"On n'aime qu'une fois de toute son âme"
Dit-on.
Qu'en sait-on ?
La vie est-elle un roman ?
L’amour fou n’est pas l’enfant d’un siècle plus fou que les autres : ils sont tous plus fous les uns que les autres. L’histoire est une folie collective visant à montrer l’absurdité de croire en elle. Visant à montrer la nécessité d’un retour à la nature sans infidélité ni dépassement de celle-ci, notre indépassable raison d’être.
L’amour fou n’est pas fou. Il est la raison de la raison. C’est une fête, qui comme toute fête, n’est pas faite pour durer. Mais pour répéter à intervalles raisonnables et nécessaires, la joie de vivre la plus sauvage.
Une fête profonde, non une défonce révoltée contre la vie où l’on se perd à ne pas être accordé en continu avec elle.On ne fait pas l’amour toute la journée tout le temps. L’amour fou n’accorde qu’en discontinu, en exception, en moments privilégiés. À la marge régulière d’instants qui scandent nos domesticités incarnées, limitées et répétitives dans une différence motrice non dominante.
L’amour fou casse les rythmes et exalte les sentiments les plus profonds, montrant qu’ils ne sont pas fait pour la vie ordinaire, mais pour l’instant de saisons non en enfer, mais en paradis alternatifs. Autant de dynamos régénératrices permettant de repartir œuvrer dans les limites fleuries des vies quotidiennes. Où chacun travaille, désintéressé, pour le tout. Pour un tout qui dépasse cet amour fou, le construisant et reliant à la vie à son niveau le plus élémentaire et arbitraire. Niveau qui fait sa beauté partagée, quand cet arbitraire horizontal n’est pas considéré comme son sens profond, exclusif et autoritaire. Mais comme une condition de sens, dans son contraste.
L’amour fou est dionysiaque, il permet de soutenir la charge mentale d’un monde apollinien nécessaire à l’équilibre de toute construction dans la durée, matérielle ou spirituelle. Il est inintelligent d’avoir banni les carnavals, toute fête où se libéraient les pulsions et les sentiments les plus profondément humains.
Les instincts les plus purs raisonnent l’ange apollinien, l’empêchant de devenir bête puritaine civilisée, sans âme ni corps ni joie ni plus de lien naturel sauvage. La vie sauvage dans l’humain n’est pas faite pour la domesticité ordinaire. Elle doit en sortir régulièrement et exceptionnellement de sa tanière contrainte, retrouver ses forces motrices et motivatrices dans une liberté exceptionnelle retrouvée.
Celle d’être soi chaque fois que nécessaire, libéré d’une structure d’adaptation provisoire de plus en plus absurde. Temps d’une vie où chacun fait son destin en compromis acceptable, non dans une soumission aveugle, sans compréhension de la nécessité absolue de ce compromis social trop humain. Face à folle éternité de l’amour.
Le compromis acceptable n’est pas d’être enchaîné une vie durant à un travail, à une famille, mais, à la saison des amours, quand elle vient comme un miracle et une grâce, de retourner à la nature. Prenant congé, faisant retraite dans la profondeur de cette nature où l’amour est roi.
L’amour n’est pas fait pour la continuité. Il a besoin de se cacher, s’absenter, revenir et repartir, sans casser les lois établies du quotidien. Leur donnant un sens qu’il n’ont pas le pouvoir de fabriquer. L’amour fou la rend aimable, cette vie collectivisée, difficile malheureuse et tragique et non choisie. Dans la mesure réelle, reconnue universellement de cette liberté ponctuelle, occasionnelle. Parfaite et transcendante dans sa saison naturelle insaisissable et incontrôlable de hasard et de nécessité.
L’amour fou est infidèle, confirme la fidélité. Ce qui ne dure pas appelle ce qui dure, et inversement. L’ennui exige une folie utile et raisonnable, qui casse le déraisonnable, l’absurdité apparente d’une vie d’habitudes matérielles.
William Blake disait que l’équilibre se faisait entre deux excès, que leur expérience amenait une raison solide et robuste. Non de celles qui ne sont que théories sans conscience ni substance, morale sociale amoureuse imposée par un groupe uniquement soucieux de sa survie séparée. Séparée de soi aussi.
L’amour fou, ni crime ni folie ni péché. L’amour libre, seule façon de retrouver, à un moment rituel et spirituel à la fois, très limité, infiniment profond, ce qu’on est, ce que l’autre offre de révélation de soi et sens profond.
Deux choses sont vitales pour supporter l’injection et l’injonction d’un moi autre, trop souvent aliéné, dans la vie quotidienne. Gardant une liberté de distance et disponibilité qui ne transforme pas en son esclave aveugle et confus, ne sachant plus quoi faire ni comment ni pourquoi, pour être et vivre ensemble.
Le quotidien valide le sens profond de l’exception cachée comme une racine, ou pas. S’il ne valide pas il tue. Le quotidien doit accepter ce sens extra-ordinaire de chacun, au lieu d’essayer de le réduire à une partie superficielle et destructrice de soi contre soi.
Accepté dans le compromis d’une vie ordinaire nécessaire à son évolution non pas tant standard que naturelle, adaptée partagée. Même et surtout si la société ou famille dans laquelle on tombe n’est pas en accord avec nos sentiments profonds.
Ces sentiments ont pour mission de changer le monde et de l’élever vers une liberté de conscience supérieure sans le forcer ou manipuler. Le monde ne peut changer que par l’amour gratuit qu’on lui porte et donne sans vendre son âme.
La vie ne connaît pas l’échec. Juste l’éternel recommencement d'impondérables vagues mourant sur son rivage. Terre ferme à fertiliser comme un ventre, que les saisons ramènent à un entêtement orgastique dépassant partout le mal absolu. Que l’absence d’amour sauvage engendre dans la profondeur des masses d’amour fou des poussières humaines retombées en couches sédimentées, étendues générationnelles sans début ni fin.
L’amour fou n’est pas fou, la folie est de le prendre pour une folie. Il doit rester à sa place, à l’ombre de ses racines secrètes, ne pas se mêler au domestique, au pratique, au social, au politique.
C’est une religion sauvage sans église ni prêtre ni dogme ni prophète. Comme des jambes de femme mariée, il doit être un minimum caché, non pour la morale, mais parce qu’un arbre aux racines découvertes meurt, que le soleil dessèche.
Un arbre-poutre porteuse qui doit tenir un grenier aéré et isolé à la fois. Ni pourrissement ni déracinement, inclusif et exclusif, sans choix, comme la vie. Il n’est que sa nécessaire et limitée résurgence motrice, pas sa négation passionnée et folle, montée contre ses compromis réalistes.
Pas plus que ses compromis, contre elle.