Que
restera t-il de nous ? Souvenirs pour les uns, mémoire pour les
autres ? Oublier l'histoire de nos vies, non celle de nos
exploits mis en roman, c'est oublier l'humanité. Ce que nous aurons
vécu aura été vain, si personne ne prend le relais. La
richesse de notre humanité, beauté ou force de ce que nous
aurons donné ou transmis, compris et non-compris dans
une pure enfance de l'art humain en soi.
Même
si nous ne savons pas ce que nous transmettons, exilés si
loin en nous-mêmes par l'arbitraire social des guerres civiles
culturelles décimant, ravageant l'esprit de nos familles au nom de
l'esprit de famille. Il n'y a pas d'esprit de famille, il n'y
a que des familles d'esprits.
Bien
sûr, c'était loi de nature, qui n'oubliait rien, dont la
parfaite haute fidélité de transmission, non
contrôlée, demeurait conforme à une certaine vérité
de conformité sans conformisme. Conforme à elle-même, non à une
idée, image ou caricature fabriquée. L'une des plus grandes leçons
de nature, sans doute l'évidente fertilité
universelle de la souffrance. Non sacrifice humain
inutile, religieux ou patriotique, trop humain, corrompu, perverti.
La
nature déjà plus qu'une immense mémoire, tout ce que
touche la guerre et le pouvoir. Bientôt devoir de mémoire
conformée d'une
post-humanité programmée, engrammée. Mais
la nature n'est pas une cérémonie,
c'est un feu central dont la présence aux
cendres tenaces,
éternelles
dévore le monde des apparences en péril. Feu
craint et redouté dont
la monstruosité prétendue n'est que le fantasme angoissant provoqué
par sa négation consciente inconsciente.
La racine du mal :
défier ce qui est supérieurement, absolument contre
tout arbitraire.
Pas
plus que de celle de Dieu, nous ne nous relèverons de la
perte de la Nature,
aussi évidente
que
muette pour qui a le sens du
sens. Absences
corollaires dont on ne se
relève pas : on leur fait face en défiant chaque
faillite au nom devenu
inutile de leur honneur
perdu, sans haine, sans amour non plus : le
service est compris.
Pertes
irrémédiables : chaque enfant qui naît « innocent »,
privé
de leur force
vitale et transcendante ne fait
que nier et renier,
infiniment parfois, au nom d'un gain fantasmatique, plus
personne ne relevant
ce qu'elles n'ont pu transmettre, à temps, murissant
instantanément son esprit
d'enfance dans le respect pur et simple ou la foi du charbonnier en
herbe, avant la salissure, l'avalanche, le couperet ou
le peloton établis et
adorés comme veau doré à la bombe.
Ces
pertes sont un beau dommage,
trou béant
au milieu d'une
vie valeur sacrée à protéger sans compter.
Le compte de cette valeur
fait le
néant central du
malaise pandémique. Chacun
irremplaçable, jamais
remplacé automatiquement,
gratuitement. La nature n'est
pas une machine, c'est une œuvre d'art artisanal
à chaque fois inspirée non
désirante mais unitivement désirée.
Les Romantiques révoltés avaient tellement raison qu'ils
en sont morts, atterrés
seuls contre l'égoïsme de
masse d'un système mécanique
érigé en superstition
cruelle de consommation en
soi.
Des
visages anciens d'apparitions, proches
disparus bercent l'indestructible
être intérieur secret
à jamais, non
d'illusions, mais d'une chanson courage
face à la mort qui vient, comme la mère berce l'enfant désespéré,
sans illusion, mais dans
l'enchantement qui
fait la force du Blues.
Bluespower. Voix si
fragile qu'on ne peut faire taire.
Voix
bleue tremblant dans
la nuit non d'un trémolo
d'opérette, mais de cette plainte éternelle montant, remontant
comme le mal de mer de tous les cœurs purs transversaux souillés
par la corruption endémique, systémique d'un monde privé d'axe
horizontal, remontant un temps aveugle tournant à vide comme voiture
renversée.
Ici
les héros du quotidien ne sont pas plus riches parvenus, ce sont
ceux qui n'ont jamais renoncé, ni dans l'absurdité ni dans la
maladie ni dans la solitude : marchant
droit devant avec leur faiblesse, soutenus par leur seule
bonne volonté nue. « This train... », Jack,
avec ou sans bouteille, quelle importance désormais, à Destination,
avec son entrée buckenwaldienne spectrale, monumentale ?
Georges, l'Espagnol !
Héros
ordinaire, petit juste
progressant
fièrement vers l'oubli, tenant enfants, parents ou amis d'une
main ferme et sûre, sans se
soucier du prétendu néant du
bout du chemin.
Quel
néant ? Où est le néant ? Là où l'homme n'est ni
indispensable ni
maître du jeu ? Là
où se tient
le passage sacré, si
redouté par les Usurpateurs du
Temps ?
« La vie est belle. »
Pourquoi
affirmer et faire croire
le rien
après la mort ? A t-on jamais vu se perdre une
seule chose ? Ne
se perd que ce qui est perdu, comme néant voulu en
soi. Tout
survit, à sa place, de nature et
d'être, présente
ou absente. Qui là a peur ?
Mérite-il de parler, d'être écouté ?
Tout
Se
prolonge, non dans l'héritage automatique d'une
reproduction ou production
pervertie,
mais dans l'esprit qui s'exprime,
s'incarne, partage et renaît de l'oubli même.
Jamais
entier ni absolu, reprenant
le
chemin ascendant au-delà de
chaque illusion de limite
d'une conscience enclose et
pourrissante. La
feuille d'herbe repousse où la vie l'a brûlée en surface un
peu plus que le simple Œil-Soleil.
Seul
disparaît l'égoïsme illusoire
de quelque
chose qui survive
encore un temps
pour croire pouvoir
rassurer et
payer un tant soit peu
(un temps soit peu)
l'angoisse
irrémédiablement consciente
de n'être qu'un
rien séparé,
d'avoir choisi si servilement
l'éphémère néant séparatiste
d'un
Moi de Compensation.
Alors que tout
se rejoint
au-delà du
spectre, indifféremment,
avant et après lui.
D'où
inévitablement
cette
rage violeuse, profanatrice
de
la profonde sérénité
de nature. "Insupportable"
indifférence à la trahison humaine comme liberté ou intelligence,
si ridiculement proclamée
arrachée à la si
pratique tyrannie
de ce que l'on a sacrifié, de
ce qui ne veut ni ne peut disparaître,
contraint à l'apparence, au
simulacre, au montage, à reconstruction plus « fidèle »
que nature. Délire
collectif punitif : l'inutile
« à la sueur de son front. »
Caricature
de ce qui est, reconstitué
en studio. Virtualité
procuratrice d'un
néant créatif
stérilisateur, infiniment reproductible, labyrinthiquement malléable
et émotionnel dans la théorie imprimée de la géométrie variable
de pensée unique, icône
clonée, mentale et sentimentale, stylisée, flottante sur l'océan
karmique des chaos organisés aux portes sanglantes des désespoirs
logiques et biologiques hurlant au ras du mal débordant du vieux
vase rouillé sur le globe rongé.
Nous
haïssons cette indifférence douce et distante
d'un monde qui refuse que nous refusions de l'aimer absolument
tel qu'il est, en dehors de nous
et des pseudo-valeurs de remplacement, pour ne pas dire d'usurpation
et d'imposture. Le monde, la nature sont sans condition,
c'est ce qui rend la nôtre, à nos yeux narcissiques
pervers, insupportable,
injuste et cruelle, infernale,
et finalement réglée par
l'incontrôlable
dérèglement :
la loi comme plus
haute expression de l'anarchie
de marché et d'industrie.
Combien
devons-nous
à ceux qui nous ont faits,
élevés, éveillés, nourris, protégés, encouragés, aimés sans
retour ?
La Machine
ne fabrique que maladies,
malaise, tension, angoisse et désespoir. Rouage mou
immense, rond
comme la
pensée unique,
l'idée
fixe à leur
potence subtile et inutile.
Machine
à violence
à partir du désir irrépressible de roue libre
comme chien enchaîné hurle sa haine du néant et de l'absurde, du
manque et de la souffrance. Roue
d'Inquisition avec ses milles Questions sans raison ni réponse
autres que le mal du mal.
Machine de Guerre Intestine. Digestion à fragmentation lente.
Machine
molle des beats de
salon ou d'expo, de manif, ou d'école
avec leur précieuse et spectaculaire
révolte artiste à la Pyrrhus, avant dégénérescence programmée
ou suicide productif,
esclavage derrière l'illusion mécanique, dès
qu'elle n'est plus
le fruit et le rêve d'un amour artisanal ou artistique, poétique.
« La poésie ne se lave
pas » disait un poète, par delà l'hygiènisme moral
progressiste-libéral des avant-gardes de guerre culturelle. Qu'elles
se lavent elle-mêmes le cerveau et le reste.
Jouet
tragique de forces chaotiques seulement
contraintes entre marteau et enclume de l'idée fixe,
obsessionnelle, psycho-pathologique. Non.
Sereinement, héroïquement, solitairement, solidairement non.
Pacifiquement non. Éduquer vers
l'humain, briser ces
chaînes-là, non celles de nature libre,
spontanée, adaptée, exprimée, vécue. Le
sens ancien, non pas archaïque ou
dit réactionnaire, mais
premier d'un monde enserré d'illusion
vitale de masse, débrayé, effrayé de sa propre servitude
utile de
marié « sans- culotte. »

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