On
dit trop que certains ne font que parler. Pourtant, parfois –
qui devient de plus en plus souvent – parler est la
chose la plus difficile au monde – parler juste
ou vrai – ce que presque personne ne sait plus vraiment faire. Il y
faut pas mal de courage, comme dans un acte ordinaire de
résistance au système qui nous submerge et écrase de son
indémêlable complexité. Une machinerie à la Star Wars
bureaucratise mécaniquement nos esprits, réduisant la pensée à la
simple opinion particulière et mal informée, mal
adressée, provisoire d'une fiche statistique intégrée
au programme d'amélioration globale… 1984 dans les tuyaux.
Les
situations où se taire est complicité passive se multiplient à
l'infini, prenant l'aspect et l'alibi d'une mystérieuse
complexité scientifique, alors que la complexification n'est
que détournement, remplacement théorique et rhétorique
calculé au millimètre fiscal : la liberté n'est pas un
schéma, la réalité non plus, pourtant, au fond, nous sommes
matériellement contraints au cadre de ces schémas, à
remplacer les vérités par des arguments acceptables, raisonnés,
mais infiniment réversibles
et flexibles, standards,
transformant les réalités qu'elles génèrent en kits de protection
et de contrôle.
Au-delà
de cette réalité écrasante, la complicité dans la
servitude finit imperceptiblement en soutien actif, en ce qui
concerne les plus fragilisés – et nous le sommes tous à un
moment ou un autre du système – dans une sorte de
sensation « survivaliste » de menace personnelle, de
sentiment fabriqué d'injustice, qui
va inévitablement avec, quand on est trop solidaire
de l'injuste pour avoir
encore la force de le
penser évitable, au moins une
fois dans une pensée
authentique.
Les nazis,
ces
scandaleux frères humains de la vie moderne
ordinaire – pas même
tellement fanatisés,
pour certains – firent
passivement ce que l'on sait, comme on fait « quelque chose de
bien comme il faut »,
comme tout le monde, allant dans le sens de la
machine et du monde « nouveau »,
pas tellement changé, mais
qui nous change et défigure.
On
dit que parler sans pouvoir agir est la marque de
cette
coupable impuissance
de ne pas savoir se
taire, que cette inutilité-là de
parler est contre-productive,
disqualifiante et dangereuse
dans ce monde étrange dans
lequel on est arrivé avec tout ça.
Ce
point de vue est celui du pouvoir
et de ses sempiternels
calculs d'apothicaire
véreux et sacrificateur de
Grand Prêtre. Ne
pas savoir se taire :
demandez un peu aux oiseaux qui restent encore
de se taire, de se modérer, de faire du philharmonique, de
l'unisson, de la pensée unique, du mili-taire !
On
dit que ne pas pouvoir agir est une honte en soi,
trahison, abus de confiance envers
ceux qui croient et font
croire sur parole, et
croient donc que parler « utile »
c'est agir avec efficacité –
ce qui n'a jamais été vrai : vérité et efficacité sont devenus
antinomiques à cause
de ce pouvoir-même, de
ses pratiques de
dissimulation ou simulation.
Il n'y a plus de parole, on
n'a plus les moyens d'avoir une parole,
de parler au dessus de nos
moyen par rapport à idéal tendanciel, parce
qu'on
ne croit plus les
avoir :« N'allez pas croire que », «Ne
laissez pas croire que », « Personne
ne vous croira... » (…) Faillite et discrédit généralisés
de la parole donnée
contre les « on dit »
et « on dira, on
pensera que. »
Mais
on ne dit pas qu'il y a une différence entre mensonge
professionnel et volonté
profonde de refuser l'inacceptable, refuser
cette basse
puissance paralysante
qui le génère dans sa propagande sur les esprits dans
ses hautes fréquences.
On ne dit pas que ne pas réussir
à relever avec succès le
défi vital pour liberté ou
la dignité humaine
n'est pas un honte : il
n'y a pas de honte à accepter un combat inégal en soi, ce serait
même plutôt un honneur.
Mais
ce mot-même a été officieusement interdit. Perdre ce combat-là
est, en ce sens, l'une des plus grande gloire, quand
il a été mené avec tout
l'honneur humain nécessaire
pour relever, contre
les faits et leurs brutales
limites glorifiées, ce qui est extérieurement perdu.
Il n'y a pas d'honneur dans la force brute, encore
moins de déshonneur hors
d'elle.
La
honte, dans ce cas, est plutôt
de refuser de
refuser. Renoncer
à
refuser l'inacceptable sous prétexte « d'obligation de
résultat », de
rendement (...),
comme si le bien ou la
vérité pouvait être
le résultat d'un calcul, d'un
gain, impossible à tenir et
obtenir. Pour un humain
humain, dans
ce sens, l'impossible est
impossible. La vérité n'est
pas un combat de gestion de rente
de situation,
c'est une
victoire – posthume ou pas –
permettant d'accéder à une pensée juste dans
la recherche d'un équilibre
réellement humain
– donc efficace et bon –
dans ce qui est acceptable ou non. Le
taoïsme de l'humain n'est
certainement jamais
dans quelque
ruse de guerre de la
course à la puissance, au
pouvoir.
On
ne dit pas assez que l'objectif
de ce
combat pour la vérité n'est
évidemment pas
tant une victoire pragmatique qu'une solution humainement acceptable
à un problème qui ne l'est pas en soi et qui donc
n'a pas à être :
toute victoire ici
n'est que
moyen au service d'une
vérité acceptable, non un objectif en soi. Vérité
dont la force maîtrisée
transforme l'inacceptable-même
en faiblesse de principe
humain évidente à
éviter
ou neutraliser sans violence avilissante,
ni rapport de force mécanique
réifiant.
Penser, au sens de penser juste, est évidemment, comme le
savaient les Anciens, la seule vraie liberté, une fois les besoins
primaires satisfaits de façon autonome – ce qui suppose qu'ils
soient intégralement pensés d'abord, pris en compte dans le calcul
de chaque valeur supérieure juste ajoutée – On voit l'ampleur et
le passionnant de la tâche pour les apocalyptiques Modernes que nous
sommes devenus de force – celle de ces choses
asservies auxquelles nous tenons tant !
Il
faut dire que si cette liberté de penser-là n'a pas la
parole, au sens de la prendre et
non qu'un pouvoir extérieur à celui qui la porte lui accorde comme
une sorte de faveur, si
elle n'a que le sens actuel
d'une notion juridique signalant
l'impuissance
d'un
isolement dans la masse,
et sanctionnant donc une
inutilité foncière –
non au sens pratique, comme on disait, faussement,
la parole pensée inutile
à l'action, plus haut – mais dans
un sens intellectuel libre
et créatif ; ou encore,
elle n'a que le sens d'un concept philosophique de système
clos d'automatismes intellectuels.
Pensée stérile s'il en est,
là-même où la liberté
d'action se voit
progressivement réduite
au
périmètre prescrit
circonscrit d'avance d'un
parcours normalisé de
combattant désarmé.
Cette
pensée-là, neutralisée dans l’œuf, n'est plus
que réflexe pavlovien, non
ce
parcours libre d'une
steppe vitale
dont la richesse permet à son espace de nourrir et
transcender les
besoins dans leur pyramide intérieure et universelle, de l'enfance à
la vieillesse unifiées.
En ce qui concerne l'action, si la fin est dans la manière
ou ses moyens, la part la plus
importante de sa méthode sera d'abord
pensée, comme il se doit,
dans le sens commun, et cette
pensée contenue non pas dans
le contenant conceptuel
d'un résultat escompté extérieur
à elle-même, mais dans une
intention rigoureusement appliquée à
chaque chose dans le respect
qui lui est dû.
Autant
dire que la haute fidélité d'une pensée non automatisée
ou collectivisée, donc non matérialiste, non
temporelle, au
service d'un
l'humain mesuré – et non
inversé en mesure humaine impériale de toute chose – qu'une
parole pensée ne peut
se référer
qu'à elle-même – jusque et surtout dans son application
extérieure. Application dont le critère
de validité ou de justesse ne peut pas être, dans sa
mesure-même, extérieur
à elle. Autant dire encore
et simplement que quelque
part, il n'y a pas d'application extérieure ou d'intériorité
extérieure à l'extérieur.
La
fameuse et fatale dialectique
des Pères,
ici, est un leurre subtil, parce
qu'il n'y a pas, à ce niveau, que
de l'être ou du néant,
sans mélange ni inversion possible.
Le déplacement, le décalage
est l'ennemi du lien que rien ne remplace ni change de sens.
Ou
alors elle
s'applique à l'extérieur, mais à partir d'une liberté
intérieure – non d'une
nécessité logique d'application pure et simple, extérieure à
elle-même ou à son point d'application. Liberté intérieure née
de sa confrontation fertile
avec les limites globales de
sa propre nature claire et humaine,
consentie, de leur
acceptabilité profonde heureuse ou
tragique.
L'application
juste de cette liberté
intérieure idéale incarnée
n'est donc jamais plus ni
moins qu'une adéquation intérieure juste
du résultat, dans
l'indispensable
visée
objective interne
d'une réponse à l'acceptable, ou face
à un inacceptable demeurant extérieur à son idéal de
mesure liée,
amoureuse du monde, le temps d'une
existence rehaussée dans le sens impérieux de
cette volonté naturelle autant que spirituelle.
Non vers une vaine victoire
du verbe haut,
mais vers une libération finale, une sortie du camp dans
son cri profond et son souffle parfait.
Voilà
de quoi on peut parler et dire face aux « on dit que »
assiégeant sans fin, comme
un bruit de fond montant en fantasme de tsunami
impondérable à
l'assaut notre pensée
première, quand elle parle
encore en nous à l'extérieur du mur,
comme dans le film The Wall.
Mur des
briques sanglantes de souffrances collectivisées
et massifiées comme
un produit. Tellement
collectives, d'être séparés par
ces
« on dit » exterminateurs, dépersonnalisés,
anonyme écrasante
loi non écrite, infiniment plus cruelle
que celle, illisible,
clouée dans le marbre pourri
des
frontons des Palais, aux
enseignes ambiguës des
boutiques des marchands du Temple, au nom du peuple.
Celle de la peur et de
l'esclavage, celle du silence.
Celle du mot d'ordre contre
la parole libre de parler pour dire, contre
ce que parler veut dire.






