AILLEURS, L'AUTRE
« Le 1er décembre 1916, à la tombée de la nuit, un Harratin, que le Père de Foucault avait soigné et guéri, frappe à sa porte pour lui remettre une lettre. Sans méfiance ce dernier ouvre sa porte et tend la main ; on la lui saisit. Terrassé, les mains attachées derrière le dos. Il tombe à genoux et prie. Le Harratin, d'un coup de fusil, lui fracasse le crâne. » R.
A la question de qui commandite les assassins, il ne peut,
apparemment, y avoir de réponse. Une partie de la réponse gît
cependant dans l'accueil fait à la nouvelle, non dans les
mots, mais dans les actes, des autorités responsables de tous
bords, à plusieurs niveaux de considération. D'abord le sens
de la disparition anormale d'une personne de grande ou très
valeur humaine, pour la communauté qu'elle représentait, autant que
pour l'humanité qu'elle incarnait, s'ajoutant évidemment à la
gravité de l'acte lui-même.
Au nom de ce sens, une justice normale digne de ce nom, même
prenant le temps, puisque le travail des historiens ou journalistes
ne peut que l'aider positivement, doit nécessairement
parvenir à faire la lumière sur un crime contre une certaine
humanité, sous peine non seulement de la renier, mais encore
d'être légitimement soupçonnée, directement ou indirectement, de
le couvrir, en vertu de l'adage : « Qui ne dit rien
consent. »
Le deuxième niveau, de loin peut être le plus essentiel, consiste
dans la mémoire qui non seulement réhabilite, mais encore
porte en avant le plus loin possible vivante dans le
futur l'action que l'on a voulu annihiler en croyant tuer un
esprit, comme on arrache une herbe par la racine, et effacer
ainsi un passé indépassable. Autant que les politiques, les
criminels sont des réalistes naïfs.
***
« cette
fibre particulière des découvreurs « de pays lointains »,
inaccessibles, mal connus, où l'on souhaitait se gorger d'inconnu,
et c'était là sans doute ce qui l'aimantait » (…)
« Je
pouvais même alors – au moment de cette indépendance, ayant
tranché net des amitiés et provoqué ce renversement des
liens entre populations, souvent non impliquées à ce point – et
sentir un curieux sentiment d'injustice, de trahison,
d'incompréhension en tout cas, contraint de lâcher
des racines, ce que le psychique refuse. (…)
Mais
une France chrétienne, solidement campée sur ses valeurs, où
l'exemple de Jésus constituait l'axe principal, et que défendaient
donc aussi des militaires de la trempe de Charles de Foucauld, comme
de ses amis, Laperrine ou Lyautey... œuvrant avec toute l'humanité
dont ils pouvaient faire preuve, la fraternité, le désir sincère
d'aider à surmonter l'adversité, (…) dans l'honneur, et sans
doute aussi par les valeurs du travail et du courage. (...)
Il
me chagrine que les actions de ces militaires chrétiens soient
perçues et se résument actuellement dans les esprits à des
opérations de commandos, propres à anéantir des peuples auxquels
on avait fait la promesse, le projet (...) d'apporter une stabilité,
une éducation, dans une vision plus fraternelle à long terme. Les
nombreux équipements de toute sortes, réalisés dans les pays, en
sont les témoins. Cependant, les "retombées" ne devaient
pas satisfaire suffisamment la nouvelle hiérarchie. (...)
Je
regrette profondément par ailleurs, le changement qui a pu
s'effectuer grâce, ou à cause, d'une notion de laïcité. La loi de
séparation de l’Église et de l’État de 1905 – et que garantit
notre République –, n'annule en rien les comportements loyaux,
valeurs morales ou autres, issus de lointaines vertus chrétiennes.
Par
contre, des valeurs imparfaites, venues de l'évolution d'une société
en décadence, comme on peut le voir actuellement, pourraient
répondre à ce désir de laïcité républicaine. C'est alors un
débat de conscience. (…)
J'ai
encore en tête les événements du 11è siècle, concernant les
croisades donc, et j'établis un prolongement de ce qui a dû être,
pour les pays arabes, musulmans donc, une humiliation. Ce véritable
opprobre, considéré comme religieux, longuement mûri, transmis aux
générations, même inconsciemment, en visant l'occidental,
l'incroyant, et le vaniteux de surcroît, et qui a fourni beaucoup de
raisons et de justifications à des agissements coupables – et
j'oserai ajouter : sans doute jusqu'au terrorisme actuel (…)
R.
***
Quelle est donc « cette fibre particulière » dont
tu parles, sinon celle, à coup sûr, d'exilés spirituels
qui s'ignorent (ou pas) ? Le besoin vital de découvrir
ailleurs ce qu'on ne peut pas, ou plus, découvrir dans son
propre pays, et qui a été, dans cet ailleurs, par son
inaccessibilité même, préservé, que le connu n'a pas
encore ni détruit ni contaminé. Par cette « connaissance »
inutile qui n'est en réalité trop souvent que savoir technique
réducteur, hors sol ou hors humanité, si l'on considère la
pleine humanité comme contenant essentiellement ce que l'Europe
ou l'Occident « développé », a nié et renié pour
développer, lui, sa puissance : spiritualité et culture
authentiques, dans tant et tant de cas et avec les mêmes méthodes,
qu'il y a tout un faisceau de vérités à envisager, évidemment,
mais l'angle d'attaque importe plus que le reste et sa
hauteur.
Ailleurs et l'Autre, dans cet après-trahison, avant, naïvement,
et après, avec l'expérience, sorte d'intime confirmation
consciente .
Se « gorger d'inconnu », ce que tout exilé de
l'intérieur va chercher à l'extérieur, essayant d'étancher
une soif de connaissance qu'un certain système précis ne
reconnaît pas comme légitime ou même autorisée : toute
aventure, par définition, est contraire à l'esprit de système,
clos sur ses certitudes de valeurs, dont le but logique,
inavoué et inamovible, est de rendre impossible, finalement, toute
connaissance réelle d'un monde démesurément modélisé,
autant par peur que par lâcheté, par épuisement mécanique
interne, soumis à la dictature morale et intellectuelle
des dogmes établis pour légitimer cette soumission.
Si les civilisation sont mortelles, c'est pourtant bien, sans doute
aucun, pour pouvoir, au contraire, comme avec les individus, pour les
peuples, aux exclusifs et inclusifs niveaux nécessaires, se
fertiliser et s'améliorer mutuellement, et renaître mieux,
augmentées de cette fraternité culturelle qui fait les
vraies civilisations, plutôt que pour une sorte d'agrandissement
sanglant de famille, monoculturel et incestueux, ou d'un
multiculturalisme d'industrie, niveleur et réducteur, intéressé
par le quantitatif d'un pur rendement esclavagiste,
ou par les tenants et aboutissants obscurs et mystiques d'une
théorie de la race – ce qui, finalement, revient au même :
l'humain étant un pur produit de consommation (et
d'auto-consommation) pour les chevaliers blancs du libéralisme
économique.
En ce sens, une chose : le Pied-Noir français d'Afrique du
Nord était certainement un métis en rupture de ban –
fut-il de haut rang, avec un système qui, d'une façon ou
d'une autre, l’excluait tout en le gardant en laisse
culturelle. Combien d'aventuriers du Nouveau monde n'étaient que
des parias ou de nobles révoltés de l'Ancien ? Certainement
beaucoup dont tu parles.
Comme pour n'importe quel aventurier-découvreur (…), la liberté
conditionnelle de découvrir une autre vie, dans tous les sens
du terme, ne pouvait que se résumer, à l'arrivée brutale de la
chute et du violent retour au réel de la force mécanique
économique – qu'à une sorte de médiation
coloniale, du côté du pouvoir investisseur, laissant
tout petit épargnant ne s'étant rien épargné dans sa
nouvelle vie, humainement ruiné dès que les bénéfices de
l'affaire lointaine étaient pris sur le nouvel Eldorado Arabe,
cette Amérique d'Afrique du Nord.
On sait comment les métropoles expéditrices et séductrices, dès
leurs innocents éclaireurs cernés, refoulés, massacrés ou
pris en otages par les uns ou les autres – comme paysans désarmés
entre deux armées – ont généralement traité comme les
pires, leurs anciens « petits colons » honnêtes et
humains, intégrés à la nouvelle patrie idéale de leur cœur,
« simples » (en haut et en bas de l'échelle), non
profiteurs dans l'âme, malgré les privilèges corrupteurs
sciemment accordés à leur situation officielle par un système de
ségrégation brutal et pervers dans son esprit administratif
– mais libres, là, pour un temps béni secrètement
compté et utopique, dans cet ailleurs préservé, d'une certaine
oppression civilisationnelle et de ses règles absurdes et
maladives.
Ceux-là, salement grugés, ayant tout perdu dans des
conflits qui les dépassaient, et pire, qui se faisaient sur leur
dos, profitant de leur naïveté confiante et garantie pour les
spolier, par une sorte de choc du retour, dans un malheur
quasi-apatridant – les spolier de cette liberté sans
prix de l'exilé volontaire, de l'aventurier recommenceur à zéro,
croyant ne plus sentir l'étranglement de l'invisible cordon
ombilical d'une certaine culture de la violence, la brûlure du fouet
du quotidien ayant miraculeusement disparu de leur dos.
Beaucoup de ces innocents ordinaires n'étaient pas des flibustiers
révoltés contre la couronne, mais des rêveurs, petits ou
grands. D'innocents rêveurs, les enfants d'un peuple élevé dans le
grand vent, mais insatisfait et humilié, mais au fond de la
fable, « Révoltés de la Bounty » quand même, en
imagination au moins, pour la morale métropolitaine.
Ces « enfants de la patrie », libérés, pour une
génération ou deux de la tyrannie de caserne « citoyenne »
et de la cruelle compétition monétaire de la fourmilière, pour
refaire un monde meilleur réel, à leur idée, avec le
meilleur de la culture d'un peuple enfin libre de ses rêves
éternels, – ces enfants-là, non seulement se retrouvaient, suite
à des événements incompréhensibles, orphelins en
quelque sorte, violemment plongés en pleine culpabilité morale,
désignés comme symboles et marque vivante de la faillite
honteuse d'une patrie défaite et perdante, et de surcroît, accusés
d'un mal d'inhumanité originellement responsable des malheurs
d'un monde perdu, génocidé de par leur seule présence
déplacée, eux, ces inconscients instrument de
« remplacement », dans un sens.
Ils incarnaient une sorte de coupable fausse « innocence »
coloniale, raciste, barbare ordinaire, portant le chapeau de
la honte du monde, dindons d'une des tragiques farces de l'Histoire
Moderne.
« Colons », avec contre eux, pour finir, Moscou et
Washington réunis en secret, avec, pour des décennies, toute
la culpabilité du monde sur le dos, le poids de l'infame théorie du
mot « colonialisme » adossée à un christianisme de
barbarie soudainement révélé derrière sa doucereuse façade
officielle. Ces petites gens et ces grands esprits, d'un seul coup le
dos au mur avec la note à payer : le prix de cette liberté
métissée – présentée sous les apparences explicites d'un
des plus abominables crimes – liberté prise un moment de
bonheur sans égal, comme dans le crime éternel des amants
libres, prise avec l'ordre absurde d'un monde historique
en guerre perpétuelle contre la vie, l'humain, la nature ou
l'esprit.
« L'idéalisme » pragmatique
de ces exilés volontaires ayant, comme à chaque fois,
servi de carburant, de justification morale et d'appât vivants
de fraternité. On peut comprendre et partager son ressenti et son
ressentiment justifiés, son rejet formel du mot « colonie »
au sens de conquête, de l'idée et du fait, sans ignorer
comment celui qui porte un espoir de coopération humaine
inter-raciale ou culturelle est toujours broyé et trahi par d'un peu
trop mystérieuses circonstances de hasard historique pour
être vraies.
La fraternité généreuse de la noblesse idéaliste permet de piéger et le citoyen et l'étranger, d'apprivoiser
celui-ci, de le soumettre à la propre soumission culturelle de
celui-là, à partir du moment où cette soumission n'est que la
basse expression d'un État ou d'une communauté se situant au dessus
de la personne humaine, cette unique valeur universelle concrète et
réelle. Après tout, rien n'oblige vraiment ces structures
collectives à se comporter en autorité dominante et contraignante
d'esprit et de fait, ce qui lui enlève d'ailleurs d'office toute
légitimité humaine : autorité n'est pas domination aveugle,
mais élévation exemplaire.
Combien de chefs de guerre ont fait de généreuses promesses à un
ennemi qui s'était rendu ou soumis, avec honneur, dans un souci
d'apaisement, sans que leurs promesses procurées
fussent jamais tenues ? La politique de certains États a
toujours été, hélas, pure barbarie, pure trahison. Qui l'ignore et
ne le subit pas au fond de sa chair réduite à quelque silence
complice ou culpabilisant ? Quelles générations généreuses
n'ont jamais fait un bilan de leur vie intérieure ravageur, hormis
les vendues, grasses et repues comme ces anciens romains cruels, de
ripaille et d'orgie, entourés de leur cheptel d'esclaves ? Si
la décadence vient de quelque part, examinons la tête du poisson
chinois.
Le partage croisé apparent des connaissances en tous genres,
sous le vernis du métissage culturel humaniste
multinational ou internationaliste – à
l'identique du « creuset » national, vendu
droit-de-l'hommiste, cosmopolitique commercial ou chrétien, procure,
certainement et réellement, dans un premier temps, beaucoup
de joies, mais autant d'illusions à venir aux jeunes mariés
culturels, avant que les tranchantes racines structurantes
d'intérêts dirigés, savamment manipulées, reprennent leurs droits
de vie et de mort sur les gens de leur propriété : nul
ne peut renier ses origines d'appartenance sans se ruiner,
intérieurement d'abord. Le drame apparaît, béant, quand cette
appartenance n'a plus aucune qualité humaine, devenue
socio-administrative ou militaro-comptable. Réalité première et
dernière que fuit tout exilé volontaire, inconsciemment.
Ce qui veut dire que le cynisme et la cruauté d'État, dont beaucoup
d'humains ressortissent identitairement et
économiquement, comme des enfants à l'autorité de leurs
parents, jouent toujours sur les cordes sensibles des
sentiments et attachements, première matière des liens, mais
aussi matière première des chaînes de l'instrumentalisation
objective : dans le couple citoyen normalisé, la famille asservie, dénaturée et déculturée,
le travail de marché et le marché du travail, ou les aventures collectives truquées, dans les liens homologués conformes aux proches les plus différents, ainsi assimilés et situés sur le jeu d'échec des cercles de pouvoir
contrôlant les vies sous le prétexte justificatif évidemment indépassable en soi qu'il faut un
système d'existence ordonné et orienté par les seules valeurs de l'argent-roi, donc une cohérence
humaine, mentale et sentimentale, logique et idéologique ad hoc. Le pouvoir
corrupteur, toujours plus royaliste que le roi, l'injuste roi, le
faible roi, l'irrationnel roi.
Surtout dans les zones coloniales extérieures
éloignées, où l'autorité de domination s'affaiblit, où les
repères s'effacent et fluctuent dans la confrontation
civilisationnelle avec l'inconnu et la perte de maîtrise du jeu, et
où seules, effectivement, comme tu le sous-entends bien, une
certaine foi ou sainteté permettent d'établir ou rétablir un
équilibre précaire et risqué au sens nietzschéen,
mais incroyablement fertile, ouvert et créatif. Et aussi,
relativement, très bref, comme tout miracle humain. Miracle
de vie qui consiste à ne pas choisir entre homme et femme, père et
mère, frère et sœur, fils et fille… une culture, une race, une
époque ou une autre, malgré sa situation et ses déterminations
concrètes, constitutionnellement contraignantes et
obligeantes, dans le fait à la fois d'appartenir et de ne pas être
propriété de, fusse d'une magnifique communauté de génies
en batterie ou en ruche.
L'obéissance naturelle n'est une privation de liberté, c'est un
choix consenti, en rien imposé par rien ni personne.
En ce sens précis, le communautarisme est un esclavage, source de
toutes les guerres d'hier et d'aujourd'hui, alors que la communauté
vraie et essentielle est une sorte de mère spirituelle non
possessive, non exclusive, mais plutôt la force de la flèche d'une
vie .
Cet équilibre entre la vie et l'intelligence est sans
doute, sur le plan humain, le bien le plus précieux, mais
c'est aussi, inévitablement le plus grand enjeu, la plus
grande trahison, nerf caché de la guerre « entre »,
finalement, hélas, des gens n'aspirant qu'à
coopérer, qu'on poussera et obligera à se trahir mutuellement une
prétendue survie ou super-vie : sinon pourquoi les générations
en arriveraient-elles toujours à se monter les unes contre et sur
les autres, gravissant ainsi les marches mêmes de leur sacrifice ?
L'esclavage – surtout l'économique – sous ses formes modernes
les plus douces, est la cause perpétuelle de tous les maux et de
toutes les horreurs, et l'égoïsme qui le co-justifie et co-dirige
dans la sale dialectique maîtrisée du maître et de
l'esclave, sous le vernis démocratique de certaines sociétés
« avancées », comme elles s'auto-proclament en toute
puissance « légitime », face à la barbarie nue qui les
habille pour l'hiver d'une si belle virginité en massacrant leurs
éternels « opposants ».
En l'absence bénie de celui-ci – l'esclavage déclaré,
la liberté donc, de jouir de ce bien-là comme absence apparente
d'un mal palpable et rugueux, les spéculations les plus basses et
les plus sales ont toujours ourdi leurs crimes les plus ignobles.
Tellement il est vrai que sans idéal supérieur à une simple
survie comme volonté de puissance ou de satisfaction de besoins
primaires, rien ne s'est sans doute jamais fait, mais aussi :
rien ne s'est jamais défait, non plus, hélas. Sans noyau de
vérité, pas de propagande, ni de crime, hélas.
Les réalistes manipulent les idéalistes d'en bas ou d'en haut, à
partir du moment où ils ne partagent plus, dans les faits, les
mêmes valeurs et où leur divorce secret est consommé ou
même seulement possible. Point crucial s'il en est.
Nous ne possédons rien, nous sommes possédés par ce que nous
possédons et ceux qui n'ont que leur idéal sont possédés,
au niveau de l'existence, par ceux qui monopolisent tout le reste
en n'en ayant aucun, ouvert à l'universalité pratique d'un
crime organisé en toute légitimité, en toute légalité même.
Par voie de conséquence, il n'y a hélas, dans ce cas de figure de
scission ou de fission d'humanité, pas de plus haute valeur
marchande sur le marché qu'un idéal « productif » –
et un idéal l'est toujours, hélas, dans un sens, que les
Américains des affaires appellent le rêve ou l'Eldorado,
qu'il s'agisse de culture, de travail, de sacré ou de militaire
(...)
Dans le système social ou étatique occidental, la liberté ou
plutôt son illusion – dès qu'elle n'est pas intérieure ou
spirituelle (ce qui permet – malgré tout – de la définir
plus clairement), est le piège suprême, champ magnétique magique
enchaînant chacun à un destin qui, hélas, ne peut se résumer, en
fin de compte, qu'à un pur retour réglé sur investissement,
excluant et désintégrant ses incarnations les plus pures et
généreuses. Le fatalité est toujours matérielle, nous avons
appris à totalement l'oublier et le nier en chœur, dès l'enfance
de l'art économique.
Nous ne possédons pas nos bien les plus précieux, et encore moins
ceux les plus élevés, s'ils ne sont pas création intérieure
partagée d'abord, dont nous n'aurons qu'une jouissance
viagère, au mieux : des événements « tragiques »
autant que mystérieux – ceux d'une « l'actualité »
divine – peuvent tout prendre et reprendre du jour au
lendemain – jusqu'à la santé de l'esprit lui-même, que détruit
méthodiquement la misère ou la guerre, civile ou pas, dont
seuls décident des États, qui en réalité possèdent absolument
droit de vie ou de mort sur tous leurs ressortissants, cheptel
dont il tirent profit et pouvoir, comme n'importe quel maquignon.
Les familles leur appartiennent par delà les générations, et les
biens de ces familles, qui font fructifier richesses et patrimoines,
un jour ou l'autre confisqués et « nationalisés »,
alors que ces entités administratives, sociales et politiques n'ont
ni valeur ni réalité humaine en elles-mêmes – comme l'argent
d'ailleurs – et ne sont que structures quantitatives empilées
par delà des siècles de contrôle et de pouvoir accumulés dans
l'abus le plus complet et l'illégitimité humaine – encore
une fois – la plus totale.
Là est la trahison principale de certaines sociétés dans leur
répétitive histoire de dupes et de souffrance, de mensonges et de
puissance. Comment, lorsque leurs États contrôlent et exploitent
des « colonies » – colons et colonisés confondus, dans
la même visée profitable exclusive d'une poignée moralisatrice en
diable d'intéressés embusqués, comment donc serait-il
possible d'assister à quelque miracle de coopération humaine
que ce soit, entre qui que ce soit, dès lors que la fin de
récréation (et de re-création du monde) est sifflée en haut lieu,
comme tu le soulignes ?
Nous sommes nous-mêmes en notre esprit et dans nos œuvres, le
bien usurpé de toute collectivité, dès lors qu'érigée
en supérieur inhumain, froid et parfait dictateur.
C'est seulement quand l'aimantation est sainte, comme l'a
montré et affirmé haut et fort Kerouac après d'autres, dont, sans
doute, le de Foucault dont tu parles ainsi que ces autres grandes
figures de l'époque dont nous parlons au Maroc, ou ailleurs, que la
grandeur sauve du mal et de la puissance pure cet
investissement spontané, le transfigurant en miracle ordinaire, dans
une descente assainie par l'humilité même de son
sommet. « Le sommet et la base » dans le même sens.
Et pour cela, il est rigoureusement exact de dire que, chez nous, un
certain christianisme a parfois permis ce miracle, par dessus,
malgré et contre la masse de ses crimes officiels, comme
un honneur et un bonheur que le monde gardera longtemps encore
en mémoire, comme un devoir – et c'est le principal – but
immédiat et suprême réconciliés. Il est cependant tout aussi
rigoureusement exact d'ajouter que toute humanité réelle
ordonnée selon des principes supérieurs équivalents à ceux-ci
ou pas, mais non trahis, le permet tout autant
– et d'ailleurs ne peut que rejoindre en beaucoup de points, sans
niveau, ce christianisme positif, créateur-là comme bien
ailleurs, d'Occident. Où l'on voit donc le lien ici, de plus, entre
aristocratie spirituelle et démocratie d'êtres
incarnés ou incarnants.
Tout ceci n'étant évidemment compatible, au politique, qu'avec une
laïcité positive ou ouverte – qui ne sera jamais, derrière
la loi et ses limites malheureuses, qu'un idéal magnifique,
dont on a vu ce que l'on peut en faire dans l'abandon de vraies
valeurs spirituelles et morales, effectivement.
La rencontre de deux peuples n'est pas nécessairement
colonisation culturelle si elle se fait dans des conditions
idéales, ce qui arrive, paradoxalement, assez souvent
dans les réalités premières ou les premiers temps, quand
tout le monde, fatigué des misères et folies criminelles, a
naturellement besoin de tout le monde : toutes les histoires
d'amour ou d'amitié, ou de famille ou de communautés commencent
bien et dans le bien, avant d'être rattrapées par la
normalisation des relations d'intérêts vendus et
achetés comme supérieurs par « les maîtres du jeu
». Cette contrainte de normalisation est l'ennemi commun : la
gestion des « réalités de la vie » n'étant qu'un plan
comptable à très long terme, ce qui pousse à l'assimiler trop
rapidement à une pure théorie du complot, alors qu'il n'est
peut-être que le complot d'une théorie dominante par une
intériorisation contre-nature.
S'il y a complot contre l'humain, il provient, en tout cas, de
la dissociation entre réalité et idéal et du jeu disloquant
que la réalité prend progressivement dans son axe « libéré »,
libéral, depuis que l'idéal a été, effectivement, ici, en
France, renvoyé à un Père descendu en flammes de
son ciel naturel comme un roi à re-guillotiner éternellement en
tout « matriotisme », un apparenté-nazi à coller
contre le vieux mur de la honte et de la haine transmises, ou un
Christ descendu de sa croix, sous un crachat philosophique
bègue, un peu trop réaliste pour être vraiment humain.
La révolte aussi a ses curés et ses anges exterminateurs,
qui ne sont pas les plus athées ni les moins fanatiques, les
plus blancs, ou les plus surhumains, hélas contrairement à
ce qu'en disent et déclament ses professionnels de tous poils, longs
ou durs, épinglés par le Camus de « L'Homme Révolté ».
Révolte et corruption sont presque devenus synonymes en pays de
modernité progressiste, parce que la révolte ne vient pas du bas,
trop écrasé par la haine ordinaire de survie.
Ceux qu'on peut identifier effectivement dans ta phrase :
« cette laïcité – par ailleurs fort bien reçue puisque
elle laissait la liberté de conscience –, mais elle autorisait
aussi, l'introduction de comportements déviants, issus de cette
"nouvelle notion de liberté", initiée par une politique
libérale de l'extrême, et encouragée par d'autres intérêts. »
En cette période cruciale de notre civilisation, ou plutôt de ce
qui en reste, essayer d'identifier les raisons réelles du terrorisme
fasciste pseudo-religieux qui nous assaille et nous massacre en
nazi de service, c'est chercher à comprendre l'incompréhensible,
l'irrationnel, le sacré du mal, le tabou politique que
pointa récemment un acteur néronesque. Ces États qui
l'ont fabriqué, ce terrorisme, frappent déjà de
« collaboration et de complicité avec l'ennemi » toute
tentative – même erronée – d'élucidation de ce mystère
annihilant, paralysant comme un gaz, déjà désigné et
défini comme inévitable, comme signe du ciel de
remplacement. Nouvelle « étrange défaite »
de plus pour notre jeunesse, dont elle sortira, une fois encore,
déracinée et désaxée, déboussolée pour un demi-siècle. Comme
la famille. Il faut bien faire table rase pour l'homme nouveau.
Trop tard, en sa vieillesse, si elle en a, elle repensera, cette
jeunesse autrefois abusée, avec une colère inutile et moquée
par ses enfants les plus abêtis, comment elle aura été humiliée,
bernée, sacrifiée, fourvoyée et idéologiquement terrorisée en
toute modération et douceur, en toute sécurité, pour
un bien dit commun, mais très particulier : celui de
la marche d'un monde qui va comme il va.
Heureusement, il y a ce quelque chose en elle qui, obscurément,
n'aura pas consenti, quelque chose de vague encore, comme un souvenir
d'enfance indéracinable pourtant, que le mensonge ne parvient
toujours pas à contrôler avec toutes ses techniques de lavage de
cerveau. Une chose qui se met à penser, à repenser, annulant petit
à petit chaque viol, chaque souffrance, chaque humiliation, chaque
malaise dans la civilisation extérieure. Toutes choses repartent
toujours de là, repassant par l'enfance, qui ne sont que des retours
de flammes incarnés à l'envoyeur. Le système parviendra t-il à
supprimer cette famille-là qui n'a rien à voir avec la
famille établie et contrôlée, qui diminue à l'inverse de
la démographie ? Il ne tient, encore, qu'à nous de répondre,
comme à un fil non rompu, nous, les rompus encore
enracinés.
« Depuis plusieurs siècles, les hommes de race blanche
ont détruit du passé partout, stupidement, aveuglément, chez eux e
hors de chez eux. Si à certains égards il a eu néanmoins progrès
véritable au cours de cette période, ce n'est pas à cause de cette
rage, mais malgré elle, sous l'impulsion du peu de passé demeuré
vivant. » Simone Weil
