La corruption est un
caméléon : comme un cancer, elle s'adapte au milieu où
elle doit se développer. Il y a une corruption de milieu, qui
ne tient qu'à cette médiation d'enracinement rhysomé,
ce qui donne une puissance de radicalité
peu commune à l'imposture
qui s'y
institutionnalise pour un temps relatif.
Ce qui lui permettra d'avoir
toujours un coup d'avance, la seule chose qui compte vraiment dans le
temporel : le temps, le temps historique sacralisé
absolument nécessaire au mal.
Faire
croire aux « imbéciles bernanosiens » en colère contre
un système formel d'argent gravé dans le droit refroidi de la
jungle des codes, que l'argent sale,
ou plutôt la valeur sonnante et trébuchante est le
passage obligé, suffisant et
exhaustif, du « chemin de la pourriture », comme le
nommait Papillon, est un leurre dont nous n'avons pas fini de payer
les conséquences les plus dévastatrices sur nos tristes défenses
relativistes d'une morale
sociale dont l'agonie prend,
décidément, des siècles.
Si
le système économique technicien a la prétention utopique de
pouvoir méthodiquement tout acheter et vendre, il trouve,
évidemment, bien des limites irrationnelles
sur lesquelles son délire hurlant
vient buter violemment,
dans sa conquête aveugle et impitoyable. C'est
pourquoi la seule alternative qui lui reste est de rendre le système
lui-même irrationnel,
à la mesure des
résistances naturelles et métaphysiques rencontrées.
Comme
le bon vieux troc des anciens, le système d'échanges de « bons
services » fait marche arrière, récupérant ce que la sagesse
des nations de haute culture populaire avait, avant extermination
systématique, de meilleur, pour le mettre au service du pire :
l'échange de maux, de mensonges, de leurres et subterfuges, de
subversions, subventions et diversions, de camouflages, discrétions,
brouillages de pistes et autre mystifications réglées.
Le
nouveau système de domination du monde ne se dématérialise
pas seulement dans l'Internet,
mais dans le sanctuaire de l'esprit de vérité
lui-même qui permettait,
tant qu'on ne pouvait
le nier ni
s'en passer, l'assise profonde de vérités de base permettant de
stopper le relativisme culturel de l'échangisme colonial, au moins
autant que de l'autoriser avec des limites,
sous certaines conditions dites stratégiques ou vitales (…). Mais
ces digues, en vérité provisoires et finalement faites pour être
sabotées et transgressées, ont évidemment sauté. Il faut changer
plus vite
pour échanger plus
vite : l'accélération du temps permet d'accélérer les temps!
Se
passer du symbole monétaire concret permet d'autant
mieux l'intraçabilité que
lui-même l'autorisait dans l'ancien système. Intraçabilité
du mal, tout comme le troc permettait le libre bien commun.
La
toxicité de la corruption nouvelle vient encore de sa capacité
d'adaptation à la subversion de toutes les valeurs vers un usage
mécanique légalisant de son
détournement : tout ce qui n'est pas interdit... reste
provisoirement productif dans son indétermination
relative même... Autant de marges de manoeuvre et de désordre dans
l'ordre apparent avant
régularisation finale : le jeu reste ouvert à tout, à tous
les vents, avec les plus gros retours sur investissements sur les
plus mauvais aussi. Il n'y a
pas de manichéisme en économie, que des recyclages
savants.
Cette
ultime perversion, comme dans certaines religions en voie de
décomposition avancée, n'est que l'ultime perversion rationalisée
d'un perversion première, mais inadaptée,
obsolète. Il faut des
perversions modernes, fluides, productives, immédiates, à
consommer sans modération ni surtout sans risque important.
Cette
perversion nouvelle, plus efficace, celle, bien souvent, d'un droit
purement vénal ou privé, permet l'achat et l'extention d'une
zone de non-droit non encore réduite,
comme ressource limite et qu'on
évacuera progressivement
pour une autre, en
cas de
réaction officielle défavorable.
Pour cela, on fait subir une double pression inversée
au monde, en privatisant le bien commun et en étatisant la vie
privée, pour bien lui faire rendre son juteux.
Cette sauce, la plus instable possible et donc compatible avec toutes
les cuisines et recettes du monde, enfin vendue et imposée comme la
panacée. La vérité n'est plus qu'une sauce de synthèse,
normalisée, comme le système de comptabilité international.
Vérité
définie par la loi des affaires qui définit chaque forme du faux
comme contrefaçon particulière.
La loi définit seule la vérité sociale. Le jugement rendu sur
cette vérité historique
est interdit au commentaire : le vrai officiel
est exclusivement dit par la loi, ce qui n'est pas dit par la loi est
donc potentiellement faux et
par là-même, condamnable.
Le vrai est donc devenu une catégorie de la logique, celle
de l'État de Droit, elle
même définie par une orientation ou une autre, donnée à cette
loi. La loi n'est plus ce qui
protège la vérité ni la
personne, mais la fonde, la
fabrique selon les besoins ou les circonstances et leurs
« nécessités ». Finalement le vrai n'est plus qu'un
mode de blanchiment de
certaines pratiques : commerciales, politiques, morales.
L'institutionnel est devenu le seul critère de vérité, d'une
vérité d'État à l'état pur. Le reste, comme la
vraie vie, ou la vraie Réalité, n'est plus qu'abstraction à
réduire « avec le temps », comme disait Ferré.
Le monde est refait dans l'ordre
du vrai historique, celui qui permet tout. Dans
cet ordre là, tout est possible : tout advient ou parvient,
sous une forme ou une autre. Le caméléon y est poisson dans
l'eau.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire