dimanche 5 février 2017

SUR LE FÉMINISME # 2 DOUBLE JE














Peut-être nul autre que Kant n'a aussi objectivement décrit le Système. Peut-être nul autre que Martin Luther King ne l'a aussi justement jaugé.

« Or il y a beaucoup de choses, intéressant la chose publique, qui veulent un certain mécanisme, ou qui exigent que quelques membres de la société se conduisent d'une manière purement passive, afin de concourir, en entrant pour leur part dans la savante harmonie du gouvernement, à certaines fins publiques, ou du moins pour ne pas les contrarier. Ici, sans doute il n'est pas permis de raisonner, il faut obéir. » E. Kant

« L'inhumanité de l'homme pour l'homme n'est pas seulement l'effet des actions venimeuses perpétrées par ceux qui sont mauvais. Elle est aussi l'effet d'une inaction aux conséquences vicieuses de la part de ceux qui sont bons. » M. L. King









Il est toujours étonnant d'observer un couple d'oiseaux volant à grande vitesse, traçant de folles arabesques dans les airs, dans un synchronisme quasi-parfait : les trajectoires ont quelque chose de mystérieux et de magique, symbole d'une grande liberté entrelacée en vol, chorégraphie aérienne à figures libres, mais comme réglées comme du papier à musique, sans l'être, en vérité.

Il se dégage d'un certain nombre de couples d'animaux la même atmosphère de perfection relationnelle naturelle et l'on se dit que la société naturelle est infiniment mieux faite que la nôtre, avec ses schémas comportementaux et sociologiques si destructeurs.

Les « sociologues du couple » cherchent toujours le secret de l'amour conjugal humain, ne trouvant que des relations plus ou moins ouvertes et fermées avec son entourage, déterminant leurs grilles de catégories fonctionnelles. Ces experts pensent que l'amour n'est pas la passion, que le couple amoureux, dans son vocation spécifique, est une unité de normalisation et de création culturelles entre milieux différents (économie, politique, religion, culture, réseaux (…), considérant sans doute par là que la société fait le couple et non l'inverse, comme chez le monde animal, apparemment, même si on peut toujours épiloguer sur l’œuf et la poule pour prouver tout et son contraire.

Parmi ces catégories conjugales hétérosexuelles homologuées dans leurs derniers rapports officiels, dont l'associative, le bastion, le cocon, le parallèle et le compagnonnage, ils semblent estimer que le couple moderne associatif est un lieu de négociation permanente d'égalité des droits et de désirs, privilégié, mais relativement instable et individualiste. Le cocon serait un bastion familial traditionnel renouvelé, le parallèle serait marginal et le compagnon un associatif évolué et stabilisé.

Tous se définiraient donc comme des lieux de création de valeurs et de règles sociales, donc de « commerce humain », comme disaient les Anciens. On imagine évidemment une certain concurrence de toutes ces unités de production de valeurs sociales et commerciales, et on se demande si l'amour n'y serait pas une sorte de carburant captif, de ressource naturelle humaine asservie, permettant le bon fonctionnement d'une démographie conforme aux « prévisions » de développement, d'investissement productif dont le retour et la plus-value sont évidents.

Certains mauvais esprits verraient même dans le couple et la famille allocataire une belle industrie, avec une certaine diversité de types d'élevages, et des rendements inégaux dans les résultats et la durée. On imagine aussi que les divers avantages de ces différents contrats de vie commune sont naturellement bien encadrés par un législateur – d'abord fiscaliste. Il peut sembler évident que le rendement familial global brut définit plus ou moins l'évolution et la « réussite » de ces diverses micro-entreprises de base, leur besoin de sécurité et de protection sociale, impactant directement une certaine évolution des mœurs conjugales, et des rapports hétérosexuels en général et homosexuels depuis peu. On peut estimer enfin que les encadrements appropriés toucheront aussi, à terme, une reproduction humaine modifiée, suivant des idéologies et schémas impliqués par cette évolutions productives.

Comment ne pas songer à une sorte de concurrence masquée et entre-chevauchée que se font liens sociaux et liens familiaux, et ne pas se dire que peut-être, contrairement aux apparences, le manque de pitié de l'impitoyable n'est pas forcément du côté le moins réglementé et contrôlé des affaires. Du côté social, où ils sont de plus en plus encensés, censés être plus rationalisés, normalisés, justifiés et civilisés, on peut les voir surtout conformes à une bureaucratisation des relations familiales ou inter-personnelles – conjugales ou pas – permettant finalement de faire reculer des solidarités hétérodoxes ou naturelles que le système social considère comme un écran ou même un frein à la colonisation psychologique des masses de consommateurs-producteurs.

On peut avoir ici l'impression déstabilisante d'une guerre civile vieille comme le monde des pouvoirs. Guerre ne faisant plus la paix qu'exceptionnellement, et toujours provisoirement, dès lors qu'un pouvoir vacillant est menacé dans sa crédibilité sonnante et trébuchante de garantie supposée de stabilité générale.

Il devient de plus en plus difficile de ne pas penser que tout pouvoir, étatique, économique ou pas, ne peut logiquement que viser à l'asservissement progressif toute vie privée ou personnelle, et de toute solidarité naturelle non alignée sur le jeu des normalisations, des sacralisations et de sa pérennisation parasitaire, dure ou molle. La vie intime a toujours été une ressource naturelle essentielle pour la machine sociale, et comme carburant et comme retour de justification programmée sur conditionnement adapté.

On connaît le principe de la chasse au canard. On connaît celui de la séduction – censée plus fonctionner dans un sens que dans l'autre. Toute une industrie dédiée à la force de séduction du sexe autrefois dit faible, est là pour aider à exploiter ses pouvoirs sur l'autre, le mâle, et les « maximiser en bourse » dans leur rapport commercial médiateur, sans que personne ne trouve vraiment à y redire.

D'autant plus que ne pas se conformer au principe de séduction et de plaisir, pour une femme « normale » est souvent perçu comme un handicap de la communication – sous-entendez : commerciale, presque une faute de présentation, puisque dans le système nouveau, tout un chacun est implicitement censé savoir et devoir se vendre. Entendez se vendre pour vendre. Il y a apparemment une sorte d'industrie proxénète douce de la séduction.

Mais que vend t-elle ? Sinon une pure image, un imaginaire, mythologie revisitée par la mode, le cinéma, la pub (…)  ? Haut produit de remplacement de l'être comme avoir  (charme doucereux, charisme diffus, savoir-être supérieur, élégance carnivore, luxe étalé, esprit rebelle, pureté cosmétique, beauté canon, douceur passive, sex-appeal calibré, autorité maternante, symbole à la poitrine moulée dans le plâtre des mairies d'une république, d'une liberté nationalisée (...) ? Autant de pouvoir médiatique et médiateur concédé, mille fois réinvesti.

Qu'est-ce donc que se conformer à cette image, sinon démissionner de soi ? Sinon passer pour un autre ? Et quel autre ! Cet autre conforme aux désirs, aux canons et idéaux – poisons les plus violents des marchands du temple dans un sens ! Violents dans leur expression ou suggestion, montée en puissance visible, visuelle, spectaculaire, publicitaire, affichée et revendiquée, provocatrice, motrice, motivatrice. Comme il s'agit de désir, il s'agit de mécanique, d'automatismes, d'empilement d'images-fantasmes, de réflexes. On connaît le puritanisme commercial régissant les travailleurs de l'image du sexe, du beau sexe. Des images « de bon aloi » à celle du plus mauvais, avec leurs alibis artistiques et industriels annexés .

Pour les femmes, la liberté sexuelle perdue dans leur normalisation conforme, séductrice-publicitaire, conjugale-familiale, semble passer par une injonction permanente à un permis de chasse psychologique octroyé à grands frais (...) en compensation d'un dommage spirituel caché subi – à la condition quasi-absolue de non consommation du gibier pris dans les filets : l'objectif est d'avoir une cour maniable, utile, consommatrice, procuratrice, mais aussi manipulatrice. Tel est le prix à payer de cette volonté de puissance de séduction convoitée, célébrée, précieuse, productive autorisée, si essentielle, au sens strict d'un parfum de synthèse ou d'une hormone domestiquée.

Déesses chasseresses et enchanteresses, stars et starlettes du monde moderne, essentiellement des jouisseuses psychologiques protégées de toute atteinte humaine dans sa vérité. Appeaux doubles à double détente. Double jeu, je du double, comme tout le reste du décor.

Jouissances formelles et encadrées, stylisées et convergentes, pouvoir de compensation rejoignant directement tous les autres, impériales – mais aussi impératives – l'ordre du fantasme contrôlé, sublimé par un objet mode féminin humain permettant de le dé-privatiser, de le dévitaliser et de le recycler, de le renouveler mécaniquement, autant que nécessaire – jusqu'à plus soif d'un désir à répétition enchaîné à sa boucle de plaisir intellectuel encagé, usant sa vraie nature jusqu'à la corde au cou, parfois, aussi, pour se pendre.

Vie sociale ordinaire, spectacle agréable, gratifiant, démultiplicateur de plaisirs et autres raffinements psy – palais des glaces ; les relations comme le commerce plaisant d'une humanité domestiquée, bien huilée dans le sens d'une puissance légitime permissive et festive productive moderne, voilà une part inévitable du miroir aux alouettes modernes – qui ne semblent pas trop, depuis le début, s'en plaindre.

Les plaintes venant plus tard, trop tard. Des conséquences dévastatrices de ces inconséquences du jeu dangereux du moi social féminin avec des forces subtiles, dépassant l'humanité dans leur simple et complexe, apparente naturalisation conforme, suivant les codes d'un cheminement mécanique calculateur et cruel – prétendant dresser et montrer les femmes du système comme on montre les fauves au cirque, et qui même derrière leurs barreaux, font peur, en fascinant dans un grand frisson de luxe et de luxure imaginaire. Des contes de fées, après la chasse aux sorcières de la liberté. Le système des femmes.

Parler plus loin de ces inconséquences, c'est déjà prendre parti. Pourtant, il y a peu, ceux qui en parlaient le mieux étaient des femmes – si loin d'être toutes puritaines ou grenouilles de bénitier. Le mystère de la disparition de celles qui savaient en parler, faisant place à d'autres « constructions » catégorielles, prétendument plus libérées et plus égales, au sens d'identiques à ceux qui les dominent, mystère s'expliquant, en grande partie, par les lois de l'interchangeabilité des images, de l'inversion des rôles et de la vapeur dans la machine.

Mais il y en aura toujours plus pour dire plus fort qu'elles étaient, ces dames-là, soumises, et complices d'un horrible système aujourd'hui heureusement disparu. Mais il n'y a eu que mise à jour du système. Ceux qui ont eu pourtant la chance d'en connaître, de ces drôles de dames-là, savent combien elles étaient libres et farouches, fières de leur féminité naturelle disparue, que la cosmétique et la mode n'ont certes pas remplacée, mais carrément supprimée.

Il fallut à un moment, trouver une égalité à somme nulle de domination réciproque ou mutuelle, permettant idéellement de la légitimer l'esclavage domestique en soi, le plongeant dans l'illusion formelle d'une rentabilité et d'un monopole assurés, face à la perte de liberté toujours plus profonde qu'engendre un système de relations entre sexes « opposés » comme une dynamique des contraires – même et surtout dits de complément – masquant la somme nulle – pour permettre une relative « paix des ménages », basée sur une idée assise sur la négation forcée de toute réalité ou vérité capable de tenir debout face au pouvoir : liberté, amour, partage, sacrifice, transcendance. Faire entendre qu'on ne vit pas d'amour, d'eau fraîche et de libre travail, de son seul et magnifique travail : il faut composer, il faut vendre et se vendre – contre le préjugé populaire des « vendus ».


Dieu aurait voulu que les humains en captivité, donc en société normalisée, ne s'accouplent pas, et encore moins, se reproduisent. Mais ils le font tant qu'ils peuvent, désespérément ! – comme pour se sentir vivre avant de mourir – animaux écholaliques et dépressifs, mécaniques déplumées de zoo, dont le désespoir du regard vrille le miroir du cœur du voyeur-visiteur.
 
Il faut une compensation immédiate – pensez aux folles copulations des geôles mixtes d'avant-guillotine thermidorienne – ce qu'on nomme une « espérance » à l'église du dimanche, quand le corps, sentant de trop près la mort, refuse tout seul une dernière fois le mensonge de la fabrication humaine et industrielle tricolore de cette mort.

Les animaux, là dessus, sont plus radicaux, mais nous les voyons – eux ! – cruels et intégristes, alors qu'ils appliquent la belle et dure loi de la liberté de nature, nous qui ne connaissons plus que la servitude sécuritaire sexuelle prolifique tarifée, aidée et accompagnée comme le lait maternel sur le feu.

Le sexe ne devrait pas être compensation, salaire de la peine, mais joie inconditionnée et innocence, sacrée ou pure, sauvagement personnelle – jusque dans l'instinct le plus profond. Hélas, en système d'esclavage tout est « sous contrôle », sous caméra, de la naissance à la mort, du sentiment adolescent à la raison prolétarienne adultérée, du masculin au féminin. Le masculin, émasculé, le féminin, violé ou excisé. Quant à l'enfant, comme dans les pathétiques péplum d'antan, surprotégé ou encagé, il attend son tour de tourniquet. Le père est le bœuf ; le veau est sous la mère. Triste crèche, triste ruche, « tristes tropiques. »

Ainsi le sexe est-il, comme dans toute vie captive, malade, malsain ou miséreux. Voyez ces singes en zoo, aux corps pelés. Voyez symboles et industries, orientations, obsessions et crimes en tous « genres ». Ainsi en a t-il toujours été plus ou moins du parc humain, par un par une sorte de paradoxe aussi inavouable que « manipulé », subversif pour les fascistes, marxistes ou pas, transgressif pour les libéraux, des plus « révolutionnaires » aux plus conservateurs – deux totalitarismes luttant, ferme et de concert, contre des traditions primaires, populaires, les sagesses paysannes subtiles, non-rationalisées, ne concevant pas encore corps, sexe, famille, relations entres personnes, depuis Rome en occident, que comme des sortes d'objets-machines-outils-ornements sacrés de pouvoir, à stériliser ou sélectionner avant emploi dûment indiqué et syndiqué.

Dans tous les cas, la sexualité est instrumentalisée et conditionnée selon une fin sociale politique ou religieuse stricte, étrangère à la vraie vie et dignité du captif : révolution de masse, de troupeau, du parc prolétaire ou de la famille bourgeoise d'apartheid homologuée. Chez lez Romains, patriarcaux déjà – mais à une sauce très éloignée de la celtique, si magnifique – la famille n'était que vecteur de transmission de patrimoine humain, ou pas, et pouvoir de caste. Quant au sexe masculin en soi, il était, sans beaucoup de doute – le pouvoir domestique, secret le mieux gardé du monde – incarnation crainte, enviée et redoutée à la fois, du pouvoir du Maître de Maison de la Domesticité, comme le suggère Quignard. Domesticité et domination, racine commune évidente dans ce sens précis.

Le pire, venant coiffer ce sexe malade du pouvoir enferme maître et esclave dans le cercle vicieux d'un système qui nie et dénie toute dignité réelle. Le pouvoir n'est que fantasme. Toute personne devenue « personna », masque intérieur au Colisée soft d'une intimité citoyenne, réglée par une morale de fer dans son gant de velours. Pain du besoin pour les uns, jeu orgiaque du jouir pour les autres, à table, ou dessous, au milieu du vin versé, ou alors, pour ceux qui restent, en compensation de décompression catacombique d'avant-fauves.

Le pire a bien été observé par certains « analystes », malheureusement, communistes-révolutionnaires freudiens etc…, c'est la violence, inhumaine à l'origine de tout cela, l'hystérie inouïe de la fin de tout. Cette fin qui fait les fascismes, jusqu'aux pseudo-islamistes – sans oublier inquisitions et croisades, et tant d'autres horreurs pré-modernes – que l'histoire culturelle de guerre relativise à souhait ; pourtant cette histoire est quasi-exclusivement celle, finalement, de l'Occident dit chrétien : fièvre de l'or, anarchie du pouvoir.

Ce qui est par dessus tout intéressant et éclairant c'est cette culture de violence et de barbarie codifiée depuis le début, avec quelques exceptions, vite anéanties ou recyclées en inoffensifs ornements d'apparats civilisationnels, chrétiennes ou celtes. Simone Weil a parfaitement mis le doigt sur cette blessure purulente, jamais refermée, des valeurs indétrônables de la force nue.

Or on sait clairement, pour rester sobre et profane, depuis Gandhi, notamment, que violence et vérité ne sont pas compatibles, ne l'ont jamais été, et ne le seront jamais. Mais nous nous faisons un devoir d'ignorer ce que son combat, son travail et sacrifice nous ont appris.

Que la violence fabrique le mensonge premier – plus important encore qu'elle – permettant de la couvrir pudiquement, comme un sexe fou et fanatique, avide de dévoration ou d'engloutissement – l'empire des sens contre le sens. On sait très bien voir aussi, depuis Saint Freud que la frustration sexuelle engendre les plus hautes violences psychologiques, criminelles, pour les victimes infectées de ces victimes. Le mal vient d'en haut, des valeurs dominantes et de leur mensonge, mais le grand Docteur refusa de le voir, si occupé qu'il était à sauver le système d'Occident de son propre naufrage, atterré qu'il fut, au bord béant du réel, trou d'obus, charnier abject recouvert des gaz et de la boue retombante, avec des membres arrachés, de 14. Il demeure cependant de bon ton de tenir le mot suicide pour imprononçable à ce sujet. Le mot modernité étant plus approprié.

Au delà, évidemment, on ne sait trop quoi faire, dire ou penser, ce qui est bien normal – puisque, depuis le début du mal, le trauma est majeur, quasi-irréparable : trop tard, à commencer par et pour les enfants, esclaves porteurs d'espoirs perdus – mais aussi et surtout, de désespoirs destructeurs, aliénés, transmis ou mis à jour : taux de suicide des jeunes, par exemple, sans parler de la violence contre autrui, finissant par terroriser, après des parents atterrés, le monde entier. Mais ceci est l'histoire des guerres, de jeunes manipulés par de vieux malades. Obscène au sens strict.

Nous savons tout ça. Qui s'en préoccupe ? Puisqu'il n'est pas question de sortir du système culturel établi : le désarroi créé engendrerait, croyons-nous, la pire des guerres civiles, le retour du refoulé, de « la bête immonde » (...) – toutes choses qui doivent demeurer prérogatives exclusives du pouvoir, au secret de l'histoire ordinaire, réservée aux temps de crise, d'exception, faute de vouloir voir, savoir et comprendre. Du pouvoir de destruction définissant tout pouvoir en soi, reclus dans sa folie « d'équilibre de la terreur ».

Dans ce cercle maudit, la boucle est bouclée, irrémédiablement, autant que les lois verrouillant sensibilité, imagination, libre examen ou vraie relation. Un pouvoir de création n'est pas un pouvoir, c'est une liberté, une démocratie, familiale, libre et fraternelle – jusque dans ses différences. Et la première différence est la paix de la vérité assumée en face. Mais elle serait un soleil, une mort, une désintégration, une réfutation vivante, comme l'enfance. Impossible !

Les féministes bostoniens transcendantalistes du XIXème, au moins, ont vu juste en jouant sur le parallèle esclavage-condition féminine, mais leurs bêlants disciples du 3ème millénaire ne vont pas tout à fait au bout des choses : ce ne sont pas les hommes en soi qu'il faut mettre en question, mais le vieux système corrompu, inhumain et contre-nature qui leur donne le pouvoir autorisé de reproduire, maintenir et moderniser l'esclavage. Dans le cercle intime, amoureux, familial ou professionnel, comme partout ailleurs.

Le combat féministe authentique n'est pas sexuel, « genriste » ou ethnique féminin, il est social et élargi : celui de Martin Luther King n'excluait pas celui de ses frères blancs, opprimés ou pas, celui des femme n'exclut pas celui des hommes, non comme appel collaborationniste militant, mais comme identité indéniable de leur « être humain » dans sa vraie nature pré-sexuée, et encore plus, post-sexuée. C'est un combat non-violent, au contraire du sadisme actuel de vengeance primaire collective dévoyée et soudoyée.

Ce combat, pour suivre encore Martin Luther, mené sans amour, ne mène qu'à une absurde surenchère de violence, d'absurdité et de surdité, donc au renouvellement du système militarisé qui nous tient lieu de dieu de la paix des ménages. Perdus que nous sommes dans nos idéologies de remplacement d'idéal, nos querelles intellectuelles sans intelligence ; ce qui a le tragique mais très pratique avantage de nous faire oublier que le combat social appartient au peuple – pas au gouvernement, qui n'a, lui, que des intérêts sans cœur ni courage ni sexe ni rien du tout.

Le social authentique n'a rien à voir avec des allocations ou des lois en soi, tout avec la liberté non négociable d'être ce que l'on est en vérité et en paix, en toute dignité, et pas seulement dans la triste réalité d'une condition établie par une violence providentielle procuratrice. Sinon la loi n'a plus de vérité et rejoint la force nue dans un scandale permanent.

Le social vrai, comme les anges, n'a pas de sexe séparé, il a des sentiments profonds, sans lesquels la sexualité n'est que le mauvais tour d'une nature dénaturée. Le vrai social ne fait pas l'ange, il transforme misère et souffrance en quelque chose d'universellement rédempteur, par sa volonté de supprimer les causes du scandale qu'elles incarnent dans un provisoire qui dure par la force mécanisée des choses, par ce qu'appellent l'innocence trahie et la vérité humiliée.

L'ange est l'opposé exact du procureur, comme celui qui survit à, et perce la carapace de boue dont le système barbouille l'humain au fond des jeux de rôles de surface. « Quand on vit par terre, on prend des habitudes », disait Ferré. Contre la bassesse de survie il faut se lever et rester debout ; ni collaborer, ni se laisser corrompre ou abuser : ce n'est pas parce qu'ici-bas les anges ont un sexe qu'il est à vendre, à humilier.

Dans la prison de ce système dont nous sommes si fiers, le malsain c'est que l'esclave jouit de ce qui retombe de l'altitude indépassable du maître – miettes, indulgence, clémence, autorisation, bienveillance auto-valorisantes (…) – Les humains sont des Anges de Souffrance. Souffrance d'avoir un sexe, horreur d'avoir un sexe – « l'horreur d'être un homme », disait Kerouac – Castré ou violé, un certain angélisme visant à l'extermination du mal ou du sexe est la pire des bêtes, une caricature immonde.

Et finalement, au sens de solution finale logique, un camp de concentration douce – en quoi le sort d'une grenouille en casserole climatisée est-il enviable ? Dans ce système – de bénitier ou citoyen – de prétendus anges, s'exterminent, s'annulent et anéantissent mutuellement en un combat gladiateur domestique enlisant toute liberté réelle du cœur et du corps, au milieu d'une arène culturelle malodorante, prétendue de lumière, mais repue du sang, des larmes et excréments du pénitencier mental de notre fière civilisation de domination, de marchandisation et de domestication.

« Rats sur le radeau ». Aucun maître éphémère n'échappe, non plus, à cette souffrance – qu'il initie, niaisement, si plein d'espérance de rédemption par le mal. « Innocemment » – comme il se complaît si souvent à le proclamer, avec l'attendrissante mauvaise foi accompagnant la chute au bas du si provisoire trône doré ou forgé.

Les anges de la mort qui trop souvent gouvernent ce monde ont le pied d'argile dans leur « talon de fer », si leur cruauté se veut préventive plus que curative, c'est que leur souffrance est la patate brûlante de la destruction du monde. La jouissance morbide de la soumission et de l'oppression remplace chez eux la liberté naturelle, comme une sorte d'alibi divertissant quasi-jouissif, pour le grand suicide collectif final. Caligulesque.

Quoi de plus divertissant que ce monomaniaque théâtre de boulevard, quoi de plus tragique que ses sanglantes scènes domestiques, minables stéréotypes, non du peuple d'en bas, mais du bas d'un peuple asservi et abêti, dont le ridicule empêche un bref instant de pleurer sur soi – esclave avili, penché sur l'objet qu'il est devenu lui-même, chosifiant l'autre dans son triste et illusoire pouvoir de contrainte dite matérielle, pour mieux masquer la dague et le dogue psychologique ?

Caligula, Sade… Idéal-types, fantasmes, empereurs d'une bêtise plus puante et stupide encore en haut qu'en bas. Pourquoi les mots de l'esclavage sont-ils si souvent sexuels ? Le sexe n'y est pour rien, le maître de tout y est pour pour tout, dans son dévoiement, sa corruption, sa dégénérescence, si transmissibles, hélas. On connaît les mœurs des anciens hauts dignitaires romains. Et le poisson – même chrétien – pourrit par la tête.

On peut rire de tout, comme on peut en jouir, voilà le drame de la servitude. Voilà le tragi-comique des conditions. Par delà ces misères, il y a le Blues et toutes les musiques populaires qui lui ressemblent.

On ne peut pleurer de rien, sinon le drame serait heureusement relevé – dans son défi sadique  : dans le blues, cette possibilité de relèvement n'étant pas exclue, la réalité arbitraire et malade de la violence n'est jamais, pour autant, vraiment ni acceptée ni reconnue. Elle est déplorée. Non sur un ton de lamentation impuissante, mais sur le ton d'une indignation réitérée obsessionnellement, à peine voilée, subtile, diffuse, transcendante, indestructible, mystérieusement amplifiée et répercutée à travers une mélancolie tragique, dont la plainte parlante traverse le temps. Le Blues, avec ses modulations de gorge, de gosier blessé et ses stridences dis-harmoniques, ne relève pas le défi sadique de la discrimination, il l'ignore en l'incriminant, avec toute l'innocence nécessaire à son abandon, à son lâchage, au largage salutaire du mal.

Là est sa force naturelle et son espoir imprenable – même et surtout si rien n'est réparable, le pardon, en tout cas, lui, est une grâce, un impondérable libérateur, magique. Non pas cette vengeance morale, supérieurement généreuse, couronnant les nouveaux maîtres. Dans ce sens, la pitié est une souffrance, et non pas le triste privilège d'une jouissance dévoyée – inventée par un maître, fut-il nouveau – encore et encore – Qu'est-ce que cette nouveauté méritante ? Une nouvelle honte ?

Le maître cruel que nous tous sommes devenus, envers nous-mêmes d'abord, et la haute maîtrise que nous exerçons, croyons exercer, sont une mystique séculière fatale, qui nous fait croire à la possibilité de l'exclusion du mal, alors que toute force est sans issue ni sens ni vérité ni existence réels, stables. C'est pourquoi, au lieu de chercher du sens à l'histoire du non-sens organisé, on peut préférer observer ce dont la nature, et non la définition, est d'échapper à celle-ci. Pouvant permettre, dans sa non-soumission spontanée, d'expliquer la violence aveugle engendrée par la volonté de puissance historique.

Si l'histoire existe, elle est celle du réel, non celle du temps enregistré, encodé, catégoriel. Elle est celle de celui qui coule sous nos yeux, éclairant le passé de ce qui ne passe pas et ne peut pas passer parce qu'il nous dépasse de bien trop loin. Elle n'est pas plus une histoire d'amour : l'amour étant hors du temps qui passe, qui n'est qu'objet sexuel ou familial administratif.

Il y a deux violences, celle de l'automatisation de la vie, de sa mise en système, en vase clos, et celle de son refus pur et simple, sa réification scientifique. Le drame est souvent que le refus de la violence nue se réfugie dans un système d'automaticité logique d'une image-rouage, qui le prive de sa légitimité d'origine de non-conformité à la loi de la force, en la détournant de son aspiration profonde, interdite par cette loi – même si la passivité ou la lâcheté est une autre mort, encore supérieure – à une non-violence idéale, violée par son propre affolement défensif, conditionné par ce système basé sur la peur (peur de l'idée ingérable de peur).

Le plus difficile est de neutraliser la réponse à une une violence, légitimée par un viol inacceptable, quand celle-ci n'a d'autre moyen de devenir inutile qu'en reproduisant une violence de compensation, d'annulation imaginaire, et surtout de vengeance, qui ne fait qu'ajouter une castration à une castration – celle d'une colère rédemptrice – sans pour autant rien réparer : le corps n'oublie rien, le psychisme encore moins.

La violence de la réponse perpétue automatiquement un système de guerre de tous contre tous, dans son inacceptable et vicieuse servitude, par sa simple valeur de recours unique et obligé, puisque l'amour non exclusif est exclu de ce système par principe : cette exclusion est à l'origine, comme le remarque Krishnamurti, de toute violence, de toute révolte – comme négation première de ce qui est.

Même si on est un système social, on ne nie pas la réalité – d'abord humaine – impunément : c'est l'histoire des guerres de masse en tous genres, caligulesques. Non celle des escarmouches tempérées, limitées, à la marge. Il n'y a pas d'organisation dans la force, il n'y en a que dans la vérité. La vérité part des situation et de leur dynamique, pour aller vers une paix relative, mais stabilisée. Et sans vérité, nous sommes condamnés à la force, physique ou raisonnante – la pire, celle qui justifie l'horreur, notamment industrielle. Alors qu'il n'y a de juste que ce qui est vrai. La puissance de la force n'a jamais eu de réalité, c'est un imaginaire malade, celui d'une pensée pensant son moi menacé par une relation, ou la nature d'une relation non consentie, non construite, non sélectionnée, non conforme aux principes d'un pouvoir établi, mécanisé.

Comme si on pouvait consentir à une relation : on ne peut que faire face, comme à la faim, à la pluie ou au froid. Il y a accord ou pas, mais ce n'est pas la volonté qui le pose. Le désaccord naît d'abord de cette « usurpation de pouvoir » – les guillemets signalant qu'il s'agit en fait d'une liberté captive dans un système, génératrice d'arbitraire – Le « non » ne nous appartient pas plus que le « oui » – voilà la seule chose à laquelle nous pouvons vraiment consentir : l'autre est moi, et nul ne peut défaire ce fait ou s'en défaire impunément. Si l'autre, comme moi, est bon, vrai (…) ou tend à l'être dans l'idéal, dans une visée commune, et non dans un communisme de vue, il ne peut y avoir ni rupture d'harmonie ni de viol corporel, de conscience ou spirituel. Hélas les tirs ont été croisés, il n'y a plus que des croisades de cruauté et de terreur – d'abord psychologiques (la peur de la peur), invalidant toute vérité et sa recherche.

Dans ce sens et dans ces conditions, aucune détermination sexuelle, de genre, de classe, de statut, de religion (…) ne peut être prise en compte et on ne peut donc se revendiquer de celles-ci pour faire face à une peur, à une douleur ou une violence. Il faut voir ce qu'elle touche et à quel endroit psychologique de notre image elle le fait, de l'idée que nous nous faisons de nous-même et du mal. Et ce n'est qu'à partir de ce mal ou de ce bien – selon la direction du regard, questionnée – que nous devons faire face au conflit ou aux tensions.

Si le mal engendre le mal et le bien le bien, tout est moral, et la morale n'est pas un code où elle est tout, mais un acte, une intention, un geste qui blesse ou répare : il faut bien noter ici qu'elle ne peut, évidemment rien être de plus. Le jugement nous nous appartient pas, et encore moins celui de juger celui qui nous juge – déjà ainsi impliqué dans la circularité du mensonge.

Nous ne sommes « maîtres » de nos corps que dans la mesure de leur intégrité, pas de leur vérité – voila qui n'a rien d'individuel, ni rien de collectif. Nous sommes (dans) une personne humaine et cette personne n'est pas humainement créée, c'est une création assistéemême et surtout si l'humain détermine d'abord sa valeur relative. L'intégrité de nos corps ne nous appartient pas, elle n'appartient à personne : ni à celui qui le possède, au sens d'appartenance, ni à celui qui veut le posséder au sens de domination, collective ou individuelle, contrairement à ce que croient et les machistes, par exemple, et les féministes primaires, et les personnes, et les familles, et les communautés, les lois, les concepts, les dogmes ...

Un corps qui se respecte appartient d'abord à lui-même, non à une image, une idée, un désir ou un principe. Mais nous n'acceptons pas cette réalité ou cette vérité. Nous préférons les idées de ce type et leurs antagonismes de rouages désaxés, leur guerre logistique, alors que nous devrions en faire un principe universel de paix et de respect. Nous devrons bien, un jour ou l'autre, y venir, sous peine de dégénérescence sévère. Comme pour les organes qui le constituent, on ne peut que laisser le corps suivre le cours de ses équilibres, sans les perturber ou chercher à les discipliner, sous peine de constipation organique et même spirituelle, pour en finir.

Nous n'avons nullement à juger notre corps, sa nature, ses moyens et ses fins, nos sexes, nos relations spontanées, ou même nos « orientations », tellement à la mode. Laissons-les plutôt juger nos idées toutes faites, transmises par des traditions étrangères à ce que nous sommes spirituellement et ce qui nous constitue organiquement. Laissons une fois pour toute ce qui appartient à Dieu le rester, autant qu'à la Nature.

Nous n'avons pas plus à juger la nature qu'à lui obéir aveuglément : rien réellement ne nous sépare d'elle au point d'en faire un objet de désir, de réflexion ou de commerce. Nous sommes essentiellement la nature, y compris sans la morale ou la culture la plus « évoluée ». Mais nous le refusons parce que le maître est malade et que nous devons être aussi malades que lui pour lui obéir : nous somme soumis à une dénaturation productive. Ne laissons pas la société de ce maître juger de la liberté nos vies physiques et métaphysiques. Il n'y a que la société de ce que nous sommes vraiment qui soit vraiment.

Comment croire aux vertus de la loi en soi ? Sinon en croyant à la loi de ses vertus ? La loi en soi, c'est la relativité du bien, mais comment croire à sa relativité quand le vrai bien ne peut finalement, dans la pratique, n'être qu'un idéal absolu, une sorte de fantasme ? Seul le mal peut être relatif et nécessaire à la fois – comme, par exemple, la loi de la force ou celle du plus grand nombre – qui ne sont pas celles de la démocratie véritable, vers laquelle tout être libre ou en volonté de l'être un jour, ne peut que tendre avec le plus de détermination possible. Qui crée cette détermination, par delà les moyens pratiques ?

La vraie liberté – donc la source d'une vraie égalité et d'une vraie fraternité – et non des notions extérieures purement politico-philosophiques de la liberté,figées dans un juridique pseudo-transcendant, ne peut se définir par un domaine ou une limite d'application. Sinon l'égalité ne peut plus fonctionner que comme limite arbitraire, réductrice et niveleuse d'une pure application.

La vraie égalité suppose qu'elle est de liberté, exclusivement – source de toutes – et que cette égalité-là est l'une des qualités premières et imprescriptibles de cette liberté. Nullement un principe pratique instrumental venant modifier la nature vive et créatrice de cette liberté dans l'une de ses dimensions vitales ou spirituelles – On ne modifie pas ses sources, impunément, sans les dénaturer.

Sans ses deux autres qualités essentielles, telles que définies par un certain idéal universaliste français, ici, pour les besoins d'une pratique politique et citoyenne d'émancipation personnelle et sociale – qualités non politiques en fait et au départ, cette liberté politique adaptée n'est qu'un leurre, évidemment, impactant directement cet idéal, selon qui les manipule ou invoque (…)

Avant d'être politiques, elles sont donc comme le cœur vivant de la démocratie idéale, s'il faut la réduire à une conception, ce qui est aussi nécessaire pour une certaine société, hélas étatisée, que nuisible, hélas aussi, pour celle demeurant encore libre – mais pour combien de temps – de ses mouvements et pratiques.

La fraternité, cet ersatz politique de l'amour, dont personne ne veut plus entendre parler, après la chute de la théocratie relative des temps anciens, étant impossible à définir vraiment philosophiquement dans un contexte humaniste athée moderne, autrement que par une sorte d'impératif d'unité de synthèse, il est évident qu'elle est – au cœur de la liberté même, comme un gouvernail ou une boussole face au chaos illimité des forces de la violence sociale du pouvoir, en concurrence prétendument « démocratique » – sorte d'offre commerciale spéciale.

En ce sens une liberté privée de ce principe essentiel de fraternité, bien identifié par ceux qui créèrent le triangle républicain français – mais placé en dernier, alors qu'il est premier – ce principe, dans chacune de ses application – dont ne parlent d'ailleurs jamais les lois de la République, ou presque – est privée de sens dans la pratique. Dans chacune de ses applications, sans exception ni limite, ni surtout, domaine séparé.

Puisque là est la source du mal – et parfois de certaines lois négatives – et de tous les « problèmes » administratifs – jusqu'aux plus privés, intimes et domestiques. La séparation des rôles, des libertés, des sexes, des classes, des races, des fonctions, des valeurs et des vérités. Diviser pour mieux régner, doubler. Là est la source des duplicités et des dupes qui les autorisent dans la crédulité de leur représentation la plus primaire, qui est aussi la plus religieuse tromperie






 

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