementle terme « finance » étant devenu scandaleusement synonyme d'économie, alors qu'il ne désigne qu'une poignée d'argent en système clos – on la préserve, cette nature, en la transformant en « environnement » figure de style pseudo-scientifique anthropocentrique, désormais incontournable et obligatoire élément de langage, effaçant le mot et l'idée même de nature des esprits, et de l'ancienne culture celle qu'on fait disparaître chaque jour, purement et simplement, la requalifiant parfois de « rien » ou de blanc sur lequel on écrit l'histoire autistique du progrès.

Entendez : ce qu'il y avait avant qu'on réalise un « projet d'aménagement», un peu comme ces gens qui vous expliquent qu'à la campagne, « il n'y a rien ». Qu'un trou, perdu, ou un désert. Ce qui est seulement vrai, c'est le contraste saisissant avec, par exemple, une banlieue abandonnée à elle-même au milieu de son plus rien de nature. Ce rien produit par le coup de torchon ménager d'une urbanisation moderne, stockant seulement des gens, comme des marchandises, verticalement ou horizontalement, hors nature.

Alors qu'en réalité et en dehors du temps, donc de sa vérité concrète relative, qui n'est ni passé ni futur – mais de la vie – de son sens et de son système naturel, on remplace, sous prétexte de certaines insuffisances, simplement une culture par une autre, ou plutôt par la caricature d'une autre, puisque rien ne semble plus pouvoir vivre vraiment dans le cadre de cet autre monde – non pas comme avant, mais comme toujours. Les sciences de la vie y sont « bidonnées »,  vidées de leur sens, perverties, subverties ou corrompues.

Que la communauté compétente des chercheurs et savants dans ses travaux y est humiliée et baladée autant que n'importe quel citoyen de base, et finalement bafouée dans son autorité naturelle, son idéal humaniste , qui ne peut, en l’occurrence, ici à Notre-Dame-des-landes comme ailleurs, être séparé d'une morale naturelle et sociale

Et quand ces sciences, ou la communauté scientifique qui a encore une conscience morale digne de ce nom, ne sont pas humiliés par les intérêts privés et anonymes dont ils finissent hélas par dépendre pour vivre et travailler, c'est la loi elle-même qui se passe de leur avis, réduit au « consultatif » – comme on consulterait des enfants pour l'humour, avant d'engager une opération coûteuse et complexe

C'est que l'économie n'est pas l'écologie, malgré l'étonnante racine commune des deux mots, tellement ignorée par la finance d'un système spécialisé, exclusivement autocentré, urbain et industriel, que ça finit par faire rire pour s'empêcher de pleurer.

Pourtant, en démocratie, la loi est censée faire quelque chose de bien pour tous, protéger un patrimoine naturel, par exemple, pour une humanité locale particulière ou le monde d'un milieu donné, dans leurs liens universels, dans son intégrité vivante partagée et transmise. 

Mais ici, cette chose admirable, quand elle est vraie, autant que nécessaire quand on l'a perdue, est absente. Ici la loi est contre la loi. Ici la loi est contre toute raison naturelle, toute sensibilité raisonnée. Elle est hors-la-loi, hors  bien commun, vérité commune, ne servant plus que l'intérêt généralisé d'un non-sens, contre le bon et le naturel. Contre le monde entier. Contre science et morale réunis

Et c'est bien ce que chacun, ici, dans ses bottes, planté au milieu de l'herbe, humide malgré l'inquiétant déficit généralisé d'eau au mètre carré, réalise au fur et à mesure des explications, révélations et anecdotes autour du haut-lieu – haut pas seulement par son altitude.

Ici-même, comment croire vraiment qu'on veut recouvrir ces hectares de terre-réserve indienne humide, avec son bocage, ses fermes, ses habitants (...), d'une immense et hypothétique chape de chaux pour des pistes de 2500 et 1600 mètres, avant de bitumer et bétonner le tout partout, sans tenir compte de rien, surtout pas de la vie : flore, faune, eau, humains pour… y poser des avions pollueurs assourdissants avec leurs colis humains en transit international, pour affaires ou un certain tourisme ! 

Pour alibi de cette « démocratie »-là, on a fait victorieusement voter les grands riverains départementaux, ceux qui se battent déjà pour les retombées du « business ». C'est sans doute pour ça qu'ils ont perdu la raison, avec les promoteurs aménageurs, atrocement plus, de toute évidence que ceux qu'on voudrait chasser de chez eux, de leur terre ancestrale et, parfois, culturelle, au sens paysan-naturaliste.

Mais la tradition authentique des natifs d'ici, comme ailleurs ou autrefois – dans la Prairie d'Amérique, n'est pas la raison moderne urbaine, démocratique-commerciale, progressiste, anti-fasciste – « fasciste » désignant en novlang toute résistance au nouveau dogme – libérale-libertaire, celle du « laisser-faire » destructeur productiviste. 

Par delà les tabous idéologiques bilatéraux de cette pensée unique, chacun ici, plus loin que ses différences, le sent et le sait plus ou moins clairement. Et les expressions des regards bigarrés convaincus parlent plus que les discours militants convenus, au contact de la zone-sanctuaire expliquée et approchée, parcourue et touchée du doigt, respectée et reconnue, non dans un esprit mystique révolté ou dévoyé par la violence de sentiments vite incontrôlés, ambigus, trop contrariés ou niés, mais en toute claire raison naturelle pratique et appliquée, discrète, mais combien efficace, pour qui la nature n'est pas un environnement de synthèse anthropocentrée ou anthropomorphe climatisé.

L'intégrisme fanatique et barbare n'est pas toujours du côté que l'on croit, mais comme pour le racisme, il se défend en projetant le mal sur l'autre. Le progressisme urbain en soi finit trop souvent par un rejet absolu et jaloux de la nature, dont les amoureux inconditionnels sont alors perçus comme une sorte de race inférieure à deux visages, le nouveau ou l'ancien.

Sale, arriérée, violente, machiste, immobiliste, esclavagiste, passionnelle, privilégiée, égoïste, passéiste, archaïque, anachronique, ignorante et obscurantiste ; mystique de la terre, fasciste, pétainiste, avec son vieux béret troué et sa baguette rassie ; ou encore, race retournée à l'état sauvage, dégénérée, avec ses hordes hard de jeunes faunes armés, sécessionnistes, séparatistes, terroristes ; ou enfin, communautaires utopistes fleuris, musicaux et mous, camés évadés des villes et de la politique, tentant désespérément de régénérer leurs neurones fondus au soleil d'une campagne désertée, vidée par un exode sanglant tellement ignoré

On peut cependant se demander si l'origine de ces types-caricatures n'est pas plus urbaine qu'il n'y paraît.

Mais rien de tout ceci – au niveau guerres sociales classiques, idéologiques, de territoires ou de survie – n'explique vraiment l'affaire Notre-Dame-des-landes à son origine, plus inconnu, par delà la bataille pour la zone – celle-là, et pas une autre.

Une des questions qui se pose dans cette étrange déraison de l'hypothétique enjeu aérien de la ZAD est : pourquoi ici plutôt qu'ailleurs ? Une chose est certaine : le projet est ancien. Les nazis, pendant l'occupation, avait déjà un projet similaire. Pourquoi ? Seuls les services secrets le savent. Une chose est sûre : seul un projet suffisamment démesuré géo-stratégiquement traverse ainsi les siècles. 

Il manque peut-être à Notre-Dame un collectif d'historiens en appui des autres, pour chercher le fil directeur d'un projet qui, logiquement, ne peut qu'en cacher un autre. Ce qui aurait le mérite d'expliquer le mystère caché de tant d'absurdité apparente, révoltante à plus d'un titre, dans la condamnation historique programmée de ce plateau-réservoir, d'autant plus que les coûts de faisabilité, et même la faisabilité elle-même, ont apparemment été incroyablement sous-estimés, face à un milieu si instable

Un tel défi physique laisse un instant songeur le naturaliste marchant aux côtés des pèlerins du jour mondial de la Mère des ZAD.

Ce projet contre-nature en rappelle un autre, à un autre niveau : celui de la construction de la Tour de Bretagne à Nantes sur une zone de failles. Là non plus, rien ne tenait bien la route. Mais les stratégies de la puissance sont longues, très longues. Elles se moquent – plus encore, peut-être, du temps que de l'espace naturel – partout disparaissant sous les aménagement : l'équivalent d'un département par an en France. Comme on sait, sans réaliser.

Heureusement, là, en partant du lieu historique, une haie d'honneur récente de bâtons sculptés croisés rappelle symboliquement à ceux qui ont la mémoire longue aussi, que la longueur du chemin n'est qu'un des signes de la révolution intérieure à accomplir, par delà le bien et le mal de toute « politique. »  

Du moins, faut-il l'espérer : la violence n'est-elle pas l'arme du pouvoir des faibles d'esprit, la fin mécanique prévisible du libre espoir ? Serait-il déjà devenu inutile et vain de rappeler ce que la non-violence a permis il n'y a pas si longtemps – qui a ébranlé le monde et ses puissances dans leurs si légalistes certitudes et mauvaises habitudes ? 

Il y a aussi des prières de raison à faire, n'en déplaise aux logisticiens institutionnels de la puissance pure et dure. Et l'on sent bien qu'elles sont aussi peut-être un peu, celles de certains Naturalistes en Lutte. En tout cas c'est le sens de la nôtre.





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