« (…) les tranchées de première ligne appelées Bingo Crépuscule (...) » Wikipedia
Rappel : l'un des objectifs secrets de 14 fut peut-être l'élimination de cette jeunesse d'esprit traditionnelle, disparition officielle que 68 a démentie violemment avant de sombrer corps et âme dans la Forme labyrinthique des tranchées générationnelles et du genre contre toute culture authentique en contre-offensive.
« C'est vrai, on oubliera. Oh ! Je sais bien, c'est odieux, c'est cruel, mais pourquoi s'indigner : c'est humain… Oui, il y aura du bonheur, il y aura de la joie sans vous, car tout pareil aux étangs transparents dont l'eau limpide dort sur un lit de bourbe, le cœur de l'homme filtre les souvenirs, et ne garde que ceux des beaux jours. La douleur, les haines, les regrets éternels, tout cela est trop lourd, cela tombe au fond… (…)
Mes morts, mes pauvres morts, c'est maintenant que vous allez souffrir, sans croix pour vous garder, sans cœur où vous blottir. Je crois vous voir rôder, avec des gestes qui tâtonnent, et chercher dans la nuit éternelle tous ces vivants ingrats qui déjà vous oublient. (…) Un copain de moins, c'était vite oublié, et l'on riait quand même ; mais leur souvenir, avec le temps, s'est creusé plus profond, comme un acide qui mord... » Roland Dorgelès, les Croix de bois.
***
« Les doctrines extrême-orientales (…) voient [dans le côté psychique de l'hérédité] un véritable prolongement de l'individualité humaine. (…) l'assimilation (…) d'autres éléments psychiques provenant de la désintégration d'individualités antérieures (…) cela suppose au moins que les parents fournissent un germe psychique (…) et ce germe peut impliquer partiellement un ensemble fort complexe d'éléments (…) « subconscients », [ces éléments] au contraire [des manifestes], pourront ne devenir apparents que dans des cas plutôt exceptionnels.(…)
Ces éléments (qui peuvent pendant la vie, avoir été proprement conscients ou seulement « subconscients ») comprennent notamment toutes les images mentales qui, résultant de l'expérience possible, ont fait partie de ce qu'on appelle mémoire ou imagination. (…) d'ailleurs en dehors de la condition temporelle, qui est une de celles qui définissent cet état, la mémoire n'aurait aucune raison de subsister. Cela est bien loin, assurément, des théories de la psychologie classique sur le moi et de son unité. »
***
Inaugurer une année par un
souvenir ancien jamais rappelé contre une mémoire
« modernisée » de répétition industrielle,
ou plutôt, pacifiquement, paisiblement, sans elle – en
l'oubliant, en l'effaçant des
mémoires conditionnées comme un mauvais
souvenir du temps contre
le temps, quoi de plus neuf
au sens intemporel, intempestif et festif ? Il y a un tragique
oublié qui libère l'esprit et
la liberté est aussi une fête sans cérémonie.
La civilisation n'est trop
souvent qu'oubli et simulacre de substitution. Pour oublier il
faut simuler : rien d'humain ne se perd spontanément. Pourquoi
oublier ? Angoisse devant l'horreur de certaines vérités
cachées certaines réalités ? Substituer des raisons
éthico-utilitaires à certaines vérités c'est construire des
imaginaires malades au nom d'un principe de civilisation basé sur
une négation de la réalité vivante des vérités essentielles. Une
tragique erreur volontaire.
L'une des racines du mensonge
moral, autrefois qualifié de « pieux », serait lié
au simulacre de remplacement permettant de combler le vide
de l'ablation morale d'une vérité essentielle pour lui
substituer de toute pièce une idée existentielle
essentialisée et ajustée à une visée,
considérée par les intérêts du moment projetés dans un futur
programmé comme l'exclusif développement de ces intérêts
irréels, par delà les lois essentielles vraies de leurs
possibilités d'exister en vérité. Le mensonge moral est donc la
racine du mensonge, sa raison pratique première et ultime.
Le mensonge pur et simple
vient, ensuite, tout naturellement recouvrir d'une couche
indéterminée, mais multiple, ce mensonge moral d'origine, ce qui
permet de brouiller les pistes et de justifier l'oubli pratique :
le retour sur investissement de toute recherche de vérité
étant inévitablement une mise en danger inacceptable des acquis
partagés comme crime d'oubli et de la
satisfaction étendue de son salaires social. Ainsi la
liberté de mentir devient-elle vitale, au sens strict de ce
moment crucial, pour la sacralisation première du mensonge
avant sa vérification officielle périodique ultérieure :
c'est la fabrication du credo des crédules et
des innocents à naître. On peut penser ici à ces enfants de nazis
découvrant d'un coup leurs origines maudites. Nous sommes tous ces
enfants, qui sont aussi ceux de la guerre, du mensonge, du crime et
de ses syndicats ouvriers et patronaux.
Tout ceci résulte d'une
orientation pratique fausse des intérêts des gens et ne se
résout que par une remise à jour pratique des vérités que
ces mensonges prétendent défendre à travers une mémoire truquée
mais apaisante, pour ne pas dire soporifique. En ce sens toute
mémoire est à revisiter et à redresser comme une maison
abandonnée : celle de nos vies intérieures dans la chaîne des
générations, dans la mesure où personne n'échappe à ces liens ni
aux charges psychiques qu'ils supportent, personnellement autant
qu'au niveau des peuples et de leurs générations.
Une autre orientation pratique
doit être retrouvée comme vérité essentielle de l'existence. La
remise à jour pratique ne peut évidemment être ni une idée ni un
concept, fussent-il les plus humains du monde : elle ne peut
que partir des enracinements existentiels « traditionnels »
et « s'infiniser », le temps d'une existence, dans les
élans supérieurs construisant les routes de l'être et de sa
liberté sacrée « révolutionnaire », la tradition
d'hier n'étant que la mémoire vitale d'une
révolution future non dévitalisée par le temps.
Le temps est le calcul
surpuissant du mensonge enracinant l'ignorance et le doute
scientifique même. C'est pourquoi l'utilisation du temps est
stratégique : il peut servir une mémoire oublieuse ou un
semblant d'oubli provisoire, mais inflexible comme celui du roseau.
Ce roseau pensant pousse ses pousses des eaux préservées de
l'inconscient et du subconscient vers le vent à venir de
« l'histoire » et vers la lumière aveuglée de la
vérité intérieure d'êtres vivants de cette clarté souterraine
plus que dans l'atrocité humaine du soleil de cette même
histoire dans ses cycles d'obscurité spirituelle les plus sanglants.
La pratique libératrice
est toujours tournée vers un temps de vérité pure et simple,
vérité pratique personnelle ou populaire ne cherchant plus à
éteindre compulsivement de plus obscures qu'elle au nom de grands
principes existentiels de survie collective de synthèse, de
prothèse, de profit ou de compensation, de plaisir, de jouissance ou
de puissance. Cette psychologie phylogénétique est un imaginaire
malade, imaginaire infernal d'enfermés, « pathologie »
n'engendrant qu'un troupeau de moi malades. Elle ne signale
que la malédiction de l'oubli du diction chinois : « Tu
revivras parmi tes milliers de descendants. »
Oublier cette malédiction,
c'est ne pas la penser dans sa possibilité même, le wou-wei,
sans peur ni reproche. C'est le courage des héros spirituels.
Cette malédiction, avant 14, était inenvisageable et aurait
dû le rester. Mais la puissance des « temps nouveaux » a
méthodiquement anéanti cette impossibilité
spirituelle, comme, un peu plus tard dans le même mouvement,
elle tenta d'anéantir industriellement une « race »
d'esprits qui ne se limite pas à la génétique corporelle.
La mémoire vive des
gens serait une négation de l'histoire dans la mesure même
où sa vivacité dénie ou renie l'oubli officiel l'efface aux
niveaux personnel et populaire ordinaires. La racine de
l'oubli est dans le refus premier de reconnaître un fait
social ou personnel dans sa vérité – fût-elle incompréhensible
a priori ou a posteriori, et consiste à n'en retenir qu'une réalité
utile. Cet oubli officiel, construit sur une mémoire
ré-orientée, sélective, ajustée aux morales
sociales d'une économie mouvante et opportuniste, liée à un
nomadisme gestionnaire des ressources irresponsable – fussent-elles
humaines, nomadismes modernes de masse qui font le désert livide
des cimetières mentaux de la consommation et de son décors de
guerre, civile et mondiale.
Il y eut donc une nouvelle
histoire, pour un temps, comme tout ce qui vit dans une dimension
historique stricte : régulièrement cette histoire renouvelée
et reconduite vient pomper les ressources personnelles et
populaires de ces gens qui font – sans savoir ni vouloir –
l'histoire officielle. Pompage gratuit régulier des
ressources mémorielles pour rénover l'officiel
historico-mythique en soi ou le soutenir dans l'épuisement de
ses mensonges moraux à
partir des moments de sa corruption et décadence. Captation
des mémoires vives dans leurs traces et sources originales et
marginales privées, intimes, secrètes, préservées du marché
mémoriel.
Mais le refus
spontané de participer, de près ou de loin, à la construction
d'une mémoire truquée ou normée, agréée et homologuée,
ce refus pacifique des gens (comme celui de la plupart des
bêtes non domestiquées) qui vécurent « ces
choses » ensuite transformées en produits culturels
finis, en événements historiques,
ce reniement inconscient des
représentations et des interprétations est aussi un refus,
volontaire ou pas,
d'écrire ou de participer à l'écriture-réécriture d'un sacré
social de masse,
refus qui
se vit au présent et dont le
présent ne
s'éteint pas
dans les cœurs ni dans les
âmes – domaines qui n'ont encore d'existence ni
juridique ni comptable –
comme fantômes du
futur.
Ce
que la mémoire officielle permet de calibrer
« absolument provisoirement » dans une géométrie
sélective variable selon les
lois cachées de l'économie
générale –
la capacité de cette mémoire
étant par définition dite humaine donc
toujours très limitée :
il ne peut y avoir de place pour tout le monde et seul non
l'essentiel, mais l'essentialisé y
survit selon les intérêts du moment ou
les stratégies des maîtres.
Le sens de la mémoire vive des morts est,
lui, au
contraire, comme eux, hors
devenir vital, de
ses ruses et instrumentalisations,
porté par un souvenir plus intemporel
qu'éternel : dans un sens historique, il a encore à lutter
contre le temps efficace
qui efface, relativise,
dissout, utilise et réutilise le monde, ses vivants et morts à sa
guise aiguisée dans les têtes et cœurs
soumis à son imagination
pratique.
Le
refus volontaire va de la méfiance ou de la défiance jusqu'à la
révolte, surtout pacifique :
il y a une révolte du
silence qui parlera
toujours pour l'avenir, ou plutôt le fera parler, non de force, mais
comme résurgence aléatoire
de ce qui n'est pas passé au sens pratique et chronologique
mécanique, autant enfin
possible qu'irrépressible, son
heure venue. Cette révolte du silence est une réponse à la loi du
même nom. Mais l'involontaire imprévue,
elle, est infiniment plus précieuse pour la vérité, puisqu'elle
indique comment la vérité en elle-même
vit et survit sans besoin des
secours officiels du
jugement de valeur morale,
de ses classements de cadres, hiérarchies et
tuyauteries
C'est
une sorte d'inconscient pas si inconscient que ça, c'est plutôt ce
qui subsiste en soi aux marges du conscient
établi dans ses intériorisations pratiques, et qui subsiste de
façon pratique sauvage
aux utilisations diverses
admises ou obligées de la mémoire sociale. Cette mémoire n'est pas
asociale ou anti-,
comme le système pourrait le prétendre : elle est sur-sociale,
en vivant de ce que l'économie du système néglige, écarte ou
refuse de voir et prendre en compte, et qui finit ou commence –
cela revient au même – dans la conscience non pas tant morale
qu'humaine des gens,
décideurs ou pas,
qu'ils soient de peu ou importants. C'est donc aussi un conscient
sur-conscient en ce sens qu'il
ne laisse rien passer du mal vécu ou
subi, ou du bien, à un moment donné de sur-vie et de
souffrance, ou de joie
plus-qu'humaine, que
l'intensité, la qualité positive ou négative de la chose grave
spontanément dans nos circuits organiques et spirituels, sans les
sacraliser nécessairement, en les rehaussant
pourtant au rang d’ineffables
ineffaçables marques,
comme celle de 14, indices,
traces, symptômes, signes, ou auréoles, images, sentiments,
raisons, intuitions (…) à l'intérieur d'un vécu
définitif jamais clos, mais fermé au profanateur.
Ces
choses qui ne passent pas
au sens symbolique autant que viscéral, ou plus normalement moral,
chaque poète digne de ce nom en a parlé sans disserter sur les
madeleines, mais en s'attaquant à ce qui cherche, avec le
temps à les faire passer d'actualité éternelle, au sens non
médiatique, comme tout est
« humainement »
et
tragiquement passable de mode
ou d'actualité morale. Voir
en face cette histoire
ordinaire utilitaire qui
nous enseigne que tout n'est finalement qu'un éternel
retour renouvelé du même,
toujours plus discret et abstrait, concret et absent,
puissant et indolore, responsable et léger, cruel et protecteur,
absurde et directeur, identifié et impersonnel, fonctionnel et
organique, systémique et éthique. Du
même mensonge, de la même ruse, de la même violence, de la même
illusion et manipulation, qui eux, passent, repassent,
resservent et desservent
sans jamais rien oublier : au contraire. Tout « le mal »
d'une
révolte spontanée est soigneusement archivé comme un défi éternel
du soit-disant désordre
parasitant et menaçant la face figée
des versions officielles,
alors que son visage tuméfié
ne demande qu'à exprimer et partager.
Les
versions officielles
sont présentées comme celles d'une
nécessaire « continuité »
ou « cohérence » : si un mal permit une illusion de bien
profitable, il faut
entretenir sa mémoire pour ne pas fracturer ou
même fissurer la foi naïve
née
de cette illusion et permit de construire une super-illusion
mémorielle
rassurante
sur un imaginaire défait,
rongé par le doute et le
désespoir, voir le nihilisme inhérent aux civilisations
commerciales. Ces
versions sont une adaptation
pieuse justifiant
une sorte de darwinisme moral comme condition de fonctionnement d'une
loi des affaires
considérant, par exemple, la guerre affaire comme une
autre, aussi
spéciale qu'une autre, comme il y a des « opérations ».
Le
terme « version » indique que nous sommes au cœur du
symbolique, dans le religieux
même, lié aux interprétations d'un
texte sacré historique
permettant de donner du sens à ce qui n'en a pas,
à partir de ce qui en a pour la personne ou le peuple dans
son vécu, et non dans une
spéculation sur et à partir de
ce vécu, séparée intellectuellement de son sens par un pouvoir de
manipulation de la vie des gens, passant par celui des
esprits d'abord
et toujours. Il y a
traduction
dans une langue étrangère, à laquelle cette version est étrangère,
celle des vrais gens, celle de brutes généreuses de
départ, traitées en abrutis égoïstes fabriqués par le système à
la fin des fins.
Aujourd'hui, tout se passe,
dans ce moment historique pseudo-hégélien de droite, comme si tous
ceux qui ne parlent pas des « réalités » avec un
maximum d'euphémisation sexuelle étaient de dangereux
radicaux de culture de classe dangereuses, rebelles subversifs
des mots courants, à la « LTI, Lingua Tertii Imperii »
étudiée par Victor Klemperer dès 1933, horribles hérétiques de
la morale aujourd'hui provisoirement inquisitoriale molle de la
pensée unique comme le marché. Tout se passe comme si ceux qui ne
consentent pas à cette mystification alimentaire collectiviste de
marché étaient de dangereux hors -la-loi des codes et du droit
humain rectifiés. Tragique singerie de l'histoire
« conservée » et de ses révolutions confites au formol
des fous du labo mémoriel, camp de concentration ou pas.
S'il n'y a plus d'autorité
spirituelle respectée, ou même respectable, depuis belle lurette en
Europe, le pouvoir psychologique, lui, est à l'apogée de son
illusion. Comme Dieu, quand il n'était déjà plus qu'une imposition
ensorcelante du collectivisme culturel défensif mémoriel
truqué, masquant une identité désormais intellectuelle
et discutable, corrompue et autodétruite par les
simulacres de théories de « conservation »
révolutionnaire aux formules plus toxiques les unes que les autres.
On peut embaumer d'histoire les morts importants, la mémoire
vive, elle, n'a jamais eu besoin ni de prêtres ni d'embaumeurs, sauf
pour les descendants historiques de ceux qui n'y ont jamais
cru, n'ayant jamais participé aux souffrances imposées ni aux
sacrifices exigés. Sauf aussi pour leurs malheureux esclaves.
Cette mémoire pratique,
organique, spirituelle des gens d'hier et d'aujourd'hui, est une
psychologie sauvage, libre parquée en quelque
sorte, dont il faut ouvrir les portes de la réserve mentale sous
peine de subir éternellement la dégénérescence des âmes
perdues qui y sont ignoblement cantonnées depuis la Grande
Guerre. Et encore plus, celle sans nom de ceux qui les y ont
enfermées depuis sa fin officieuse, en 1945. Ce
Dachau-là n'a pas de nom, pas d'existence officielle, ou, plutôt
si : il a tous les plus beaux noms du monde dit libre, comme
tout territoire intérieur affamé sous contrôle. Il ne
fallait pas combattre César, il fallait l'encercler et attendre. On
dit, dans certaines traditions immémoriales de chasse que le
gibier en sait plus sur le chasseur que celui-ci sur celui-là.
Vercingétorix : la première et la dernière illusion
mémorielle fabriquée par le système francisé contre
Astérix, comme en 14.

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