Avoir raison sur la forme
ou inversement, avoir vaincu l'un ou l'autre au nom de l'autre, de
l'alter-alien, soit par le fond soit par la forme,
« mort, où est ta victoire » ?
Mort, tu nous condamnes à la
perte d'authenticité, à avoir tort sur l'un ou l'autre, et
finalement sur l'un et l'autre, dans toutes les parties.
À ne plus pouvoir
retrouver une forme juste qui ne soit pas juste inversion ou
renversement, retournement d'un fond, du fond, comme si celui-ci
pouvait extérieurement être manipulé, comme s'il pouvait passer
dans le devenir tout en baignant dans l'essentiel.
Ce renversement
renversant des rôles, cette révolution voudrait nous dissuader de
voir et de comprendre qu'une forme d'expression, ou l'expression
d'une forme, n'a rien d'autonome ni de spontané,
qu'elle est liée, dans sa détermination, à autre chose que sa
propre matière ou initiative, qu'elle relève et élève parce
qu'elle obéit et traduit ou transmet. Cette révolution-là n'est
que celle d'un monde à l'envers,
et même pire : celle d'un monde dévoyé.
Un monde qui ne forme ou n'informe plus rien, mais une stérilité
intellectuelle liberticide
contre-naturelle et « contre-culturelle », même si une
certaine contre-culture des années 70 fut
parfois un appel pathétiquement plus qu'humain à une culture
authentique aujourd'hui en voie d'anéantissement lent.
En
ces temps-là, les défenseurs de l'autonomie et de la spontanéité
n'avaient rien de la professionalité de la morale sociale qui balise
notre pensée unique, unidimensionnelle. Pensée qui rend tout
systématiquement, universitairement et industriellement, informe
dans sa forme, standard,
adaptable comme une pièce de mécano ou une montre molle
dalienne.
Qui délie et délite
toute forme constituée ou accouchée, crée par le génie humain
trans-générationnel ou pas, et la transforme en maillon, courroie,
en servo-lien plutôt
que lien qui sert au
sens de servir sa cause liée
avec le dévouement
naturel d'un monde appartenant à la même réalité unitive
trans-psycho-intellectuelle.
La
révolte viscérale a systématisé rationnellement une révolte
impossible : celle des viscères entre elles,
comme dans la fable ancienne au sujet des guerre
intestines.
La guerre et haine contre
soi-même, dont nous ne connaissons que trop les fanatiques
promoteurs pseudo-religieux et leurs pseudo-ennemis déclarés,
encore plus fanatiques.
Clairement,
une forme dévoyée ne peut être que l'expression d'un dévoiement
de fond : pas de fumée
sans feu. Il faut donc retrouver le vrai fond
au fond du puits de notre mémoire ou plutôt de notre conscience
pré-sociale, pré-morale-sociale, pré-collectiviste-de-masse,
pré-industrielle, par delà les formes subtiles nouvelles
qui enferment plus durement
encore que les anciennes barbaries fanatiques d'antan.
Comme un pieux
mensonge social discrètement posé
sur notre désespoir de fond caché. Inutile de déchirer ce voile
qui n'attend que l'occasion d'un viol pour exiger une réparation
qui le renforcera dans la bassesse calculée et dissimulée de sa
trés pitoyable faiblesse.
Nous
devons le faire maintenant, sans attendre la généralisation patente
et irréparable de la folie suicidaire qui nous gagne comme une marée
discrète et muette d'abord, aboyeuse et rageuse ensuite, ravageuse
enfin. Révélant un mal de fond contre lequel aucune forme de
traitement connu n'existe.
« Connu n'existe » : connaissance et existence.
C'est l'existence même
de la connaissance qui est en jeu, sacrifiée, terrorisée, menacée
ou humiliée.
Ceux
qui ne se lèvent pas serviront d'esclaves au nouveau bordel romain
post-moderne. Tous ou presque. Aux autres, résistants-rescapés, non
conformes ou conformes
non dynamiques , les
ordres et leurs mots-formules
consacrés hurleront de nouveau : « Tuez-les tous ! »,
comme tant de fois dans l'histoire prostituée, comme tant de fois
aujourd'hui, à chaque instant autour du monde et de nous. La nuit et
le brouillard se lèvent sur le grand carnaval sanglant de la
connaissance perdue.
Tous, c'est à dire les
deux moitiés du monde, comme si ces deux moitiés étaient le
monde, comme si on pouvait, on avait pu,
comme si on avait réussi le
miracle scientifique de
couper le monde en deux, comme on pourrait couper un humain en deux,
un être vivant ou élémentaire, végétal ou minéral, en deux.
Tous, les deux parties,
ont tort au niveau de la forme, au niveau des deux formes –
qui, justement, ne sont que des formes, des apparences, du matériel,
du superficiel, du transitoire, de la pure mesure et non de
l'être. Des deux formes qui font, et ne font que de, la
dialectique mouvante, mouvant le devenir – éternellement, vers
l'éternel.
Formellement tort,
chacun dans son sens unique,
coupé de la réalité du tout, des deux qui ne font qu'un, qui ne
devraient ne faire qu'un, mais qui ne le peuvent plus. Ce sens
abstrait qui fait
non-sens. Un Péguy l'aurait
dit. Ne remonterons-nous plus
jamais ces deux moitiés qu'à l'envers,
enracinant l'angoisse au
plafond d'un « réel » sans fond, sans plus de
réalité ? Tout le monde
s'en fout.
Puisque,
sur le fond, chacun a raison dans dans son sens non
sécable, non séparable, mais
séparé par la force historique des choses
ou par le mal, le mal nécessaire
désormais, qu'il
faut pour rendre nécessaire le bien, ce bien qui se passe de
théorie, au moment où l'on
entrevoit l'horizon des effets sans fin du
processus, horizon
« de générations futures » ou de bombe à retardement,
qui n'apparaît qu'au bout de
la violence que les deux parties, coupées d'elles-mêmes finalement,
s'infligent et
s'infligeront mutuellement.
Toute
partie, chaque partie remonte à la violence fondatrice de la
négation d'origine, de l'origine
historique, à l'origine historique d'un statut quo qui n'est que
pause tactique,
sursis, illusion
de paix, de vérité et donc de réalité, pause
de Noël dans les tranchées.
Violence originaire,
originelle, celle qui nie et
dénie, et que l'oubli
n'efface pas, mais obscurcit aussi aveuglément
qu'on lui obéit bêtement, que
ce mal insaisissable qui fait
peur et qui finit par définir ici
et maintenant pour des
décennies encore et encore les
deux moitiés du monde.
Nietzsche
en parle bien dans la Naissance de la tragédie,
qui n'a plus rien de grecque,
tout en le demeurant sans doute si profondément qu'il faut y aller
chercher le
mystère des origines de notre mal européen à travers son
universalisation maudite, sa contagion « spirituelle logique »,
la multiplication géométrique de
son nihilisme institutionnalisé.
Le culte de la
guerre des apparences
vraies du vrai plus vrai que le vrai essentialisé contre lui-même,
a tué leur transparence et coupé l'existence de l'essence dont elle
est devenue la
coquille vide vidant
le monde de son sens, le coupant en deux formes
d'existence nécessaire, mais illusoires :
leur reflet inversé ne fonde que la perte
mutuelle comme misérable
victoire de nécessité pure
d'un fondement purement
théorique d'un monde purement
calculé, construit, volé,
pillé, imaginaire, dont désormais et pour si longtemps, plus
personne ne sortira vivant,
comme le disait le poète américain rocker nietzschéen Jim
Morrison.
Jim
Morrison disait aussi que nous ne pouvons plus qu'aller jusqu'au
bout du mal, l'explorer jusqu'au
fond, dans la multiplicité infinie de ses facettes, de ses reflets
trompeurs, qu'il nous allait falloir épuiser avant
de pouvoir avoir la
possibilité même de
commencer passer
à autre chose.
Ce
programme était franc et fou, chamanique. Celui
du monde où nous vivons est sournois, dissimulé, divergent,
dissocié, scissionniste, formellement et
essentiellement relativiste.
Son
inversion primordiale
est un reflet maudit, caricature pitoyable, simulacre
dickien des deux côtés de
la même trique intellectuelle,
morale et prétendument spirituelle de
Dieu.
Ce
Dieu D'État,
Matériel et Comptable,
qui nous définit ou crée dialectiquement : un
Logos Imposteur grec contre le Christ Spirituel grec, le
Logos du Coeur.
Là est la
Tragédie d'origine des deux camps plus
concurrents qu'ennemis,
inverseurs, du mal, là
est la situation renversante
qui nous double et dédouble en permanence et immanence au
niveau du bien ordinaire et extraordinaire.
