" Ô mes animaux, êtes vous donc cruels vous aussi ? (...) Car l'homme est le plus cruel de tous les animaux.
C'est en assistant à des tragédies, à des combats de taureaux et à des crucifixions que, jusqu'à présent, il s'est senti le plus à l'aise sur la terre; et lorsqu'il s'inventa l'enfer, ce fut, en vérité, son paradis sur la terre. " Nietzsche, Zarathoustra
La vérité est compliquée parce qu'elle n'est pas belle. Sans beauté, elle ne peut ni être ni ne pas être, seulement être en souffrance, être souffrance. Partage contraint destructeur. Souffrance, avec lois et règles, qui, au lieu de la diminuer, l'augmentent, la déformant comme le visage d'un noyé dérivant dans la vie.
Du
besoin et du désir absolu d'éviter cette souffrance naissent ces
peurs qui font l'esclavage et la prostitution, avant la guerre
elle-même. D'où l'absurdité d'un monde construit tout autour d'un
abîme qu'on ne peut combler, épuisant énergie et liberté dans une
course folle – celle du prisonnier lâché zigzagant en vain devant
des mitrailleuses nazies ou « unionistes »...
Courant
après un idéal qui n'a rien d'idéal, étant essentiellement
négatif et déconnecté de la vérité de la vraie vie. Vraie
vie par delà les vieilles lois de la force, si bien décrites par
Simone Weil. La vraie vérité n'est pas le contraire du mensonge ou
son évitement : elle ne lui ressemble en aucune manière, elle
est allogène, étrangère, camusienne, divine.
Rien
à voir avec le bon vieux confort bourgeois, illusion collective
contrainte qui fait tourner en rond la bourrique du système, le
manège et la ménagerie. Kerouac constatait qu'il n'y avait pas de
lois positives, des
« lois pour », de
confiance et de valeur, qui mériteraient d'être aimées jusqu'au
bout pour ce qu'elles sont, à l'image de celles de nature,
nourricière, dignement consolantes et
consolidantes.
« Il
n'y a que des lois contre. », disait-il avec la
tristesse sans doute infinie d'avoir raison ou d'être obligé de se
rendre, à elle,
là dessus, comme à une sinistre fatalité de temps noirs.
Lois qui deviennent par le
malheur du pouvoir et pour le malheur collectif de peuples abêtis
de peur, des contre-lois,
contre-nature, anti-humaines, contre-vérité et contre-réalité,
engendrant sans fin la pire des souffrance, la
psychologique, psychique,
mentale et sentimentale, comme un long désert morrisonnien, celui du
si beau texte : « The End ».
Morrison
le blakéen, voulait aller au bout du mal pour trouver le bien. Il
n'est pas sûr que ce soit le chemin le plus sûr pour
beaucoup, il n'est pas sûr
que ce soit le pire pour
quelques uns :
le bien a des mystères parfois barbares,
parfois innocents. Mais
il parlait de condition de base, de naissance.
Kerouac voulait des lois belles, vraies, stimulantes et bénéfiques,
satisfaisantes, pures
et créatrices comme un bonheur à partager, aristocratiques
pour le peuple.
Morrison,
fils des sixties,
savait par expérience
qu'il est trop tard. L'auteur
de Sur la Route, fils de la guerre, qu'on
peut tout larguer pour trouver Dieu en soi ou en face. Morrison
voulait tout tout de suite, ou rien, avant le chamanique passage
ultime, non comme un chrétien trop fidèle, mais comme un Indien
christianisé révolté. Ils
se rejoignaient dans la vérité pure
et simple.
Ils
ne voulaient rien de cette malédiction
relevée si précisément
par Nietzsche : la vie n'est ni scandale ni autoflagellation
sur le chemin-de-croix d'une illusion masquant une
pitoyable condition d'évitement
de l'abject et de la saleté du fond du verre et du tonneau. Et donc
de leur manipulation
débile, de leur entretien courant, de leur perpétuation puante ou
raffinée, cynique ou philosophique, commerciale ou éthique,
sociale, religieuse ou guerrière, traditionnelle ou moderne.
Ne
pas respecter sa nature profonde, sa vraie nature
– comme dit le Taoïsme, c'est n'être ni viable ni
enviable. Misérable
parmi les misérables – mendiant ou maître, exilé du royaume, en
ce monde ou hors de lui, sous-humain, nihiliste en puissance, dont le
terrorisme est la seule
destination logique et idéologique, existentielle. N'être qu'un
existant contre-spirituel,
fut-on Premier-ministre, premier
magistrat ou premier Évêque, milliardaire ou
chef d'état-major (…),
dernier des humains devant chaque situation,
lever ou coucher du soleil, chaque rencontre.
Souffrance de ce « n'être que », inacceptable
insuffisance, irrattrapable manquement, si intolérables au fond,
qu'ils nécessiteront toujours – comme une drogue – le moyen
le plus violent et radical de l'illusion pure de sa négation et
de sa dénégation. Là, Nietzsche, mieux qu'aucun autre,
plus concrètement que Stirner, diagnostiqua tout au fond, le cancer
d'Occident, l'identifiant dans ses racines profondes et communes,
effectives et nocives, toxiques, vénéneuses, incurables,
normalisées, instituées, centrales, constitutives et congénitales.
Le système ne serait rien s'il n'était que d'argent. Ou de pure
force technique. Il est perpétuation de son propre mouvement
d'inertie et bassesse, de néant et de chute,
d'effondrement – usine à gaz psychologique et
surtout à brouillard, immense écran de fumée. Derrière le rideau,
c'est un truc à la K. Dick, le visionnaire, dans son meilleur délire
de réalisme.
Machine, simulacre ambigu, gélatineux et tranchant,
protéiforme, incertain, informel et mou, visqueux et sec à la fois,
flexible et inflexible comme l'esprit le plus rompu et corrompu.
Matière étrangère à l'humain, extra-terrestre,
extra-territoriale : le mensonge dans sa racine
pathologique et pathogène, tentaculaire, monstrueuse, matricielle.
Simulacre de vie, s'il en est. Parallèle au Néant, stupéfiant
et méfiant, méticuleux et pervers comme un nazi
anhistorique dans ses œuvres de « charité ».

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