-
L'argent serait notre seul espoir humaniste,
notre seul espoir de démocratie. N'a -t-il pas libéré les
femmes de l'esclavage domestique et de la religion ? Puisque le
travail c'est l'argent, c'est de l'argent. Ou plutôt :
l'argent serait le symbole par excellence du travail, son
sommet, sa perfection, pure et formelle, son abstraction lyrique
en quelque sorte. A tel point qu'on ne travaille plus pour
travailler en lien avec un besoin vital et métaphysique,
humain primaire et supérieur, mais seulement pour la récompense
symbolique, sorte d'indulgence laïque moderne, qui ouvre les portes
des temples de la consommation avec leurs ailes de désir sans fin.
Désir, cette foi laïque qui donne son sens à la vie
moderne ordinaire et extraordinaire. Qui ordonne et donne
valeur et mesure à chaque chose, ne craignant – c'est le moins
que l'on puisse dire – ni la démesure ni la folie des grandeurs.
Bien que question grandeur, celle-ci soit finalement devenue plus
rare que l'argent lui-même !
-
Pourtant, ceux qui travaillent dur de leurs mains ou de leur esprit
savent combien le travail n'est pas l'argent : ils ne
sont pas riches et ne le deviendront pas, malgré leurs rêves naïfs
de reconnaissance monétaire trahis. Plus on gagne, plus on dépense,
qu'on soit riche ou pauvre. Pas pour les mêmes raisons, il
est vrai. Les uns croient justifier leur théorie du bonheur en
courant après les illusions d'un bonheur supérieur fait d'inutile
confort, les autres courent après un coût de la vie qui se moque
éperdument de leurs mérites. Les rentiers savent aussi,
intimement, pourquoi l'argent n'est pas le travail. Mais ils
ne diront rien : le spleen et l'absurde de leur vie, avoués,
déclencheraient des vagues de colère criminelle, puisqu'elle est
l'espoir religieux de remplacement des « masses
laborieuses ».
-
Alors pourquoi mentir, se mentir ? Si travailler peut être une
sorte de prière ou de grâce, compte tenu de l'absurdité de la vie
d'aujourd'hui – dès que l'on supprime l'aliénation ou
l'esclavage, ce qui est loin d'être le cas du travail moderne – ,
ou alors une belle relation avec l'autre
– autre utopie douloureuse ici-bas
– , comment peut-on oser dire sans rire
que l'argent remplit et remplace,
directement ou pas, ces fonctions vitales, sociales autant que
métaphysiques ? Comment
peut-on en arriver à de telles superstitions ?
Les
temps changent, disait Dylan. Aujourd'hui, non seulement les élites
osent affirmer impunément
que l'argent fait le bonheur, mais elles nous enseignent qu'il
fait l'être :
il suffit d'en avoir.
On dirait que toute la rationalité du monde, et
celle de la science
officielle
d'abord,
conspire contre l'être. Que devenir et paraître cherchent à
paralyser la liberté, cristalliser
la fluidité de l'être
pour la couler dans le
moule d'une pensée unique économico-platonicienne : Platon ne
prisait guère la poésie. Ainsi, l'idéologie des militants de
l'enrichissement privé
est-elle une pensée fonctionnaire de
la finance.
-
Il n'y aura plus que des valeurs, pardon, des coûts de
fabrication : le mot valeur a t-il jamais voulu dire quelque
chose de concret, de palpable, aussi bien sur le plan
moral que financier ? N'aura t-il pas fallu attendre la
bourse pour que ce mot ait un vrai sens ? Ce qui vaut ne peut
être qu'utile, profitable pour un riche ou un aspirant à la
richesse. Comment un utilitarisme, fut-il dit « chrétien »,
aurait-il pu concevoir que la pauvreté ait jamais pu être un
idéal ? Comment un riche pourrait-il concevoir que la richesse
ne soit pas un idéal pour le genre humain ? Comment
l'enrichissement ne permettrait-il pas idéalement un humanisme
« pragmatique » supérieur ?
A ces trop métaphysiques questions, on peut répondre que
l'humanisme véritable, s'il fait de l'homme un des centres
du monde – et non pas son centre ni sa mesure
exclusifs –, l'humain, lui, n'a jamais été ni son centre ni sa
mesure propres : il en est une partie essentielle, il
est loin d'être le tout. La démocratie elle-même, si essentielle
soit-elle, n'est pas le tout : elle exprime un besoin qui la
dépasse infiniment. Seule une déficience de fait
la justifie. Deuxièmement, la pauvreté – plutôt volontaire :
ne posséder ni jouir plus que nécessaire, possession et
jouissance n'étant que des moyens primaires nécessaires –
n'est qu'un moyen rationnel et naturel de satisfaire, et de
se consacrer à des besoins secondaires infiniment supérieurs aux
limites du réalisme primaire, comme la liberté, la créativité ou
la spiritualité (...) Un humanisme qui se respecte ne peut être
que pragmatique, pas plus qu'il ne pourrait ne pas
l'être.
-
Il faut aller au fond des choses et les dire. Mais c'est risqué au
quotidien conforme. En Europe occidentale, en Occident, à l'Ouest,
culturellement, il existe au moins trois races de chrétiens portant
ce titre, tout provisoirement honorifique, avant que les
vents ne tournent à cette maudicité fatale qui fait de
l'histoire ce que l'on sait, plus dans l'oubli et le remplacement
que sur les toits médiatiques, qu'elle rémunère comme faiseuse
d'opinion, comme faiseuse d'anges. Il y a les chrétiens d’Église,
les chrétiens de Protestation et les chrétiens d’Évangile. Ce
que prétendent les Protestataires à propos de leurs ennemis
Romains a toute les chances de ne pas être faux, compte tenu du
choix, qu'ils ont historiquement fait, sans aucun doute en bonne
connaissance de cause ; choix de sécession au double
jeu qu'ils dénoncent, paragraphe 5, de la part des
continentaux. Protestataires en leurs comptoirs ultra-marins
fortifiés, défroqués du spirituel gouvernés par les loges, le
WASP (…), ces tartuffes font la leçon de morale pragmatique
aux « fonctionnaires de Dieu ». C'est de bonne guerre de
religion : on évangélise d'abord… Mais le double jeu
nouveau, révolutionnaire des Protestataires doit
aussi être montré, qui, au mieux, ne vaut pas mieux.
-
Quelle est la nouvelle carte, la nouvelle donne ? Le mérite
et le risque individuel, personnel, face au dieu de la
fortune. L'argent, c'est comme Dieu : il suffit d'y croire
et de le provoquer plutôt que l'invoquer, pour qu'il existe
en soi et pour soi, si on peut dire. Sauf qu'ici, l'argent rien que
pour soi et Dieu pour tous, ou le profit pour soi et les dettes
pour tous, c'est du miraculeux : une ruée vers l'or en règle
séculière, fièvre mystique d'un nouveau genre, rationnel
et moral, dépassant les vieilles oppositions :
réconciliant le monde le temps de l'appât, – rebaptisé
ici du terme de démocratie, démocratie au travail, si on
veut – puisque le gain réel – après déduction de crise – ,
lui, n'est que pour quelques rares élus finaux.
Tout est permis à une cause sacrée, la croisade pour un monde
d'argent merveilleux à la Disney est un conte incroyable
pour les nouveaux croyants, rêve collectif contraint et
obligé comme un passage à tabac de l'être au cœur même du néant
de l'égoïsme rationnel. Cette croisade pour « les
forces du bien », de la démocratie et de la liberté
exclusive d'entreprendre mobilise, génère, fabrique et
invente une énergie de transformation et de transfiguration
inédite.
La Passion non du Christ, mais de la jouissance sans
entrave soulève les montagnes, recompose une humanité de
« melting-pot », écrémé
suprême, transmutation supérieure du monde : Prométhée
s'est donné du bois pour une "éternité" matérielle. Gloire du
mérite et du risque recouvrant comme marée noire celle des anciens
héros et saints confondus, enfarinés, roulés dans le goudron comme nos goélands. Le
courage au travail « productif » produit l'argent
qui fait l'humain semblable aux dieux, voire à Dieu lui-même, si
l'on s'en réfère à certaines déclarations de banksters. Un Dieu,
ici, comme la démocratie : purement commercial. Un beau
simulacre moderne avant le désert brûlant.
-
Folie rebelle, pionnière contre jalousie mesquine de
l'entre-soi continental, nouvelles frontières, la frontière,
disons plutôt le front, la guerre perpétuelle – non plus
la paix, depuis que « la paix c'est la guerre ».
Paradoxe fameux, efficace comme un réflexe
conditionné : si tu veux la paix…
Pour se détacher de la richesse et de ses illusions, il faut
pouvoir être riche : Satan tente le Christ. Ceux qui n'ont
rien deviennent des névrosés, des obsédés… Sois puissant pour
aider, pour partager, aimer, comprendre, pouvoir parler… Si tout
ça était bien vrai, ne pourrait-on le voir et le toucher,
comme le nez d'un puissant au milieu de sa figure ?
L'argent serait donc la seule alternative à la guerre, en vérité ?
Et même à l'esclavage (!), aboli aux USA parce que trop onéreux,
alors que celui-ci aurait produit la guerre civile (on suppose de le
nord était plus riche) ?… Ajoutez la mythologie à la
superstition, vous aurez une foi parfaite, confite à point.
-
La Terre continentale ancestrale ne serait qu'un capital
contre-productif, archaïque, voire fasciste avec ses valeurs
aristocratico-mystiques d'un côté, écolo-bolchéviques de
l'autre. La seule vérité serait qu'il faut toujours être plus
rentable, productif, enrichi pour être toujours meilleur
dans le combat pour la vie ou la science, le progrès : par la
vertu intrinsèque, évolutionniste du marché, l'argent se
met spontanément au service du monde et de ses malheurs
aléatoires, il donne la mesure du mérité lié au
travail. Parce que le travail lui-même, en dehors de ce qu'il
rapporte, tout le monde s'en fout : ce n'est qu'un moyen
pratique de s'enrichir, c'est à dire d'espérer un jour ne plus
avoir à travailler. Le travail n'est qu'un valorisateur, pur
moyen instrumental, non plus vocation qui nous dépasse et aide à
dépasser. C'est un job interchangeable, une tenue
homologuée d'intérimaire.
On ne le répètera jamais assez aux simples d'esprit. L'argent
n'est pas la jalousie des frustrés ou des peine-à-jouir, c'est une
question de jouissance, de joie sans culpabilité, nous
susurre t-on. Mais si l'argent engendrait joie et bonheur, cela se
saurait, se verrait ! vous dites-vous. Oui, mais ici, seule
la valorisation de l'ego, non de la personne à l'intérieur de qui
il a été implanté – par le travail, ou plutôt son symbole –
compte, si loin de la vraie vérité. Le bon travail, le
vrai, a t-il besoin d'ego ? Voilà pourquoi il doit être
remplacé par sa valeur théorique comme une plus-value plaisir purement
psychologique : c'est une nouvelle culture, on vous dit! Celle
du bonheur dont parlait Nietzsche. Seule la valorisation.
Pas le Beaujolais. « Noël sur terre ! » Une
révolution. Rien que du bonheur !