Cher C.,
Content d'avoir de vos nouvelles. je pense à vous régulièrement. Je vois que vous êtes allés du côté
du grand Giono et de la recherche de la pureté. Savez-vous
qu'il y a un lien secret Giono-Camus ?
Pour ma part, je reprends
aussi des forces comme vous dites et je continue mon chemin :
c'est une méditation quotidienne, sans obligation de résultat
précise, mais qui ne s'arrête jamais, et quand un texte tombe,
c'est qu'il est mûr. Je pense que je vais vers un approfondissement
progressif des relations entre le sacré et la technique, sans avoir
de direction plus définie. Mais cette orientation précise est déjà
une belle récompense en soi...
Pour ce qui est du
« combat que l'on sent venir », il risque d'être plus
rude et inattendu que l'on pense : il sera sans doute d'une
violence inouïe ou extrême, et d'une traîtrise inédite. Il faut
s'attendre au pire, surtout de la part des « amis ».
D'un
autre côté, si la guerre est liée à une sorte d'horreur sacrée
qui révulse, elle est aussi pour certains éveillés,
l'occasion d'une grâce unique, comme les pire misères en portent
mystérieusement en elles, qui nous ravira, dans tous les sens du
terme.
Nous n'avons jamais eu le choix et nous ne l'aurons jamais :
nous ne sommes que des humains, condamnés au dépassement heureux
ou à la déchéance, à la chute ignoble, innommable. C'est
un retour de vérité
éternelle. Un
éternel retour de devenir truqué.
En
ce moment, ce qui est le plus important n'est pas de croire pouvoir
stopper un phénomène « mûr » et karmique, mais de
regarder en face ce
qui le détermine, ce qui détermine, une
fois encore, le basculement,
de façon masquée et volontaire. Ceux qui le déterminent une fois
encore, une fois encore au pouvoir.
Nietzsche n'est effectivement pas
un Antéchrist, comme voudraient le faire croire les bonnes sœurs
communistes, mais un des prophètes, oui, d'un renouvellement
chevaleresque du christianisme ou plus exactement, de l'ancienne
chrétienté, par delà les morales truquées. Il ne peut qu'appeler,
au delà de ses excès, si sains parfois, à une nouvelle fusion
instincts-spiritualité en Europe, par delà le retour programmé des
démences fascistes : il faut non pas rejeter a priori ces démences,
mais les guérir avec de la vraie vie, de la vie
supérieure.
Savoir
se servir de la raison passe par la capacité rare de savoir trouver
la place de la raison, centrale non déterminante,
pour pouvoir « croire pour comprendre et comprendre pour
croire », ce qui est la formule éternelle du chemin. Le culte
de la raison, comme celui de la femme, nous a égaré : la
raison n'est rien sans ce qui la remplit et ce qu'elle remplit. Elle
n'est plus qu'une forme fantôme
hanté par la vérité. Vérité qui la dépasse.
Pour
ce qui est de la pauvreté volontaire du futur, que vous nommez
décroissance, il est évident qu'il n'y a que des cycles, et que la
croissance appelle la décroissance comme le travail le repos, comme
l'assolement triennal préservait la terre-mère que nous épuisons
et empoisonnons aujourd'hui. Il en est de même de l'humain je crois.
Si nous ne laissons pas l'humain reposer,
une grande fois pour toutes les fois manquées, dans la grâce des
dieux, alors, nous allons disparaître, avec nos cultures prétentieuses,
exténuées par le désir de puissance et la volonté de jouissance,
dans le néant de nos illusions comiques comme le
transhumanisme matériel.
Oui,
la machine du temps
« nous a divisés en deux, nous a mutés dans deux sens
opposés ». Mais c'est son rôle : elle est le séparateur
et la ligne de front. Le combat est spirituel. Il y a ceux qui, comme
le souhaitait Simone Weil, « refusent la puissance », et
le autres, dont ceux aussi qui en sont momentanément « privés »,
mais qui ne sont pas pour autant un prolétariat
salvateur : dans la guerre
qui vient, ces « victimes » devront faire leur choix et
peu choisiront la liberté, la majorité optera pour le pouvoir, la
destruction du monde.
Seuls
les peuples heureux se libéreront de la malédiction de la
technologie noire. Et cette libération est déterminée clairement
par ce choix. C'est ce choix qu'il faut pointer et exiger, sinon tout
est fini.
Grande
différence avec les animaux, qui, eux, ont la grâce
éternelle et insigne de mourir
sans chuter de leur condition. Nietzsche, quelque part, nous a rappelé, indirectement, la
grandeur exemplaire de cette
aristocratie "naturelle" plus-qu'humaine de ceux que nous maintenons
abjectement sous notre barbare et absurde botte. Giono
aussi, le Grec de Provence, et combien ! Et Kropotkine encore, pour
les scientifiques, combien ils nous ont appris !
Fraternellement.

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