Ce
sentiment si pénible et, si on s'y laisse inconsidérément aller,
mortifiant, de dégoût de sa propre crédulité, de ses illusions
perdues – mais qui demande et revendique l'illusion ?
Et, d'un autre côté, du refus viscéral et définitif de cette
crédulité – puisque rien ne l'est jamais, définitif, justement
de ce néant ordinaire empoisonnant à petit feu – vendre
âme et innocence au plus cynique système inventé, décadente
romanité héritée, indélébile marque de l'esclavage.
A
quoi sert la lucidité, quand sous-produit d'un nihilisme cherchant à
coloniser l'esprit en terrorisme intellectuel, permettant à ce
système impérial de corruption de vider les
vies comme on presse le citron ? Pas même à
l'expérience, aveugle comme
on aveugle le cheval ou le bœuf.
On
ne résiste pas par logique ou cohérence : le plus rusé
politique y perd la raison. Comment ne pas la perdre, avant l'âme et
l'être – ou après ? Difficile de se débarrasser de ce qui
colle à la peau en eczéma assimilé, naturalisé
civilisationnel.
Quelle
maladie, demande le naïf ? Nous savons maintenant : il n'y
a qu'une peste, un unique choléra. Tout est faux dilemme, pour
paraphraser Rimbaud. Que
les vieilles ruses usées d'une
corruption généralisée. Brave
cancer bénin,
brave new world, que
les progrès permanents d'un monde en marche ne
manqueront pas
de vaincre. En attendant, attendez. Patientez,
subissez, acceptez, oubliez, circulez. Ne
faites pas obstacle :
tout est pour le mieux dans
le pire des mondes.
Subversion
générale de chaque vérité
simple en problématique systématique,
celle du non-penser intuitif, instinctif, expérimenté, unifié
et unitif – destruction pure
et simple de toute forme de pensée originale et authentique. Par
une forme de non-pensée fixée en cadre mort
à sens unique, comme
ces gros clous pour aveugles sur le chemin de lumière ordinaire,
caricature commerciale
de sagesse et du sens,
commun ou pas.
Corruption
fondamentale, fondements et
fondamentaux, passant
pour mode d'utilité,
pour utilité de mode – re-polarisées
en leur contraire négatif exact
refondé sur
la plus belle joie malsaine
de table rase de l'humain et
de la nature mère
– jamais envisagée, jamais
aussi froidement, pour
les
dos, les échines.
Comment
s'étonner de ceux par
millions, épuisés,
éreintés, vidés de leur
vie, qui finissent par croire
ce n'importe quoi n'importe comment
pourvu que ça rapporte, baptisé monde nouveau, qu'on
les force, les pieds dans la porte ou dans le derrière, et
poings liés, à acheter et
vendre, désirer - consommer ?
Comment
s'étonner qu'ils finissent par confondre lâcher-prise,
d'une
vieille carcasse caractérielle dure comme arme rouillée
d'avant-guerre culturelle,
entre marteau et enclume, entre
chose et son contraire,
toutes devenues doubles
contraintes si
ordinaires; par
confondre, donc, lâcher-prise et
trahison. Celle
faisant
que non-pensée,
absence pure et simple, vide
enflé de remplacement,
usurpe placidement,
cyniquement, le non-penser
magistral, devenant
de plein droit dénaturé la
plus haute façon
officielle de
penser, la plus haute leçon
maléfique, ne pensant pas,
rien,
à rien ni personne ?
Nous
savions que la machine « ferait le job »,
comme disent les révolutionnaires économiques et
les prophètes financiers.
Pas que la machine à penser
viendrait si tôt ni
si vite remplacer l'archaïque moulin à prières. Plus
dure sera « la Chute », celle dont
parla Camus, pas celle de
l'Empire : la révolte qui
ne dit jamais « oui » le qualitatif, l'humain,
ne résout rien, elle empire,
le plus souvent, avec le vent
mauvais qui tue gratuitement
de froid, glaçant la vieille âme qui n'existait pas.
Non nous ne pensions pas qu'on pouvait ne pas penser : nous n'avions pas même pensé à l'impensable. Comme toute vraie barbarie, il suffisait de le commettre pour la faire être, pour le faire entrer dans la réalité, aussi impunément que le premier haut crime naturalisé venu encombrant les couloirs de la mort d'une humanité ordinaire bien ordonnée.
Nous avons oublié l'inoubliable au nom d'une prétendue liberté sans vérité, en forme conforme et confortable de fin de l'histoire, bien concrète et matérielle, celle que nous n'avons jamais voulu regarder en face et "sauvegarder" comme mal absolu, à cause du vertige et du vomi infantiles. A cause du rêve d'avenir et du grand sommeil d'adultes enfantins, sans plus d'esprit ni d'enfance.
Non nous ne pensions pas qu'on pouvait ne pas penser : nous n'avions pas même pensé à l'impensable. Comme toute vraie barbarie, il suffisait de le commettre pour la faire être, pour le faire entrer dans la réalité, aussi impunément que le premier haut crime naturalisé venu encombrant les couloirs de la mort d'une humanité ordinaire bien ordonnée.
Nous avons oublié l'inoubliable au nom d'une prétendue liberté sans vérité, en forme conforme et confortable de fin de l'histoire, bien concrète et matérielle, celle que nous n'avons jamais voulu regarder en face et "sauvegarder" comme mal absolu, à cause du vertige et du vomi infantiles. A cause du rêve d'avenir et du grand sommeil d'adultes enfantins, sans plus d'esprit ni d'enfance.

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