« Le monde
change ! » clament et proclament sur un ton de prophétie
révolutionnaire, et comme dans un mot d'ordre incontournable,
contraint par la réalité elle-même, les libéraux technologistes
de service relayant les gauchistes révolutionnaires en état de coma
éthylique avancé; profitant du désarroi de temps étranges, venus
d'ailleurs, où se profile déjà un fascisme rénové
dans chaque camp concurrent pour le contrôle mental et
instrumental. La révolution, ça conserve.
Sous-entendu les
techniques évoluent et elles obligent impérativement
à sacrifier l'intelligence et la morale éternelles à leurs besoins
fabriqués, besoins auxquels ceux de l'humanité finiront
forcément par répondre unilatéralement, pour pouvoir
survivre dans un monde concurrentiel surpeuplé, acculé
mécaniquement aux lois du nombre et de la masse économique
industrielle dite « numérisée » – entendez accélérée,
« simplifiée », totalement gérée au sens de
rationalisation ultime.
« Le monde est fini ! »
tout doit être calculé au plus juste si on veut continuer à
« infester la terre » en toute impunité « utopique »
légitime.
Les lois fondamentales du
contrôle humain auraient donc changé ? Celles de la guerre, de
l'argent, de la religion et du sexe ? Un progrès humain
serait-il en vue ? Le suicide collectif ne serait plus le
but suprême latent ? Nous ne voudrions plus changer la
vie dans le sens de la mort ? Nous l'accepterions enfin
telle qu'elle est donnée, telle qu'elle nous dépasse, bonne ou
mauvaise selon notre volonté en nous, selon son
étrangeté hors de nous ?
Le monde change pour tout
le monde : nous aussi nous changeons : nous ne croyons
plus, comme dans nos jeunes et naïves années, que ce
même monde inchangé change. Nous savons qu'il ne
le peut pas, qu'il ne le veut pas, qu'il ne le souhaite pas. Ce qu'il
veut, c'est continuer à changer pour ne pas changer, pour
aller plus loin encore dans la volonté de puissance et de
domination. Dans le défi, ce mot à la mode, de précéder
l'inéluctable, comme le suicide précède la fin logique ou
naturelle.
Les libéraux
technologistes se gardent bien de dire si le monde change en bien ou
en mal : dans les deux cas leur plan est le même,
il ne change pas, lui : tirer profit de l'un ou
l'autre et même les mettre sur la même balance faussée pour vendre
les deux possibilités d'opportunité. Peu importe le flacon
pourvu qu'on ait l'ivresse, tout et n'importe quoi plutôt que
d'envisager notre humaine condition en face et
d'accepter la grandeur de ses limites.
Le dépassement de soi des
anciens est passé à la trappe : il suffit, avec les machines,
ces chiennes serviles sans état d'âme, de dépasser le monde
lui-même, de le changer, de l'échanger.
Tout plutôt que
ce scandale irrémédiable de la vraie vie, avec ses règles
naturelles inhumaines et insoutenables, ses principes
transcendants inadmissibles, oppresseurs et injustes,
barbares. Tout plutôt que cette horreur de la nature. Plutôt
l'anarchie humaine organisée, encadrée.
L'avisé Baudelaire avait
bien vu les vertiges de la violence artificielle et de
la délinquance psychologique, abyssale et sale, du plaisir
gratuit et cruel institué, cette basse-fosse romaine de
nos fantasmes gladiateurs, qu'allait nous procurer la pure et
dure trahison de la condition humaine, et la haine
jouissive de soi qui nous porterait à
dé-construire, dans la plus basse animalité, enrobée
de morale sociale alter-égoïste, nos vies et le monde : celle
du gamin pourri qui n'aime les jouets que pour les détruire dans
l'extraordinaire excitation du mal de vivre moderne,
obligatoire et public, facultatif et privé.
Les orgies changent :
elles deviennent intellectuelles, culturelles, économiques,
technologiques, au milieu du nouvel esclavage mental. Le mal seul
change : il sort des ghettos, des limites, de son aristocratie
du bas-fond et du dessus du panier. Il se démocratise, se greffe, se
télécharge, s'intériorise, colonisant nos corps, nos nerfs, nos
imaginaires, nos enfances, nos sentiments.
Le changement égoïste
et brutal nous fascine comme une apocalypse
festive, ivre de pouvoir et d'arbitraire, feu d'artifice
hédoniste, bûcher autour duquel dansent nos monstres,
avant de tomber à la renverse, comme des mouches épuisées ;
nos monstres sacrés, ces merveilles voraces illimitées et
délirantes, dévorantes, engloutissantes, comme le fut d'abord le
IIIème Reich aux yeux rougis de la misère grise et noire,
comme un naufrage suprême qui nous fasse vibrer à mort à
crédit, pur objet sensuel et consensuel du « grand »
désir d'en finir enfin et de tout oublier dans et par une
servo-consommation ultime, absolue, fasciste disait le poète
italien assassiné, de la seule vie qui change et mange
tout le temps trop intense désormais qui nous fut donné pour
rien.
Nous rêvons d'être des
machines. Voilà ce qui a changé : le mauvais rêve et
son angélisme malin automatisé, répandu comme une pandémie
intellectuelle, mentale, psychologique, onirique, mystique.
L'homme machiniste machiné n'est plus une honte, un
scandale : le monde change.
C'est devenu un idéal de survie recyclée,
d'augmentation perpétuelle contre l'éternité même, de
contre-vie et de contre-culture, de contre-humanité, de
contre-vérité : la pédagogie pathologiste du désespoir
a payé, le nihilisme fertile a accompli sa basse besogne de
redressement productif.
Le champ est libre, la
voie est ouverte, radieuse comme l'illusion d'une aube nouvelle et
dorée. Il n'est plus besoin de
ne plus croire en rien, il faut
croire dans le Rien du Hasard, comme dans une nécessité
crédible du tout est désormais
possible, advenu, avéré et
prouvé en œuvre.
C'est une rédemption
inespérée, miraculeuse, scandaleusement belle
même, comme la remontée
transcendante des cours de la bourse de la City en pleine fin du
monde.
