« Mr
Lane avait décidé que, à toutes les époques et pour toutes les
races, ce même amour de la nature (…) cet amour donc était le
plus subtil et le plus dangereux des péchés, une idolâtrie
raffinée, qu'il faut redouter davantage que la méchanceté
grossière, parce que le pécheur grossier sera alerté par la
profondeur de son avilissement et en remontera la pente avec effroi,
tandis que les malheureux idolâtres de la Nature se laissaient
abuser par le raffinement de leur péché et seraient les derniers à
entrer dans le royaume. (…) Et Mr Alcott a répondu avec vigueur
que c'était parce qu'ils avaient dépassé les simples objets
matériels et qu'ils n'étaient plus qu'amour et sensibilité
spirituels (…) qu'aux yeux de Mr Thoreau, ils ne semblaient pas
apprécier la nature extérieure. » HENRY DAVID THOREAU À RALPH
WALDO EMERSON, P.S. PAR MRS EMERSON, 1843
Si
les mots ont encore un sens hors du système manichéen qui les
emprisonne le temps d'un sens relatif et arbitraire de contrôle de
leur expression naturelle, s'ils ont encore un sens historique
original et essentiel propre donc, s'ils ont encore un peu de liberté
de parole et de conscience, on voit bien que le mot culture,
dans une définition non systématique, contient deux racines liées,
celle, religieuse, de culte et celle, naturelle, de cultiver, idée
hélas devenue de production au sens industriel, production
culturelle de masse, par exemple.
Les
deux pouvant être perçus comme pré-rationalistes, non pas tant au
niveau d'incertaines origines, que d'une pratique originale
transmise vivante, non comme simple survivance du « passé »,
mais comme un esprit immortel, proche de la nature dans un destin
lié et relié, dans d'horreur du vide des idées
abstraites et de leurs théories fragmentant de la
réalité.
Concernant
la Nature, celle-ci a été concrètement tronçonnée, puis
pragmatiquement éclatée entre deux coins à bois : la religion
« monothéisée » et la science analytique, instituées
successivement au sommet du pouvoir autoritaire unifié.
Pour ce qui est de la valeur
relative abstraite des
idées technicisées, il est de toute première urgence de saisir que
l'analytique et le quantitatif sont, après la soumission
totalitaire au Dieu monothéiste, responsables de la
fragmentation du monde et de la nature.
Le monde, la nature, l'humanité dissociés sont
leur chef-d’œuvre au noir, d'obscurité,
d'obscurantisme.
Le
Grand Tout autour duquel tout s'organisait organiquement et
s'équilibrait dans le temps et l'instant à la fois, a éclaté,
volé en éclats, en domaines, en spécialités, en champs,
en ordres dits nouveaux
dont le désordre interne n'a que l'alibi d'une tragi-comique
prétention de chaos créateur ou de destruction créatrice, comme
illusion centrales des diverses
pseudo-religions qui font
rage au sein de cette anarchie positiviste-commerciale de
reconstitution de synthèse,
de reconstruction et de
remplacement de la réalité première ou éternelle qui constituait
l'âme du monde des
Premiers.
Grand
Tout par rapport auquel tout s'ordonnait par pure foi,
a explosé sous la pression dissolvante du relativisme de la
raison pure généralisée par une violence et une énergie inédites,
celle du désespoir rationnel au bout de ses logiques déclarées et
cachées.
S'ils
ont donc un sens vrai et premier, les mots transmis sont aussi
le vecteur d'une culture en voie de disparition, puisque le
remplacement progressif ou le glissement du sens leur fait une
impitoyable guerre de direction, d'amarrage ou d'arraisonnement :
la langue et son intégrité ont sans doute toujours été un
incroyable champ de bataille et d'horreur, entre colonisations, lois,
pratiques, massacres et asservissement, réemploi et dévoiements ou
corruption.
Par
exemple, depuis le coup d'état intellectuel du structuralisme, on
nous dit que les mots n'ont plus qu'un sens de communication,
commutatif, dialectique, relatif, tributaire et attributif, social
pur, systémique et instrumental, objectif. Sans doute pour mieux
masquer leur génocide mondial. Combien de langues disparaissent
chaque année ? Combien de bibliothèques orales ? Combien
d'histoire humaine ? Combien de cultures, de spiritualités, de
civilisations « solitaires » pour reprendre
le bon mot de Claude Lévi-Strauss ?
En
ces temps de barbarie techniciste, c'est un honneur de parler des
mots anciens ou disparus, et surtout de leur sens ancien lié à une
histoire perdue, effacée, réécrite, qui est aussi celle de
nos filiations spirituelles conscientes et inconscientes, non au sens
institutionnel, mais au sens primaire et naturel, spontané, animal,
instinctif profond, non comme le mal « bestial », mais
comme le bien naturel, l'équilibre, le bon sens, le
sens commun ou celui de la vie naturelle, donnée, respectée, source
d'équilibres vitaux partagés et menés à leur perfection évidente
et indiscutée par tellement de sociétés « solitaires »
– qualifiées parfois par de très grands esprits de « résidus »
indubitablement possibles de grandes civilisations, disparues en fin
de cycle, pour certains...
Le
mot civilisation parle, lui, de cité, de civilité, de
citoyenneté, de civisme, d'unité urbaine morale et comme
spritualisée, d'organisation disciplinaire tentaculaire, de
son ordre collectif fermé, de son cadre fabriqué, construit de
toute pièce ou sur un mythe arrimé orienté vers la
puissance et la défense d'intérêts coalisés et communs. L'idée
dans ce mot : civilisation,
nous parle de communisme et de super-socialisme, de socialisation
spécifique, impériale, colonisatrice, hégémonique, de
technique sociale et de surhumanité
sociale-progressiste. Il
y a aussi quelque chose, comme ces
assemblages de pierres défiant l'éternité, d'irréversible ou
plutôt, l'expression d'une forme de volonté qui se veut
irréversible, imperméable
comme un vieux mur
de deux mètres d'épaisseur de
forteresse romaine. Il y a
l'idée d'une frontière absolue, d'une sécession
définitive, d'un « empire
pour mille ans ».
L'idée
de culture fait penser
au peuples d'abord. Celle
de civilisation, aux élites « éclairée-éclairantes ».
Y a-il là opposition ? Y a t-il élite sans peuple, et
inversement ? C'est ce que ne
sait que
trop la coalition culturelle civilisée
décrite par Lévi-Strauss dans Race et histoire.
Le
revolver de Goebbels
exprime bien, sans complexe
ni filtre, le non-dit masqué-justifié de ces méga-coalitions
claniques, impériales nationales pour le progrès dans la
conservation expansionniste des avantages réunis
contre toute communauté réelle insoumise étrangère à la loi de
la force du nombre, des armes, ou de moyens technologiques
contre-nature. Voyez 1914 et ses horrifiques apothéoses, après
lesquelles le sort et la question résistante
des « prétendues » cultures spirituelles
fut apparemment définitivement réglé, comme le meurtre de masse,
plus tard, devait permettre de le démontrer « pour mille ans »
à toute dissidence, en Russie comme ailleurs, hors couleur
idéologique.
Le progrès culturel existe t-il ? S'il existe, peut-il être
social, national ou international ?
On ne peut, après les XIXèmes et XXèmes siècles surtout,
assimiler progrès de civilisation et progrès culturel : la
civilisation en voie de mondialisation est devenue commerciale,
scientifique et technique. La culture authentique, elle se définit
par une spécificité ouverte, spirituelle ou universelle, non
par une spécificité fermée par des normes ou des lois matérielles.
Deux directions dont les différences ne peuvent être
réunies en coalition d'intérêt : le spirituel ni
l'universel n'ont jamais été en concurrence avec le temporel ou le
droit ; les valeurs de vie, avec les techniques d'exploitation
des ressources. Il y a cohabitation plus ou moins équilibrée et
heureuse, dans la mesure où une unité spirituelle ou morale
sous-tend et unit chaque direction. Encore faut-il qu'elle soit
authentique.
On ne moralise pas des sciences éclatées, autonomisées, on
ne « scientifise » pas l'éthique, les mœurs ou la
nature, on respecte ou pas ce qui fonde une science
holistique, équilibrée, inclusive, pacifique, universelle.
Prétendre le contraire est un leurre pour cervicaux formatés en
série, ruse de guerre des civilisations, éternelle manœuvre des
pouvoirs coalisés en place pour l'hégémonie « humaniste »
économique.
Entre « les choses de la vie » il y a une dynamique qui
vient de leur différence, non de leur concurrence supposée : y
a t-il une identité de nature entre un chêne et un acacia ?
Ils ne sont nullement en concurrence pour la vie, il sont sa
diversité inaliénable, imprescriptible, celle qui fait son
équilibre, libre et heureux, ou pas. Le péché d'essentialisme,
en soi et dans l'idée, est une hérésie contre nature,
évidemment, comme le racisme ou le rationalisme ou le monothéisme
intégriste. Il y a d'autres civilisations que les dominantes, que
l'humaine, d'autres « coalitions », qui ne sont pas de
guerre ou d'hégémonie culturelle, mais de vie, de nature.
« Les
arbres ont un comportement social, ils partagent leur nourriture avec
leur congénères via leur système racinaire et s'avertissent
mutuellement par des signaux chimiques lorsque des prédateurs
attaquent l'un d'entre eux. Ils s'allient étroitement avec des
champignons, ainsi qu'avec certains animaux pour leur reproduction.
Les forêts sont des superorganismes (…) » REVUE SILENCE N°
456, LE LIVRE DU MOIS, LA VIE SECRÈTE DES ARBRES, PETER WOHLLEBEN
La Nature, jusqu'à preuve du contraire, n'est faite que
d'essences, plus ou moins subtiles et différenciées, plus ou
moins rares, jamais instrumentalisables, mesurables ou comparables en
termes quantitatifs, puisqu'elles définissent la liberté de ce
qui est et demeure en devenant, là où rien ne se perd ni ne se
gagne, si l'on n'y modifie pas les subtils équilibres
universellement ordonnés et distribués selon une apparence
de hasard qui n'a rien de scientifique ou de spirituel. Chaque Église
ici a des limites au-delà desquelles commence l'hérésie :
l’Église humaine, hélas, ne sera jamais plus qu'une expression
subtile ou grossière du temporel le plus brutal, le plus
brut, spirituellement le plus bas.
Pourtant, ici, dans la nature, chaque direction différente ne
fait que le tour de l'ensemble sans le remplacer ni le modifier ni le
résumer. Elle n'est qu'un rayon soufiste du cercle, ni plus ni
moins. Le cercle n'est pas et ne sera jamais humain. L'humain fait
partie du cercle à condition de les respecter en tant que tels, ce
cercle et cet humain. Nature et transcendance, en tant
qu'elles constituent une culture authentique, doivent être
respectées au même titre que l'humanité des personnes :
ce sont des valeurs positives éternelles qui se fondent et
confondent, confortent et consolident mutuellement. Et non des
valeurs soit traditionnelles ou religieuses, soit progressistes ou
marchandes.
Ainsi, les objectifs que donne Lévi-Strauss aux plus hautes
instances civilisationnelles ne doivent-ils pas concerner l'aspect
culturel d'un peuple ou d'un groupe, ce qui est si délicat, dans
la contiguïté logique moderne, de ne pas assimiler, toujours
très dangereusement, avec l'aspect civilisationnel pur et simple,
pur domaine du relatif. Il ne peut concerner dans ce qu'il nomme le
« vivre ensemble », que des aspects pratiques, matériels,
transitoires et provisoires, non des racines premières
insondables, si profondes qu'on ne peut qu'ignorer ce
qu'elles enracinent humainement et même économiquement,
écologiquement et ce qu'elles transmettent et communiquent. Y a t-il
une science de l'amour cosmique ? Heureusement non : à
partir de quel point fonder la droite qui en ferait le tour ?
La racine du crime est toujours de confondre ses désirs avec la
réalité : voyez la morale pratique.
La question étant que quand on nie, par principe, scientifique ou
pas, ou pire : quand on « oublie involontairement »,
le transcendant, il reste difficile de le respecter en tant
que tel, puisque rien de tel ne peut plus apparaître,
différentiellement. Nous pensons particulièrement ici, au
traitement spécial opéré par les autorités soviétiques
(et bien d'autres, partout ailleurs) aux religions chamaniques.
Traitement à mettre en parallèle avec tout racisme, scientifique
ou pas, de droite, de gauche et du milieu, entre deux
chaises :
« (…)
la mission des institutions internationales est double ; elle
consiste dans une part dans une liquidation, et pour une autre part,
dans un éveil. Elles doivent d'abord assister l'humanité, et rendre
aussi peu douloureuse et dangereuse que possible la résorption de
ces diversités mortes, résidu sans valeur de modes de collaboration
dont la présence à l'état de vestiges putréfiés constitue un
risque permanent d'infection pour le corps international. Elles
doivent élaguer , amputer s'il est besoin, faciliter la naissance
d'autres formes d'adaptation. » CLAUDE LÉVI-STRAUSS, RACE ET
HISTOIRE
Nous ne voyons pas bien à
priori quel est ce corps international dont parle
l'ethnologue. Par contre, nous voyons clairement ce que les
multinationales ont toujours fait et continuent à faire,
tranquillement et officiellement. Et s'il s'agit d'une allusion au
terreau des fascismes qu'il faudrait désertifier ou stériliser,
par exemple, il serait judicieux de se méfier de ne pas, finalement,
reprendre quelques unes de leurs orientations « supérieures »,
de gauche ou pas, en essayant de les interdire au nom d'un idéal
humaniste multinational, dont on ne comprend pas bien les fondements
éthiques, notamment.
Des termes comme liquidation,
diversités mortes, résidus sans valeur, vestiges putréfiés,
risque d'infection, amputer, ne parlent pas vraiment ni
clairement dans le sens précis de ces fondements-là, mais
rappellent, dans leur autonomie hors système, des méthodes et
logiques tragiquement, tristement inacceptables, aussi bien au niveau
intellectuel que scientifique. Elle rappellent aussi, le traitement
infligé aux nations Indiennes d'Amérique et peuvent justifier, au
final du temps qui a passé, le racisme et la barbarie
ordinaires qu'elles eurent à impitoyablement subir.
On connaît l'histoire de la
plupart des « missions civilisatrices » connues, et
surtout les dessous de cette histoire de la honte et de l'ignominie,
le plus souvent. Trop souvent pour ne pas le prendre en compte, sous
les raisons d'État des « coalitions » dominantes.
L'ethnologue ne fait qu'effleurer « honnêtement »
(reconnaissance minimale du mal absolu, comme, au hasard, le génocide
– la plupart du temps non reconnu – évidemment) « le
sujet » sans prendre vraiment prendre conscience du
tragique et du criminel, de la négation culturelle et humaine,
par delà les charniers mêmes, qu'il charrie trop
souvent, comme si le sens de l'histoire raisonnée et raisonnable de
l'humanité suffisait à caler son futur fauteuil d'académicien sur
des montagnes de cadavres, hélas nécessaires et mineures, utiles
et logiques, par delà les erreurs, si humaines.
Comment porter ce jugement sur
des cultures que, par définition on ignore et nie, au moins dans
leur dimension métaphysique ou transcendantale, autant que
naturelle ? Puisque celles-ci, par définition, ne peuvent
exister en soi bien matériel ? Sinon par infection ou
contagion interne, par sa propre culture, comme parle si
bien lui-même, dans le texte, notre expert de service, du risque
exogène d'infection, sans voir la poutre pourrie et
puante sur laquelle il est confortablement assis ?
Aucune culture authentique
n'aurait jamais dit qu'il faut en rire. Il faut arrêter de détruire
par une pensée détruite : là est l'impensable qui
se refuse, comme un Camus eut l'insigne honneur de le
faire, de signer et de persister – jusqu'au platane de service,
Nobel compris. Camus pour qui la culture n'était nullement une
institution, mais la vraie « patrie ». Sans doute
la guerre, ou plutôt la Résistance lui aiguisa t-elle le jugement
juste comme il faut.