lundi 26 juin 2017

DIALOGUE AVEC R. # 9 LE GRAND CLIMATISEUR


" L'homme blanc construit une grande maison, qui coûte beaucoup d'argent, ressemble à une cage, ne laisse pas entrer le soleil (…) elle est toujours malsaine. Les Indiens et les animaux savent mieux vivre que l'homme blanc. (…) L'homme blanc n'obéit pas au Grand Esprit. Voilà pourquoi les Indiens ne peuvent être d'accord avec lui. (…) " CHEF FLYING HAWK, SIOUX DU CLAN OGLALA, 1852-1931

" Pourquoi nous anéantir alors que nous vous fournissons votre nourriture ? (...) Que pouvez-vous obtenir de la guerre ? (…) Pourquoi êtes-vous jaloux de nous ? (…) " CHEF WAHUNSONACOCK OU POWATAN, INTERROGEANT LE CAPITAINE JOHN SMITH, VIRGINIE 1607 







A l'origine d'une religion ou d'une science, et encore plus de tout super-groupe humain civilisé, il y a, sans doute, comme l'idée chamanique ou magique, cachée ou implicite – et finalement tellement originelle, traditionnelle, classique, comme le rappelle le philosophe platonicien Alain, de se soumettre à la Nature et à ses « lois ». – Incarnant les dieux des mythologies premières – pour mieux les et se, les soumettre et rendre favorables. Les utiliser, les réorienter à l'avantage humain, et finalement, détourner, modifier à notre avantage exclusif leurs applications et mode d'emploi. Détourner le monde de son axe, modifier son cours : quelle gloire historique, hystérique. Mais Alain, au contraire de la plupart des apprentis-sorciers à la solde de la puissance aveugle, connaissait très bien les limites du jeu de dupes. D'où sa sagesse, cachée comme une vertu première.

Sans doute est-ce là l'un des objectifs de la technique en soi, comme idéologie, scientifique ou religieuse. Soit ouvrir à tous les pouvoirs possibles, liés aux désirs humains, leurs champs d'application recomposés à volonté. A ce niveau du désir de puissance, il semble bien que la technique de réalisation des rêves soit première, à cette différence près que le chamanisme, comme technique première, lui, ne prétend nullement utiliser les forces de la nature et de la sur-nature à son avantage exclusif, sans rien payer ni devoir en soi ou à l'intérieur de soi. Pour rien, pour le plaisir et le confort inutile, décadent.

Le chaman sait parfaitement ce qu'il doit payer de sa personne, de sa santé, de son équilibre, que les opérations magiques sont dangereuses, états passagers dont on ne maîtrise pas l'entièreté du processus. Infiniment loin de là. Et la plus grande différence consiste peut-être en ceci qu'il semble vouer le plus grand respect et même une certaine crainte vis à vis de forces qu'il « utilise », mais avec une sorte de permission naturelle ou innée, dans un sens profane, hérétique, marginal.

Chez lui, l'extraordinaire ne peut en aucun cas être banalisé ni instrumentalisé, comme un vulgaire objet scientifique de masse ou une méthode purement mécanique, reproductible à la façon dont on appuie sur le bouton d'une machine à vivre. Bref, aussi archaïque puisse-t-il paraître, il ne perd pas de vue l'insondable puissance des forces qu'il invoque, avec lesquelles il entre en contact et communication momentanément. En ce sens le premier scientifique lambda venu, derrière sa machine à savoir est, lui, un total inconscient, super-archaïque et primaire en comparaison du premier.

A cette source commune de la science et de la religion, il y a donc comme une ruse de guerre au et de domination du monde. Ruse de ces ambitieux et ambivalents utopistes. Basse trahison pour d'autres, comme le sont les primitifs, dont le rapport dit naïf à la nature et au monde n'est fait que de respect : il sont les primaires de ceux dont le seul pouvoir sur les esprits est de faire croire à leur pouvoir sur la nature. Poudre aux yeux.

Là s'affrontent deux cultures : celle de la nature et celle, purement humaine au sens négatif, du pouvoir pour le pouvoir, comme l'enfant casse ce qui lui appartient en propre, pour le plaisir gratuit de disposer d'un objet soumis à ses caprices. Les théoriciens de la civilisation, entendons surtout occidentale, sont les parents de ces gamins casseurs, dévoyés par le surplus contre-nature de l'accumulation d'objets soumis, destinés à la destruction consommatoire.

Le rapport, négatif, à la Nature des uns n'est que de force, celui des autres, plus sages et vivants, rapport de coopération positive, unitif ou sacré, fusionnel, privilégié, considéré par l'autre culture, celle qui lui est devenue étrangère, concurrente et même ennemie, comme une dangereuse et catastrophique soumission aux instincts les plus bas, vus de si haut, religion naturelle inacceptable et rétrograde pour le progrès et la dignité de l'humain technicien de Dieu ou de l'Ordre des choses. Car pour eux, la liberté n'est que technicienne, confortable et accumulatrice de richesses ou ressources et cumulatrice de forces ou moyens. Cette liberté-là ne reconnaît qu'un seul dieu : celui du plus fort, celui du Maître.

Le primitif est considéré comme un ignorant vivant du préjugé obscurantiste d'origine, jamais dépassé, conservé intouché, préservé, comme un bien suprême face aux vraies lois naturelles révélées par la science moderne de nations technologiques coalisées pour la domination totale du monde, au nom de l'intérêt supérieur d'un genre intégré de gré ou de force à ce super-groupe. La science du moderne est conquérante, elle le revendique « pour le bien de tous », comme n'importe quel obscur ancien empire oriental rusé et fourbe. Ses résultats sont présentés et vendus comme une libération des lois naturelles, supposées avilir l'humain, un peu comme enfanter avilirait les femmes pour un certain nombre d'entre elles à la recherche du corps sans corps, inodore et éternel, sacralisé en un sens négatif, purement idéel et publicitaire.

Les contraintes naturelles sont ainsi devenues inhumaines, sales, répugnantes : on les réserve désormais aux animaux non domestiques en leur ghetto de nature. Par glissement de sens psychologique, elles sont devenues arbitraires, brutales, bestiales, violentes, barbares, d'un autre âge, qu'on pourtant bien connues des anciens qui se souviennent encore, avec nostalgie, de leur douceur réelle et vivante, exaltante même, sans aucunement idéaliser l'affaire. Mais les vieux singes usés doivent disparaître et leur esprit aiguisé avec eux.

Pour les progressistes, la loi naturelle et le retour à la nature sont une inadmissible régression, incompatible avec la liberté humaine super-sociale de choisir dignement un destin conforme aux religions d'idéaux supérieurs à la civilisation animale, animalière ou naturelle, son mode de vie archaïque et insalubre, sa direction de soumission à des forces aveugles et inconscientes, incontrôlables et arbitraires, incompréhensibles, basées sur une pure hyper-violence, infiniment plus destructrices, ces forces, que les bataillons de films les plus mécaniques de guerre sortant Hollywood à la chaîne pour célébrer une civilisation de paix et d'harmonie planétaire et promouvoir la colonisation des derniers esprits naturels échappés.

Il n'est pas inutile de rappeler que, plus que jamais, à ce niveau-là, même si elles se combattent, idéologie religieuse et scientifique amalgamées dans n'importe quel sens – pourvu qu'on ait l'ivresse – se rejoignent et soutiennent souterrainement face à une nature sauvage incontrôlée, très imaginaire, au sens fantasmatique, pour finir, avec la peur de l'autre ou de l'autre monde, pas celui de l'au-delà, celui de l'au-delà du quartier, de la région, de la nation, du continent ou tout simplement de la culture d'héritage conforme.

De l'autre force, celle qui résiste encore et toujours, malgré génocides et anéantissements, les savants remplacements, à l'empire du savoir et des techniques, défiant leur durabilité, habilitée cohérente et structurante. « Rien n'est jamais acquis » est la joyeuse devise magique des Sisyphes sans autre mythe que celui du pur pouvoir, engagés dans la conquête totale des mondes et des forces, dans La guerre des mondes. Devise par défaut, trahissant bien la frontière d'illusion que doit affronter toute idéologie de domination, car comment dominer une force que nous laissons nous dominer ? Ou plus exactement dont nous construisons psychologiquement la domination sur nous-mêmes, tout en en refusant l'idée-même, pour nous l'approprier à notre pur et simple avantage imaginaire ? Nous-mêmes, notre propre Cheval de Troie, notre propre proie. Ah ! Désirs auto-dévorants !

Si la Nature et le Monde ne sont pas cette maîtresse, ce maître, si redoutés et craints à partir de nos impuissances et insuffisances, de nos insatisfactions honteuses et terrorisantes, retournées contre-nous-mêmes comme un fauve esclave se retourne contre le fouet, comment renverser ce rapport de force imaginaire et vide ? Sinon en fabriquant au fur et à mesure l'ennemi, comme dans toute guerre dans son absurdité psychologique, en toute paranoïa officielle, culturelle ? Paranoïa où, pour rappeler Dostoïevski, tout finit par être permis, pour le pire, dans le meilleur de mondes, surtout le mal le plus absolu et résolu. Résolution du problème par sa négation pure, comme exception et confirmation de la règle, en quelque sorte.

En quoi, depuis ses saintes croisades, l'Occident a t-il changé dans sa négation très chrétienne du Christ ? Que reste t-il de sa vérité, de sa liberté, de son bonheur naturel d'être, dans cet enfer parfait, chaque jour réchauffé « à blanc », imposé dès l'enfance comme potion éducative souveraine et bonne ?

« [le templier] ne se comporte pas en homicide, mais, si j'ose dire, en ''malicide''. Il est tenu pour ''justifier du Christ à l'égard de ceux qui font le mal'' et pour défenseur des chrétiens. Vient-il lui-même à se faire tuer ; on sait bien en cela qu'il n'est pas allé à sa perte mais qu'il est parvenu au but. La mort qu'il inflige est donc un bien pour le Christ ; et celle qu'il reçoit, un gain pour lui-même. » Saint Bernard, Éloge de la nouvelle milice.

Le rapport à la nature, sacré ou laïque est un rapport religieux d'abord, mais médiatisé et dévoyé par la culture scientifique moderne, industrielle. Le plus grand paradis terrestre est un paradis mécanique, un système de jouissance animale anti-animal. Dégénérée, coupée de sa source comme de sa mesure par une machination de la traîtrise, une automatisation douce et confortable de la vie sans la vie. Le traître est notre meilleur ami : le Facilitateur Universel, le Grand Climatiseur.

Dans ce sens, la culture scientifique moderne contre-nature dans son esprit et ses résultats n'est qu'un vulgaire produit de remplacement, pacotille au plan commercial, outil, arme de destruction massive, au plan domination. En tant que produit de remplacement, c'est du simili-totémisme, du sous-totémisme, même, pure imposture, camelote, charlatanerie de crypto-religion, de pseudo-science.

Un monde où la nature ne donne plus est un monde mort. Un monde où elle produit est une usine à gaz, une chambre à gaz. Un monde mort, sans dieu ni Dieu. Privé de sens, camusien dans son pire, celui de Caligula. Privé du don et du contre-don, loi éternelle de la vie, celle que le la loi du commerce en soi combat à mort depuis le Temple, et pas seulement chez les primitifs rescapés, mais au fond de chacun à chaque instant, impitoyablement, sous la forme de l'échange le plus total et absolu possible et obligatoire, dans un monde où tout vaut tout et plus rien du tout, brouillard planétaire de mensonge normalisé et de cruel contrôle robotisé. Plus sauvage et aveugle que la plus dure loi de nature, trop humaine, trop solidaire dans la mécanique libre et spirituelle de ses sentiments et liens biologiques d'origine.






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