(À Lucas, sans désespérer...)
« (…)
une langue en vaut, théoriquement, une autre. On peut réfléchir à
l'expérience humaine d'une façon aussi efficace en chinois qu'en
anglais (…) Mais, dans la pratique, le chinois est la meilleure
langue pour ceux qui sont élevés en Chine (…) Pour les personnes
qui sont élevées à penser au moyen d'une série de symboles, il
est très difficile de penser (…) au moyen d'autres séries de mots
(…) et d'images (…) Mais, en dépit de tout ce qu'ils ont
d'insuffisant (…) les mots demeurent les plus sûrs et les plus
précis de nos symboles. Chaque fois que nous voulons avoir une
relation précise des faits ou des idées, il nous faut recourir aux
mots (...) » cdAH
Quelle est donc cette vieille théorie, cette fille
sèche et sévère en noir qui voudrait baîllonner la langue des
langues ? Une humaniste fonctionnaire des cultures, une
technicienne en relations publiques ? Le code civil
d'une théorie du code unifiant, égalisant toute parole humaine
articulée est plus que contestable : c'est une désarticulation
programmée du monde. Un programme SS, une gestapo de la pensée,
une solution finale de l'humanité naturelle des
langues. Le fait qu'elle cherche et parvient à formater de
plus en plus de jeunes esprits est un crime hygiéniste mental
contre une humanité pathologisée, humiliée, aurait hurlé
un Bernanos.
Bien plutôt qu'un code ou un système technique, la
langue est d'abord une symbolique médiatisée, avant que
d'être réduite par et à un code pseudo-autonome. Comment un
code, d'ailleurs, pourrait-il – hégélienne question –, réduire
à lui-même ce qu'il réduit ? Purée de pois
saussurienne pour « autiste » des profondeurs. Mais qui
sait que Ferdinand le célinien s'est avoué s'être leurré
lui-même, tout retourné avant la tombe à l'heure de sa
mort ? Comme pour Pasteur, personne. Nul ne saura jamais de quoi
peut être faite la symbolique d'une langue : l'infini y
entre et sort par toutes les ouvertures, comme le soleil entre
les nuages, aurait dit, peut-être, Tchouang Tseu .
Pour ce qui est de la pratique, une langue n'est pas un
langage, c'est ce qui passe et se passe dans le langage c'est
du vivant, pas du techno-historique logique, mais rien que de
l'ontologique. Au fond : c'est une sorte d'être ou
d'état supérieur de l'être dans une forme de partage et de passage
– au mieux spirituel, au pire intellectuel. Qui dirait le
contraire ?
L'interchangeabilité et ses combines, dada de
tout système-code. De la pure technique de remplacement, avec
l'illusoire prétention d'ordonner les données d'un monde confisqué
par la science d'un savoir inférieur qui n'a
plus rien de « gai », Frédéric. Le tout selon un sens,
ou plutôt une orientation fabriquée très précise,
mais tout à fait inexacte, puisqu'il est trop facile de tout
réduire à un sens vérifié permettant à son tour de
réduire tout à des formules informes et molles. Les
alchimistes ne sont pas près de mettre la main sur le caillou
magique qui leur permettra de comprendre un univers d'unicités
diverses sans les lunettes 3D d'une diversité unifiée par la
force « vertueuse » d'un code hollywoodien, et même
chaplinesque du Chaplin du Dictateur.
La langue pourrait ainsi passer avec armes et bagages de
la valeur d'usage à une pure et simple valeur d'échange,
papier-monnaie de la « com ». Passer des expressions des
étreintes éternellement fertilisantes de l'humanité et du monde, à
la campagne de stérilisation massive des standards
intellectuels de la pensée unique des pseudo-religions modernes. Les
symboles ne seraient plus que des structures objectives,
socio-historiques, aussi événementielles et
consommables que n'importe quel produit industriel fini ou
périssable. L'enjeu nous met en joue.
Les mots ne seraient plus durables, comme un ciel
de paroles – points stellaires d'expériences spirituelles vivantes
–, mais des machines-outils à écrire et à
parler contre toute liberté, contre tout inconscient non freudien,
contre toute mythe, contre toute poésie, contre toute science et
toute sagesse authentiques, machine dont les codes de fonctionnement
devraient s'ajuster aux contextes formels des règles de leur
propre emploi, défini par de purs rapports de forces
arbitraires, puisqu'ainsi va leur anti-monde. La langue
réduite à un système technique de mots sans choses,
tournant sur lui-même en discours politique dans son moulin à
prière.
Ils ne seraient plus cette voie lactée indénombrable
et incalculable illuminant les trous noirs insondables,
baudelairiens, des barbaries de notre sous-animalité soit-disant
rehaussée des vertiges raisonnés de l'anéantissement
systématique des instincts supérieurs, mais cette chute
objective codifiée comme un jeu de rôles, un jeu de
massacre, un jeu de dupes. Plus d'invisibilité, de liens, de
correspondances subtiles, d'harmonies, de résonances, ni de
note-surprise, de perception, de clarté et d'ombre, d'être et de
néant, de couleur, d'atmosphère, d'émotion et de clairvoyance,
d'intuition et de sentiment. Plus que du calcul mécanique, mécanique
des mots, une robotique linguistique. Des mots sans parole,
désincarnés, désossés, empaillés, naturalisés, dévitalisés.
Des spectres, des membres fantômes, sans queue ni tête, de
rouages et le bruit de fond d'une pure coquille signifiante.
Terminé la petite musique célinienne ou rabelaisienne : que de
la Synthèse Vocale !
Il faut regretter déjà cet ancien orchestre
d'harmonie multicolore pour que sa fin n'arrive jamais. Regretter
à jamais déjà ces cadres obsolètes des langues de cultures
naturelles, ouverts sur le cosmos intérieur d'esprits
unitifs, puisque tout vit dans les limites adaptées d'un
milieu qui n'est pas juste « un milieu » comme un
autre, mais toujours un juste milieu naturel, comme n'importe
quelle création de même nature. Non, il nous faut désormais
un esprit, un état d'esprit unitaire, beau comme un chiffre
de code.
Aujourd'hui où ce mystère ancien apparent, mais
réservé, est nié à la pointe d'exactitude partielle
de pseudo-sciences totalitaristes unifiées, QUELLE
exactitude au juste peut bien avoir l'éternité incarnée
d'une parole, form(o)(a)lisée dans un corps de texte en bocal,
désormais historique et profane ? Tout est permis contre ce qui
nous échappe, contre cette impossible mesure du monde, langue
inconnue, mystérieuse et subtile, comme une fleur de voix, comme un
affleurement intérieur, si sensible dans les chants les plus
désespérés que nul besoin n'est de traduire en
clair. Cet impossible n'est plus possible : il faut détruire
et remonter le monde à notre idée.
SINON celle d'une vaste méditation universelle dont la
polyphonie, pour l'oreille et l'entendement, plus que la
vue du grand spectacle panoramique du péplum scientiste,
néo-positiviste ou post-humaniste – est une vraie délivrance,
l'air pur d'un ressourcement, un lien maternel
qui délivre. La précision des mots et même des sons
des mots est si grande qu'elle court-circuitera toujours
n'importe quel code « restitué » par une machine humaine
sophistiquée dans les hauts-parleurs de son labyrinthe de
guerre civile babélisée, de tous et de tout contre tous et contre
tout.
Le nominalisme sournois des apprentis-sorciers, c'est la
formule magique du malheur et de ses misérables prophètes
économico-électroniques, le mot sans la chose, l'apartheid et
la chute, la solution finale de la continuité d'un
monde originel. Le contraire d'une transmission : une
démission insensée, celle d'un désordre mental organisé par un
« ordre » périssable, prétendument nouveau et
meilleur du monde, celui d'un monde de remplacement
linguistique matrixiel.
« (…)
le Logos est dans les choses, les vies, les esprits conscients, et
ceux-ci dans le Logos (…) la grande majorité des êtres humains
croient que leur propre égoïsme et les objets qui les entourent
possèdent en soi une réalité complètement indépendante du Logos.
Cette croyance les amène à identifier leur être avec leurs
sensations, leurs désirs, et leurs idées particulières, et, à son
tour, cette identification de leur moi avec ce qu'ils ne sont pas
effectivement les sépare, comme un mur (…). » CdAH

