" L'homme blanc construit une grande maison, qui coûte beaucoup d'argent, ressemble à une cage, ne laisse pas entrer le soleil (…) elle est toujours malsaine. Les Indiens et les animaux savent mieux vivre que l'homme blanc. (…) L'homme blanc n'obéit pas au Grand Esprit. Voilà pourquoi les Indiens ne peuvent être d'accord avec lui. (…) " CHEF FLYING HAWK, SIOUX DU CLAN OGLALA, 1852-1931" Pourquoi nous anéantir alors que nous vous fournissons votre nourriture ? (...) Que pouvez-vous obtenir de la guerre ? (…) Pourquoi êtes-vous jaloux de nous ? (…) " CHEF WAHUNSONACOCK OU POWATAN, INTERROGEANT LE CAPITAINE JOHN SMITH, VIRGINIE 1607
A
l'origine d'une religion ou d'une science, et encore plus de tout
super-groupe humain civilisé,
il y a, sans doute, comme l'idée chamanique ou magique, cachée
ou implicite – et finalement
tellement originelle, traditionnelle, classique, comme le rappelle le
philosophe platonicien Alain, de se soumettre à la Nature et à ses
« lois ». – Incarnant
les dieux des mythologies premières – pour mieux les et se, les
soumettre et rendre favorables. Les
utiliser, les réorienter à l'avantage humain, et finalement,
détourner, modifier à notre avantage exclusif leurs applications et
mode d'emploi. Détourner le monde de son axe,
modifier son cours : quelle gloire historique, hystérique. Mais
Alain, au contraire de la plupart des apprentis-sorciers à la solde
de la puissance aveugle, connaissait très bien les limites du jeu de
dupes. D'où sa sagesse, cachée comme une vertu
première.
Sans doute est-ce là l'un des objectifs de la technique en
soi, comme idéologie, scientifique ou religieuse. Soit ouvrir à
tous les pouvoirs possibles, liés aux désirs humains, leurs champs
d'application recomposés à volonté. A ce niveau du désir de
puissance, il semble bien que la technique de réalisation des rêves
soit première, à cette différence près que le chamanisme,
comme technique première, lui, ne prétend nullement utiliser
les forces de la nature et de la sur-nature à son avantage exclusif,
sans rien payer ni devoir en soi ou à l'intérieur de soi. Pour
rien, pour le plaisir et le confort inutile, décadent.
Le chaman sait parfaitement ce qu'il doit payer de sa personne, de sa
santé, de son équilibre, que les opérations magiques sont
dangereuses, états passagers dont on ne maîtrise pas
l'entièreté du processus. Infiniment loin de là. Et la plus grande
différence consiste peut-être en ceci qu'il semble vouer le plus
grand respect et même une certaine crainte vis à vis de forces
qu'il « utilise », mais avec une sorte de permission
naturelle ou innée, dans un sens profane, hérétique, marginal.
Chez lui, l'extraordinaire ne peut en aucun cas être banalisé ni
instrumentalisé, comme un vulgaire objet scientifique de masse ou
une méthode purement mécanique, reproductible à la façon dont on
appuie sur le bouton d'une machine à vivre. Bref, aussi archaïque
puisse-t-il paraître, il ne perd pas de vue l'insondable puissance
des forces qu'il invoque, avec lesquelles il entre en contact et
communication momentanément. En ce sens le premier scientifique
lambda venu, derrière sa machine à savoir est, lui, un total
inconscient, super-archaïque et primaire en
comparaison du premier.
A cette source commune de la science et de la religion, il y a donc
comme une ruse de guerre au et de domination du
monde. Ruse de ces ambitieux et ambivalents utopistes. Basse
trahison pour d'autres, comme le sont les primitifs, dont le
rapport dit naïf à la nature et au monde n'est fait que de
respect : il sont les primaires de ceux dont le seul
pouvoir sur les esprits est de faire croire à leur pouvoir sur
la nature. Poudre aux yeux.
Là s'affrontent deux cultures : celle de la nature et
celle, purement humaine au sens négatif, du pouvoir pour le
pouvoir, comme l'enfant casse ce qui lui appartient en propre,
pour le plaisir gratuit de disposer d'un objet soumis à ses
caprices. Les théoriciens de la civilisation, entendons surtout
occidentale, sont les parents de ces gamins casseurs, dévoyés par
le surplus contre-nature de l'accumulation d'objets soumis,
destinés à la destruction consommatoire.
Le rapport, négatif, à la Nature des uns n'est que de force, celui
des autres, plus sages et vivants, rapport de coopération positive,
unitif ou sacré, fusionnel, privilégié, considéré par l'autre
culture, celle qui lui est devenue étrangère, concurrente et
même ennemie, comme une dangereuse et catastrophique soumission
aux instincts les plus bas, vus de si haut, religion naturelle
inacceptable et rétrograde pour le progrès et la dignité de
l'humain technicien de Dieu ou de l'Ordre des choses. Car pour eux,
la liberté n'est que technicienne, confortable et accumulatrice de
richesses ou ressources et cumulatrice de forces ou moyens. Cette
liberté-là ne reconnaît qu'un seul dieu : celui du plus fort,
celui du Maître.
Le primitif est considéré comme un ignorant vivant du préjugé
obscurantiste d'origine, jamais dépassé,
conservé intouché, préservé, comme un bien suprême face
aux vraies lois naturelles révélées par la science moderne de
nations technologiques coalisées pour la domination totale du
monde, au nom de l'intérêt supérieur d'un genre intégré de gré
ou de force à ce super-groupe. La science du moderne est
conquérante, elle le revendique « pour le bien de
tous », comme n'importe quel obscur ancien empire oriental rusé
et fourbe. Ses résultats sont présentés et vendus comme une
libération des lois naturelles, supposées avilir l'humain,
un peu comme enfanter avilirait les femmes pour un certain nombre
d'entre elles à la recherche du corps sans corps, inodore et
éternel, sacralisé en un sens négatif, purement idéel et
publicitaire.
Les contraintes naturelles sont ainsi devenues inhumaines, sales,
répugnantes : on les réserve désormais aux animaux non
domestiques en leur ghetto de nature. Par glissement de sens
psychologique, elles sont devenues arbitraires, brutales, bestiales,
violentes, barbares, d'un autre âge, qu'on pourtant bien connues
des anciens qui se souviennent encore, avec nostalgie, de leur
douceur réelle et vivante, exaltante même, sans aucunement
idéaliser l'affaire. Mais les vieux singes usés doivent disparaître
et leur esprit aiguisé avec eux.
Pour les progressistes, la loi naturelle et le retour à la nature
sont une inadmissible régression, incompatible avec la
liberté humaine super-sociale de choisir dignement un destin
conforme aux religions d'idéaux supérieurs à la
civilisation animale, animalière ou naturelle, son mode de vie
archaïque et insalubre, sa direction de soumission à des
forces aveugles et inconscientes, incontrôlables et arbitraires,
incompréhensibles, basées sur une pure hyper-violence, infiniment
plus destructrices, ces forces, que les bataillons de films les plus
mécaniques de guerre sortant Hollywood à la chaîne pour
célébrer une civilisation de paix et d'harmonie planétaire et
promouvoir la colonisation des derniers esprits naturels
échappés.
Il n'est pas inutile de rappeler que, plus que jamais, à ce
niveau-là, même si elles se combattent, idéologie religieuse et
scientifique amalgamées dans n'importe quel sens – pourvu
qu'on ait l'ivresse – se rejoignent et soutiennent
souterrainement face à une nature sauvage incontrôlée, très
imaginaire, au sens fantasmatique, pour finir, avec la peur de
l'autre ou de l'autre monde, pas celui de l'au-delà, celui de
l'au-delà du quartier, de la région, de la nation, du continent ou
tout simplement de la culture d'héritage conforme.
De l'autre force, celle qui résiste encore et toujours, malgré
génocides et anéantissements, les savants remplacements, à
l'empire du savoir et des techniques, défiant leur durabilité,
habilitée cohérente et structurante. « Rien n'est jamais
acquis » est la joyeuse devise magique des Sisyphes sans autre
mythe que celui du pur pouvoir, engagés dans la conquête totale des
mondes et des forces, dans La guerre des mondes. Devise par
défaut, trahissant bien la frontière d'illusion que doit
affronter toute idéologie de domination, car comment dominer une
force que nous laissons nous dominer ? Ou plus exactement
dont nous construisons psychologiquement la domination sur
nous-mêmes, tout en en refusant l'idée-même, pour nous
l'approprier à notre pur et simple avantage imaginaire ?
Nous-mêmes, notre propre Cheval de Troie, notre propre proie. Ah !
Désirs auto-dévorants !
Si la Nature et le Monde ne sont pas cette maîtresse, ce maître, si
redoutés et craints à partir de nos impuissances et insuffisances,
de nos insatisfactions honteuses et terrorisantes, retournées
contre-nous-mêmes comme un fauve esclave se retourne contre le
fouet, comment renverser ce rapport de force imaginaire et
vide ? Sinon en fabriquant au fur et à mesure l'ennemi,
comme dans toute guerre dans son absurdité psychologique, en toute
paranoïa officielle, culturelle ? Paranoïa où, pour rappeler
Dostoïevski, tout finit par être permis, pour le pire, dans
le meilleur de mondes, surtout le mal le plus absolu et résolu.
Résolution du problème par sa négation pure, comme exception et
confirmation de la règle, en quelque sorte.
En quoi, depuis ses saintes croisades, l'Occident a t-il changé dans
sa négation très chrétienne du Christ ? Que reste t-il
de sa vérité, de sa liberté, de son bonheur naturel d'être,
dans cet enfer parfait, chaque jour réchauffé « à
blanc », imposé dès l'enfance comme potion éducative
souveraine et bonne ?
« [le
templier] ne se comporte pas en homicide, mais, si j'ose dire, en
''malicide''. Il est tenu pour ''justifier du Christ à l'égard de
ceux qui font le mal'' et pour défenseur des chrétiens. Vient-il
lui-même à se faire tuer ; on sait bien en cela qu'il n'est
pas allé à sa perte mais qu'il est parvenu au but. La mort qu'il
inflige est donc un bien pour le Christ ; et celle qu'il reçoit,
un gain pour lui-même. » Saint
Bernard, Éloge de la nouvelle milice.
Le rapport à la nature, sacré
ou laïque est un rapport religieux d'abord, mais médiatisé et
dévoyé par la culture scientifique moderne, industrielle. Le plus
grand paradis terrestre est un paradis mécanique, un système
de jouissance animale anti-animal. Dégénérée, coupée de sa
source comme de sa mesure par une machination de la traîtrise, une
automatisation douce et confortable de la vie sans la vie. Le traître
est notre meilleur ami : le Facilitateur Universel, le Grand
Climatiseur.
Dans ce sens, la culture
scientifique moderne contre-nature dans son esprit et ses résultats
n'est qu'un vulgaire produit de remplacement, pacotille au plan
commercial, outil, arme de destruction massive, au plan domination.
En tant que produit de remplacement, c'est du simili-totémisme, du
sous-totémisme, même, pure imposture, camelote, charlatanerie de
crypto-religion, de pseudo-science.
Un monde où la nature ne
donne plus est un monde mort. Un monde où elle produit
est une usine à gaz, une chambre à gaz. Un monde mort, sans dieu ni
Dieu. Privé de sens, camusien dans son pire, celui de Caligula.
Privé du don et du contre-don, loi éternelle de la vie,
celle que le la loi du commerce en soi combat à mort depuis
le Temple, et pas seulement chez les primitifs rescapés, mais au
fond de chacun à chaque instant, impitoyablement, sous la forme de
l'échange le plus total et absolu possible et obligatoire, dans un
monde où tout vaut tout et plus rien du tout, brouillard
planétaire de mensonge normalisé et de cruel contrôle robotisé.
Plus sauvage et aveugle que la plus dure loi de nature, trop humaine,
trop solidaire dans la mécanique libre et spirituelle de ses
sentiments et liens biologiques d'origine.

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